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INTERVIEW: AUDREY FLEUROT

Sous la jupe d’Audrey Fleurot

Audrey Fleurot a rencontré le grand couturier Julien Fournié sur le tournage du film La fête des mères et depuis il l’habille à la scène comme à l’écran. Elle était d’ailleurs assise au premier rang de son dernier défilé haute couture printemps-été 2019 qui s’est déroulé à Paris en janvier dernier. A l’occasion d’un shooting haute couture, elle explique le rôle très particulier que joue le costume dans le processus d’appropriation d’un personnage. – Isabelle Cerboneschi, Paris. Photographies: Michèle Bloch-Stuckens.

8 février 2019

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GALERIE

Photographe: Michèle Bloch-Stuckens. Direction artistique: Isabelle Cerboneschi. Style: Julien Fournié. Modèle: Audrey Fleurot. Make-up: Fanny Martin. Hair: Caroline Bufalini @Capsule Agency Paris. Style Assistant: Clément Réthoré. Photo Assistant: Janusz Klepacki. Post production: Stéphanie Herbin @alimage.com. Location: Le Montana Paris. Audrey Fleurot porte la collection haute couture automne-hiver 2018-19 de Julien Fournié. Bijoux: Van Rycke.

Audrey Fleurot a des yeux turquoise. Comme les eaux des mers du Sud mais en encore plus beaux. Elle a les cheveux roux et les taches de rousseur qui vont avec, la peau diaphane, des pieds de danseuse. Je l’ai observée pendant la séance photo au Montana, à Paris, en ce 9 septembre, lorsqu’elle jouait des femmes qu’elle n’est pas, à chaque changement de robe. Comme si elle improvisait une pièce pour chaque tenue. Elle racontait l’histoire du moment et forcément, on y croyait. Elle a même dansé la sévillane dans une robe rouge signée Julien Fournié.

J’avais envie de réaliser un shooting avec elle depuis que j’ai vu le film La fête des mères où elle jouait le rôle de la Présidente de la République Française. Un rôle de composition puisque la France n’a pas encore eu l’honneur de vivre cette réalité. De la première à la dernière scène elle portait des vêtements du couturier Julien Fournié qui la rendaient crédible, car élégante et forte. « Empowered », comme on dit en anglais.

J’avais envie de parler avec elle du rôle du costume, dans son métier. On ne met pas assez en lumière les costumières de théâtre et de cinéma qui réalisent des merveilles avec des moyens de plus en plus limités. Il y a de moins en moins de films d’époque, les temps de préparation sont courts et l’on n’est plus à l’époque d’Edith Head, la célèbre costumière de la Paramount, qui avait remporté 8 Oscars, ni en 1931, lorsque Samuel Goldwyn proposait un contrat d’un million de dollars à Gabrielle Chanel, pour réaliser les costumes de la United Artists…

I.C: Comment avez-vous rencontré le couturier Julien Fournié?
Audrey Fleurot:
Grace à une costumière de cinéma sur le film La Fête des Mères. ça a été un coup de foudre immédiat! J’étais hyper contente qu’un grand couturier nous prête si facilement des robes de haute couture alors que c’est devenu extrêmement compliqué. Les grandes marques ne prêtent plus rien. Les budgets sont restreints, tout comme les temps de préparation. Les costumières font appel aux bureaux de presse, mais ne réussissent pas toujours à avoir les pièces ou les tailles qu’il faudrait et l’on se retrouve à incarner des personnages avec ce qui est disponible et les vêtements dans lesquels on rentre. Ça limite un peu. Pour incarner la présidente de la France, c’était particulier car nous n’avions pas d’éléments de comparaison. C’était forcément quelqu’un d’un peu hors norme et il fallait qu’elle porte une marque française. La rencontre avec Julien était parfaite. Il a un vrai goût pour le cinéma, le théâtre. Je l’imagine très bien dessiner des costumes pour le cinéma. Il nous a ouvert les portes de son stock et nous a prêté très gentiment des pièces de ses collections. Il a même retravaillé certaines robes qui étaient un peu trop décolletées pour une Présidente.

Le costume est-il un médium pour devenir quelqu’un d’autre?
Le costume est très important pour moi dans la création des personnages car j’ai besoin de me sentir quelqu’un d’autre immédiatement. C’est une carapace, c’est ce qui permet de se prendre au sérieux. Et Julien, avec ses robes, aide à accéder à un tout autre univers.

Est-ce que ses vêtements font sentir les femmes qui les portent plus puissantes?
Oui bien sûr et c’est ce qui me plaît! Paradoxalement, les acteurs sont souvent des gens qui n’ont absolument pas confiance en eux. Je fais ce métier pour être quelqu’un d’autre. J’ai un rapport très ludique au jeu. C’est comme quand j’étais petite fille et qu’on jouait à « on dirait que ». « On dirait que tu es un indien et que je suis un cowboy. » Le costume aide à construire un personnage. Julien m’habille aussi pour mon travail de représentation. Ses robes m’aident à être moi sans être moi, à me cacher, tout en me montrant dans ses tenues exceptionnelles. Je me sens à la fois protégée et sublimée. C’est aussi un jeu.

Quand on enlève le costume du rôle, est-ce que l’on redevient soi?
Quand on dit « coupez », je redeviens moi. Sinon c’est de la schizophrénie. Quand on joue, on fait semblant. Et quand on enlève le costume, heureusement, on revient à la normalité. Bien sûr que l’on reste avec le personnage, que l’on y pense, et dans le cas d’une série, l’attachement est encore plus fort car le tournage dure 9 mois. Vous grandissez avec le personnage, alors qu’avec un long métrage, il ne s’agit que de deux mois de vie commune.

Quel est votre rapport personnel avec les vêtements? Vous amusez-vous avec votre garde-robe?
J’ai un grand dressing car j’aime le côté « il y a mille et une femmes en moi ». J’ai un rapport au vêtement très enfantin, qui est de l’ordre du déguisement. Cela me plaît de me dire qu’aujourd’hui j’ai envie d’être telle femme et que demain j’aurai envie d’en être une autre. Il m’est impossible de définir mon style. Il en a plein! Tout dépend de l’image que j’ai envie de renvoyer ce jour-là. J’assume totalement les notes de mauvais goût que l’on peut vouloir me donner.

Un vêtement, finalement, c’est un rôle que l’on endosse?
Oui. Pour moi en tout cas. Cela dépend de mon état d’esprit. Je peux être en jogging, ou complètement sophistiquée, m’habiller avec humour… Financièrement c’est un gouffre car si j’avais un style bien défini, cela me limiterait dans mes achats. J’adore les pyjamas d’extérieur par exemple, je dois en avoir une dizaine. Je trouve cela hyper élégant. Mais j’aime aussi avoir la liberté de porter une paire de jeans et un T-shirt comme aujourd’hui. J’aime aussi les vêtements vintage. Je suis la spécialiste du total look! Je sais qu’il faut faire un choix entre le haut, le bas, les chaussures et le sac à main, mais ça me plaît tellement d’avoir le haut, le bas, les chaussures et le sac à main exactement dans le même motif, voire de mélanger des motifs qui piquent les yeux, que je pousse l’effet jusqu’à ce que cela en devienne conceptuel.

Au théâtre, le vêtement joue un autre rôle qu’au cinéma.
Au théâtre, vous mettez le même costume pendant plusieurs mois d’affilé. Ce n’est pas évident pour moi, parce que je me lasse. Mais remettre le même costume fait partie du processus et aide à rentrer dans le personnage. C’est une autre dynamique, sur la continuité. C’est une répétition. Le théâtre est beaucoup plus ritualisé que le cinéma. J’ai besoin d’un petit rituel et enfiler le costume en fait partie. C’est la dernière chose que je fais avant d’entrer en scène, après les assouplissements, la respiration, le maquillage, la coiffure. C’est une sorte d’armure que je mets pour aller affronter les 900 personnes qui sont en face.

Et aujourd’hui, poser pour une série photo, est-ce un rôle que vous jouez?
Oui. Je n’aime pas beaucoup faire des photos en tant que moi-même. Cela ne m’intéresse pas de m’exposer en tant qu’Audrey Fleurot parce que j’ai fait ce métier pour être plein d’autres gens! Je n’ai pas envie de parler de moi car je ne trouve pas cela très intéressant. Il y a beaucoup de fantasmagorie autour des actrices, or j’ai une vie très normale. Dans les robes de Julien, j’ai l’impression de me mettre au service d’un personnage et je me sens plus à l’aise dans un rôle que dans le mien. C’est moi, sans être moi.

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Sous la jupe d’Audrey Fleurot

8 février 2019

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Photographe: Michèle Bloch-Stuckens. Direction artistique: Isabelle Cerboneschi. Style: Julien Fournié. Modèle: Audrey Fleurot. Make-up: Fanny Martin. Hair: Caroline Bufalini @Capsule Agency Paris. Style Assistant: Clément Réthoré. Photo Assistant: Janusz Klepacki. Post production: Stéphanie Herbin @alimage.com. Location: Le Montana Paris. Audrey Fleurot porte la collection haute couture automne-hiver 2018-19 de Julien FourniéBijoux: Van Rycke.

Audrey Fleurot a rencontré le grand couturier Julien Fournié sur le tournage du film La fête des mères et depuis il l’habille à la scène comme à l’écran. Elle était d’ailleurs assise au premier rang de son dernier défilé haute couture printemps-été 2019 qui s’est déroulé à Paris en janvier dernier. A l’occasion d’un shooting haute couture, elle explique le rôle très particulier que joue le costume dans le processus d’appropriation d’un personnage. – Isabelle Cerboneschi, Paris. Photographies: Michèle Bloch-Stuckens.

Audrey Fleurot a des yeux turquoise. Comme les eaux des mers du Sud mais en encore plus beaux. Elle a les cheveux roux et les taches de rousseur qui vont avec, la peau diaphane, des pieds de danseuse. Je l’ai observée pendant la séance photo au Montana, à Paris, en ce 9 septembre, lorsqu’elle jouait des femmes qu’elle n’est pas, à chaque changement de robe. Comme si elle improvisait une pièce pour chaque tenue. Elle racontait l’histoire du moment et forcément, on y croyait. Elle a même dansé la sévillane dans une robe rouge signée Julien Fournié.

J’avais envie de réaliser un shooting avec elle depuis que j’ai vu le film La fête des mères où elle jouait le rôle de la Présidente de la République Française. Un rôle de composition puisque la France n’a pas encore eu l’honneur de vivre cette réalité. De la première à la dernière scène elle portait des vêtements du couturier Julien Fournié qui la rendaient crédible, car élégante et forte. « Empowered », comme on dit en anglais.

J’avais envie de parler avec elle du rôle du costume, dans son métier. On ne met pas assez en lumière les costumières de théâtre et de cinéma qui réalisent des merveilles avec des moyens de plus en plus limités. Il y a de moins en moins de films d’époque, les temps de préparation sont courts et l’on n’est plus à l’époque d’Edith Head, la célèbre costumière de la Paramount, qui avait remporté 8 Oscars, ni en 1931, lorsque Samuel Goldwyn proposait un contrat d’un million de dollars à Gabrielle Chanel, pour réaliser les costumes de la United Artists…

I.C: Comment avez-vous rencontré le couturier Julien Fournié?
Audrey Fleurot:
Grace à une costumière de cinéma sur le film La Fête des Mères. ça a été un coup de foudre immédiat! J’étais hyper contente qu’un grand couturier nous prête si facilement des robes de haute couture alors que c’est devenu extrêmement compliqué. Les grandes marques ne prêtent plus rien. Les budgets sont restreints, tout comme les temps de préparation. Les costumières font appel aux bureaux de presse, mais ne réussissent pas toujours à avoir les pièces ou les tailles qu’il faudrait et l’on se retrouve à incarner des personnages avec ce qui est disponible et les vêtements dans lesquels on rentre. Ça limite un peu. Pour incarner la présidente de la France, c’était particulier car nous n’avions pas d’éléments de comparaison. C’était forcément quelqu’un d’un peu hors norme et il fallait qu’elle porte une marque française. La rencontre avec Julien était parfaite. Il a un vrai goût pour le cinéma, le théâtre. Je l’imagine très bien dessiner des costumes pour le cinéma. Il nous a ouvert les portes de son stock et nous a prêté très gentiment des pièces de ses collections. Il a même retravaillé certaines robes qui étaient un peu trop décolletées pour une Présidente.

Le costume est-il un médium pour devenir quelqu’un d’autre?
Le costume est très important pour moi dans la création des personnages car j’ai besoin de me sentir quelqu’un d’autre immédiatement. C’est une carapace, c’est ce qui permet de se prendre au sérieux. Et Julien, avec ses robes, aide à accéder à un tout autre univers.

Est-ce que ses vêtements font sentir les femmes qui les portent plus puissantes?
Oui bien sûr et c’est ce qui me plaît! Paradoxalement, les acteurs sont souvent des gens qui n’ont absolument pas confiance en eux. Je fais ce métier pour être quelqu’un d’autre. J’ai un rapport très ludique au jeu. C’est comme quand j’étais petite fille et qu’on jouait à « on dirait que ». « On dirait que tu es un indien et que je suis un cowboy. » Le costume aide à construire un personnage. Julien m’habille aussi pour mon travail de représentation. Ses robes m’aident à être moi sans être moi, à me cacher, tout en me montrant dans ses tenues exceptionnelles. Je me sens à la fois protégée et sublimée. C’est aussi un jeu.

Quand on enlève le costume du rôle, est-ce que l’on redevient soi?
Quand on dit « coupez », je redeviens moi. Sinon c’est de la schizophrénie. Quand on joue, on fait semblant. Et quand on enlève le costume, heureusement, on revient à la normalité. Bien sûr que l’on reste avec le personnage, que l’on y pense, et dans le cas d’une série, l’attachement est encore plus fort car le tournage dure 9 mois. Vous grandissez avec le personnage, alors qu’avec un long métrage, il ne s’agit que de deux mois de vie commune.

Quel est votre rapport personnel avec les vêtements? Vous amusez-vous avec votre garde-robe?
J’ai un grand dressing car j’aime le côté « il y a mille et une femmes en moi ». J’ai un rapport au vêtement très enfantin, qui est de l’ordre du déguisement. Cela me plaît de me dire qu’aujourd’hui j’ai envie d’être telle femme et que demain j’aurai envie d’en être une autre. Il m’est impossible de définir mon style. Il en a plein! Tout dépend de l’image que j’ai envie de renvoyer ce jour-là. J’assume totalement les notes de mauvais goût que l’on peut vouloir me donner.

Un vêtement, finalement, c’est un rôle que l’on endosse?
Oui. Pour moi en tout cas. Cela dépend de mon état d’esprit. Je peux être en jogging, ou complètement sophistiquée, m’habiller avec humour… Financièrement c’est un gouffre car si j’avais un style bien défini, cela me limiterait dans mes achats. J’adore les pyjamas d’extérieur par exemple, je dois en avoir une dizaine. Je trouve cela hyper élégant. Mais j’aime aussi avoir la liberté de porter une paire de jeans et un T-shirt comme aujourd’hui. J’aime aussi les vêtements vintage. Je suis la spécialiste du total look! Je sais qu’il faut faire un choix entre le haut, le bas, les chaussures et le sac à main, mais ça me plaît tellement d’avoir le haut, le bas, les chaussures et le sac à main exactement dans le même motif, voire de mélanger des motifs qui piquent les yeux, que je pousse l’effet jusqu’à ce que cela en devienne conceptuel.

Au théâtre, le vêtement joue un autre rôle qu’au cinéma.
Au théâtre, vous mettez le même costume pendant plusieurs mois d’affilé. Ce n’est pas évident pour moi, parce que je me lasse. Mais remettre le même costume fait partie du processus et aide à rentrer dans le personnage. C’est une autre dynamique, sur la continuité. C’est une répétition. Le théâtre est beaucoup plus ritualisé que le cinéma. J’ai besoin d’un petit rituel et enfiler le costume en fait partie. C’est la dernière chose que je fais avant d’entrer en scène, après les assouplissements, la respiration, le maquillage, la coiffure. C’est une sorte d’armure que je mets pour aller affronter les 900 personnes qui sont en face.

Et aujourd’hui, poser pour une série photo, est-ce un rôle que vous jouez?
Oui. Je n’aime pas beaucoup faire des photos en tant que moi-même. Cela ne m’intéresse pas de m’exposer en tant qu’Audrey Fleurot parce que j’ai fait ce métier pour être plein d’autres gens! Je n’ai pas envie de parler de moi car je ne trouve pas cela très intéressant. Il y a beaucoup de fantasmagorie autour des actrices, or j’ai une vie très normale. Dans les robes de Julien, j’ai l’impression de me mettre au service d’un personnage et je me sens plus à l’aise dans un rôle que dans le mien. C’est moi, sans être moi.