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Le film L’année dernière à Marienbad retrouve son noir et son blanc

4 septembre 2018

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La maison Chanel a participé à la restauration du film d’Alain Resnais qui avait gagné le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1961. La version restaurée sera présentée en avant-première à Venise le 5 septembre. Retour sur un film qui rompt avec la narration traditionnelle. – Isabelle Cerboneschi.

L’histoire – mais est-ce vraiment une histoire? – se passe dans un grand hôtel, immense, au décor baroque, avec des couloirs sans fin où « les pas qui s’avancent sont absorbés par des tapis si lourds, si épais, qu’aucun bruit de pas ne parvient à s’aventurer », comme le raconte le narrateur avec un accent italien. Ce narrateur est un homme inconnu, sans nom, juste une lettre, X, joué par Giorgio Albertazzi.

Dans ce grand hôtel, où une clientèle désœuvrée joue, danse, se parle sans s’écouter, X erre dans les couloirs jusqu’à ce qu’il trouve une femme, A, jouée par Delphine Seyrig. Ils se seraient aimés ici, l’année précédente, et elle lui aurait promis de s’enfuir en ce même lieu, en cette même heure, une année plus tard. Donc maintenant. Mais lorsqu’il la retrouve, elle ne se souvient de rien. A-t-elle oublié? Etait-ce vraiment elle, la femme qu’il a aimée? X est-il un fou, un manipulateur? Sans relâche X raconte et re-raconte à A leur passé, réel ou supposé, sous le regard de M –  le mari de A? – incarné par Sacha Pitoëff.

Ces évènements dont parle le narrateur ont-ils vraiment existé, existent-ils, vont-ils exister? Est-ce que ce sont des rêves? « Nous voulions nous trouver un peu comme devant une sculpture qu’on regarde sous tel angle, puis sous tel autre, dont on s’éloigne, dont on se rapproche », dixit Alain Resnais. Et peu à peu, à force de dates et de faits, ce passé, réel ou supposé, fait sens.

« Toujours des murs, toujours des couloirs, toujours des portes, et de l’autre côté encore d’autres murs. Avant d’arriver jusqu’à vous, avant de vous rejoindre, vous ne savez pas tout ce qu’il a fallu traverser. Et maintenant vous êtes là où je vous ai menée, et vous vous dérobez encore. Mais vous êtes là dans ce jardin, à portée de ma main, à portée de ma voix, à portée de regard, à portée de ma main», répète X. Peu à peu, A cède du terrain et accepte de suivre X. Et les amants s’enfuient, mais s’enfuient-ils dans le présent ou le passé? La narration traditionnelle d’une histoire – début, développement et fin – est complètement déconstruite. « Je rêvais d’un film dont on ne saurait laquelle est la première bobine », disait Alain Resnais.

Le spectateur accepte d’être balloté dans ce film hypnotique, entre passé supposé et présent incertain, sur un scénario de l’écrivain Alain Robbe Grillet, chef de file du Nouveau Roman. « Au début, nous nous étions mis d’accord avec Robbe-Grillet pour appeler le film L’année dernière. On trouvait cela plus mystérieux, la suspension absolue du temps, plus d’espace… Marienbad n’est revenu qu’au tout dernier moment dans le titre, avant le tournage», relatait encore Alain Resnais.

Ce film avait vieilli, les noirs et les blancs étaient devenus gris. Une restauration s’imposait. L’Année dernière à Marienbad a bénéficié d’une numérisation et d’une restauration en 4K d’après le négatif image original tiré en 1960. Ces travaux, conduits par StudioCanal et le laboratoire Hiventy, ont bénéficié du soutien du Centre national du Cinéma et de l’Image Animée et de la Maison Chanel.

Pourquoi Chanel? En 1961, Gabrielle Chanel a créé toutes les tenues portées par Delphine Seyrig. Alain Resnais souhaitait que l’actrice porte une garde-robe qui soit à la fois une évocation des tenues des stars des années 1920, tout en possédant cette élégance intemporelle si chère à Gabrielle Chanel. Ainsi les tenues choisies étaient des modèles issus des collections de haute couture de la maison. Delphine Seyrig porte divinement ces robes avec voiles de mousseline, ces tailleurs en brocart, ces capes longues avec leur col de plumes, et ces petites robes noires, que toutes les femmes d’alors voulaient porter. Les tenues de l’actrice jouent un rôle dans le film: elles aident le spectateur à se repérer dans le temps. Les tenues claires pour le passé, les tenues noires pour le présent. A moins que ce ne soit le contraire… Qu’importe au fond, on adore se perdre dans les méandres de ce film sans début et sans fin et inventer une version qui n’appartient qu’à nous.

Note: Le film restauré sera présenté en avant-première internationale à la Mostra de Venise le 5 septembre 2018. La sortie en salles en France est prévue le 19 septembre 2018 et une sortie en vidéo le 25 septembre 2018.