A lire après la pluie

 In LIVRES

Photo: Nick Scheerbart.

 

De retour, après une balade sous la pluie, vous êtes trempé jusqu’aux os et vous tremblez de froid. Vous grelottez. Il y a encore dans votre tête le bruit de l’orage, votre épiderme a gardé en mémoire ce vent à la fois sec et violent. Vous avez pris la pluie, et vous n’aviez rien pour vous protéger. C’était votre petite carapace, délicieuse et fragile, à la gourmandise des dieux. Vos chaussures sont mouillées, il y a de la boue sur votre jeans, ce sentiment de froid est désagréable et envahissant. Sous ces trombes d’eau, abandonné à la nature, et dans l’obligation d’avancer à cause du chemin qui se fermait derrière vous, votre esprit s’est égaré, vous portant vers des réflexions primitives, viscérales et souvent libératrices. Une promenade sous la pluie en guise de manifeste de résistance et d’espoir. – Elisa Palmer

Encore vivant, de Pierre Souchon, Editions La brune au rouergue, 250 pages, (rentrée littéraire)

“- Maintenant, ce que je crois, c’est que sans traitement, je suis malade. Je dysfonctionne. Donc c’est à peu près aussi con de dire que je ne suis pas naturel avec mes cachets qu’un cancéreux qui vous dirait : « Ah mais avec ma chimio, vous démolissez mon être profond, je ne me reconnais plus, ce n’est plus moi… » Sauf qu’il ne viendrait jamais à l’idée d’un cancéreux de sortir une connerie pareille. C’est l’apanage de la psychiatrie… Tout mon combat, ça a été de considérer que j’étais malade au même titre qu’un diabétique, ou qu’un type qui a le VIH. Une maladie au long cours, qu’on doit traiter au long cours – et surtout qu’il n’y a pas de différence entre une maladie psychique et une maladie organique… Le souci avec les maladies psys, et c’est un énorme problème, c’est qu’on vous stigmatise.”

Souchon a 35 ans, il écrit des papiers nobles pour Le Monde diplomatique et L’Huma. Encore Vivant est son premier livre. C’est un cri qui vient des tripes, ni noir ni blanc, plutôt très réaliste avec toute la palette de couleurs, très déroutant. Railleur de lui-même, Souchon prend tous les risques, rien à foutre, il raconte sa maladie : le trouble bipolaire, maniaco-dépressif. Qu’importe son nom, en fait. La tête à l’envers, les pensées invasives, le droit de cité de cette maladie. Sorte de Pierrot le fou qui s’expose et ne se rate pas. Se dressent, au cœur du livre, le paysage ardéchois, au loin les montagnes alpines, l’arbre généalogique de sa famille qu’on dissèque plus que jamais, l’expérience de la chasse et cette confrontation régulière, et salvatrice, avec Mère Nature. Pas seul dans sa tête, et c’est peu dire, il explique son combat contre cette maladie, et les multiples renoncements auxquels il faut bien acquiescer quand le mental ne plie pas. Il raconte comment son traitement médicamenteux lui permet de maintenir une forme d’équilibre. Il tape fort du poing sur la table, et rappelle – à qui veut bien l’entendre – que le trouble bipolaire est une maladie au même titre qu’une maladie organique. Puis, en amuseur de foule, il se joue de lui et nous embarque dans des éclats de rire. De cette affection poreuse et rétive, il en fait une propension à la révolte contre l’injustice et la bêtise. Il réclame une grosse dose d’amour et de bienveillance envers son prochain. Souchon prouve ici qu’écrire est un acte majeur, cheval d’espoir et un projet humaniste fort. 

 

Relever les déluges, de David Bosc, Editions Verdier, 90 pages

“Seulement, j’en eus assez après quelques jours. Je ne voulais plus être seul. Je m’étais engagé pour les copains, pour le matin du monde, pour l’égalité. Je me suis présenté à la mairie d’un village des Corbières. J’ai attendu sur un banc, dans un couloir. On m’a flanqué de deux gendarmes et j’ai marché captif à travers la campagne. Mon escorte était celle d’un voleur de poules, mais je n’avais pas honte. Personne ne me rendait mon sourire, personne jusqu’à ce carrefour où un groupe d’ouvriers agricoles m’a salué bruyamment, avec des vivats, des hourras, des poings levés. Moitié pour le pauvre diable et moitié, je l’ai compris, pour montrer aux gendarmes que le monde n’est pas fait tout d’une pièce.” 

Il y a les images emprisonnées dans le titre. Elever les naufrages. Donner de la valeur aux défaites. Hisser le génie invisible. Bosc raconte, dans ce recueil de courtes nouvelles, quatre récits bien distincts, et à première vue complètement déconnectés les uns des autres. Ils sont quatre hommes, dans le flot de quatre temporalités, jaillissant au sein de quatre paysages. Leurs esprits s’agitent, et mettent à l’épreuve les éternels clichés et une vision très arrêtée de la normalité. L’auteur dit de ses héros qu’ils éprouvent la solidité des murs, en posant sur l’existence des yeux de premier homme. On y suit l’empereur Frédéric II, empereur des Romains entre 1220 et 1250, un valet de ferme Honoré Mirabel de la bastide Sarturan du XVIIIe siècle, un maçon espagnol en 1936 du nom de Miguel Samper, et Denis, un jeunot Marseillais dans les années 2000, envoûté par un groupe d’anarchistes. La nouvelle permet de prononcer une voix, dans le vacarme kaléidoscopique de ces multiples histoires, autour d’entrées fragmentaires et de parties manquantes. Doué d’une écriture abrupte et physique, Bosc explore la devise républicaine française Liberté, Egalité, Fraternité avec la modernité intemporelle d’un grand écrivain. Il faut y lire entre les lignes pour comprendre comment tenir debout du Moyen Âge à aujourd’hui. 

 

Le courage qu’il faut aux rivières, d’Emmanuelle Favier, Editions Albin Michel, 220 pages, (rentrée littéraire)

“C’était un plaisir tout entier tourné vers sa propre personne qu’elle recherchait au cours de ces égarements matinaux, c’était son corps à elle qu’il s’agissait de réveiller d’un sommeil de plusieurs décennies, d’exalter au point du jour avant de retourner au secret de ses vêtements d’homme chaste. Repue d’évocations voluptueuses, sentant encore les traces rêvées dans l’intérieur de ses cuisses et à ses hanches, elle se leva et s’habilla lentement avant de procéder au rituel du café et de la cigarette.”

Favier tire son histoire d’une réalité, les vierges jurées d’Albanie. Ces femmes qui vivent sous serment, celles qui ont décidé d’abandonner, de dire “plus jamais” à leur féminité, leur corps, leurs formes, pour vivre comme de parfaits hommes. Comme règles, ne jamais se marier et rester vierge. Il semblerait qu’avoir des couilles rend parfois l’existence plus facile. La jeune auteur s’est beaucoup documentée, a rencontré des chercheurs passionnés, et est partie voir de plus près… Mais ce livre conserve une part de fiction, et elle le revendique. En effet, grâce à un quelque chose d’instinctif et spontané, elle a su inventer des séquences manquantes et convoquer son imaginaire dans ce livre. Aujourd’hui, Favier se dit à la recherche de l’éclat du réel dans l’exercice d’écrire. Ce livre arrache aussi des questions sur la quête identitaire, le chemin vers soi, et le désir. Ainsi, le rythme du récit s’actionne autour de deux personnages: Adrian et Manusche, qui se perdent dans des identités de genre, pour se retrouver ailleurs, dans un rapport humain supérieur, organique, presque minéral. Le sexe, dans une approche d’altérité, d’opposition, n’a plus sa place. C’est l’âme qui est libérée, la nature – dans ce qu’il y a de plus élémentaire – qui reprend ses droits. Cette œuvre est l’écho d’une vaste conversation poétique, politique, et sans doute philosophique, autour de l’obstination à être soi. Magnétique et intelligent. 

 

Ma Reine, de Jean-Baptiste Andrea, Editions l’Iconoclaste, 240 pages, (rentrée littéraire)

” J’ai voulu la pluie. Je l’ai tant voulue que quand elle est venue, je ne savais plus comment l’arrêter. C’était une grosse pluie rose, vert, bleu, elle prenait la couleur d’un rien. Elle assommait les oiseaux. Il a plu comme ça pendant je ne sais pas combien de temps. Les vieux disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça. Ils parlaient de leurs ancêtres et de Dieu et du ciel et de tout sauf de la raison de la pluie : moi.” 

Cela commence par une chute. Scénariste et réalisateur, Andrea quitte momentanément le cinquième art pour écrire son premier roman. One more. Il s’agit d’un conte initiatique, traitant du thème de l’enfance et du rêve. Dans la vallée de l’Asse, en Provence, au cours de l’été 65, Shell prend la parole et raconte. Il est différent du reste (des gens), à côté, dans la marge. Il habite une station-service avec ses deux parents. La vie s’y écoule lentement, le contexte est très calme. Il n’a pas école. Un jour, Shell manque de mettre le feu au maquis avec une simple clope. Ses parents, énervés et défaitistes, réfléchissent dès lors à l’éventualité de le placer. En quête de dignité et de liberté, pour reprendre les honneurs, Shell décide de partir faire la guerre, avec comme fil rouge l’espoir d’y devenir un homme. Il monte le chemin derrière la station, et en arrivant sur le plateau, il constate que la guerre n’y est pas. Autour de lui, une silhouette surgit de nulle part. Fille du vent, fille du jamais vu, qui lui intime l’ordre de l’appeler “ma reine”. Avec Viviane, la vie devient une histoire. Le plateau, un terrain de jeu. Shell hésite alors entre se livrer à l’enfance ou considérer cette voix adulte qui lui revient de temps à autre. Il se laissera prendre au piège des sentiments. Une histoire d’un monde en crise, une traversée sans désert, où les frontières du réel et du rêve s’engagent et s’entrechoquent, à travers un texte sensible et imagé. 

 

Nous étions jeunes et larges d’épaules, de Mano Gentil, Editions La passe du vent, 120 pages 

“Aujourd’hui, j’ai cinquante-trois ans, et je me dis que les temps ont changé ; que nul ne laisserait des enfants jouer sur une décharge d’ordures ménagères, même enneigée. Et pourtant, je sais, pour être parent à mon tour, que les enfants continuent à se faire plaisir sans penser à mal. Ils glissent sur la toile, pas forcément de plastique, et font participer à leurs jeux d’autres enfants dans d’autres pays. Finalement, à notre manière, nous étions précurseurs parce que fondamentalement libres. Je ne sais pas si mes compagnons de jeu ont aujourd’hui la même vision des choses que moi. Facebook me permettra peut-être un jour de leur demander.”

Après différents postes hauts placés dans la communication, à 40 ans, Gentil a choisi de ne vivre plus que d’écriture. Elle qualifie ce recueil de nouvelles autobiographiques d’ovni dans sa production littéraire. Cela tombe bien. Le titre évoque la chanson de Bernard Lavilliers On the road again sorti en 1988. Bercé par cet air de jeunesse, l’auteur nous raconte ses vies antérieures et leurs révélations plusieurs années plus tard. Elle porte sur ses histoires et expériences vécues, un regard aérien empreint de bienveillance et de tendresse. Amusée, elle revient sur ses aventures sans gloire, avec humour et humilité. Gentil fait du bien, et on sourit avec elle. Elle souligne cette condition toute humaine qui appartient à chacun et se partage entre tous. Cette possibilité de n’être qu’humain. A la fois irrésistible et nouveau, ce droit de ne pas se présenter toujours sous son meilleur jour.

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