Les Immortelles, un roman d’une douloureuse beauté

L’écrivaine Fabienne Bogádi vient de gagner le Prix des Lecteurs de la Ville de Lausanne avec son dernier roman. Cette tragédie contemporaine, écrite dans une langue lumineuse, met en scène l’archétype de la femme magicienne qui ne peut aller contre son destin. Portrait : Michel Bruno. Texte et photo : Isabelle Cerboneschi

Impossible de résumer les Immortelles, le dernier roman de Fabienne Bogádi. L’histoire pourrait tout aussi bien tenir dans un coin de journal, en bas, à gauche, dans la rubrique des faits divers, ou dans une pièce de théâtre d’Euripide. Elle en a fait un roman, écrit d’une langue musicale, qui fait oublier la noirceur de la trame. “Je l’ai fait exprès, dit-elle. Il faut de la lumière : cela crée une tension entre beauté et la laideur.”

Dea, le personnage principal, est née dans une famille d’éleveurs de chevaux et de taureaux, une famille de personnages sombres, où elle fait tache avec sa beauté d’un autre monde, sa peau de lait, ses yeux bleus comme le ciel et sa chevelure d’or.  “Dea est tombée sur la terre comme une colombe jaillit des nuages.” 

Outre sa beauté, elle possède le don de comprendre la nature, de communier avec les plantes et les fleurs, d’en faire des onguents, des remèdes et des poisons. Elle l’a appris de sa mère, la magicienne, immense amas de chair, qui vit prostrée dans son lit lorsqu’elle n’agite pas ses mains habiles dans son laboratoire.

Dea est une druidesse. Elle connaît le chant de la liberté, et si la vie avait été plus douce, elle aurait bu cette liberté jusqu’à la lie, femme puissante, dans la lignée de toutes les femmes puissantes. Sauf que les règles de la tragédie ne l’entendent pas ainsi. “Le personnage est pris dans son destin et ne peut rien faire.  C’est au-delà de la volonté, comme une rivière va à la mer, qu’on le veuille ou non”, explique l’auteur.

Fabienne Bogádi raconte l’indicible, l’inceste du père, puis l’emprise de l’époux, et la violence domestique qui conduit à l’infanticide. Dit comme cela, c’est insupportable, mais les phrases de l’auteur forment une mélopée, un tango langoureux, doucereux, qui fait à la fois mal et bien au cœur. Le chant de ses mots relève d’une langue qui n’existe que dans sa tête. Et c’est très beau. Cette Suissesse, née apatride, d’origine hongroise, parle couramment l’anglais, l’allemand, l’italien et l’espagnol, outre le français bien sûr. “Je fais beaucoup de traductions et je vis plongée dans les langues étrangères. Il n’est pas impossible que j’aie puisé dans ce registre pour trouver des sons qui se répondent et des assonances”, dit-elle. 

“Dea est un archétype. Elle est tombée sur la terre et ne comprend pas. On ne la comprend pas non plus. J’ai voulu montrer à travers elle, qu’il ne faut pas se fier aux apparence. C’est une femme que l’on peut manipuler mais qui, à l’intérieur, de par son savoir, possède une force, une puissance énorme, qu’il ne faut pas déranger.”

Difficile d’ancrer le roman dans un lieu ou dans un temps précis, même si l’on comprend peu à peu que l’on est dans le présent. “Je ne dis pas où cela se passe, mais j’ai situé l’histoire en Argentine.”

Il y a deux combats dans ce livre. Le premier ? La préservation de la nature. “J’invite à prendre conscience de son langage, de sa présence, dit-elle. Le second est un combat pour les femmes et leur légitimité à exister. Les femmes peuvent tout faire.”

Dea est une femme forte qui tombe sous l’emprise d’un pervers narcissique. “Leur proies sont souvent les femmes fortes, car il y a une puissance à aller prendre en elles pour se l’approprier.”

On se laisse engourdir par Les Immortelles, comme si le pouvoir de Dea, la magicienne, pouvait agir sur le lecteur. On s’évanouit dans les mots de Fabienne Bogádi, comme dans le “canapé moelleux et bleu de mer, délavé par le soleil et dont les coussins rebondis faisaient des vagues veloutées”, où le père de l’héroïne outrepassait ses droits. “Quand je me mets à écrire, je vois la pièce, je suis dedans, je la sens et j’utilise tous mes sens. Je ne suis plus dans ma réalité”, confie l’auteur.

Fabienne Bogádi vient de gagner le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne. “Les lecteurs ont une connaissance intime de la lecture. J’ai beaucoup pensé à eux, en cherchant à en dire assez mais pas trop pour, les laisser remplir les vides, relève l’auteur. Un prix des lecteurs n’a pas de prix.” 

Les Immortelles, Fabienne Bogádi, L’Âge d’Homme.