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Véronique Leroy au plus près d’elle-même

20 mars 2018

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La collection automne-hiver 2018/19 de la créatrice est une sorte de chemin à l’envers et raconte l’évolution de sa marque et son style depuis ses débuts, en 1990. Une manière de dire qui elle est, pourquoi elle a fait de la mode, et ce qu’elle est et aime aujourd’hui. C’est sans doute sa collection la plus autobiographique. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

En lieu et place d’un défilé, Véronique Leroy a convié ses invités au cinéma Balzac, le 3 mars à Paris et leur a projeté sa collection automne-hiver 2018/19 sur grand écran. Plus que la collection d’ailleurs: un court métrage sans parole qui met en scène un mannequin et des paysages de campagne bourguignonne, des poules et des ruines, la terre qui fait son travail de régénération entre les saisons, des gros plans sur les vêtements en mouvement, sur des jambes qui marchent, une silhouette qui s’éloigne de dos et qui revient. Les plans se succèdent et un lien se crée entre cette fille qui pose, qui marche, et la Bourgogne dans son âpreté. Cette parenthèse, en pleine fashion week était d’une poésie folle et invitait à la contemplation silencieuse.

A l’issue du défilé, on pouvait voir les vêtements de près, posés sur un portant, toucher les tissus, mais ce n’est pas pareil, une robe sans vie.

Personne ne nous a prévenus que le défilé serait un film. Quelle jolie surprise!
Je voulais que ce soit une surprise au point que je n’ai jamais regardé le film sur grand écran. Ce film permet de découvrir la collection d’une autre manière. Je voulais décontextualiser le défilé, mais pas au point de le montrer en pleine nature. Cela fait dix jours que je ne dors plus. J’avais peur que ce soit mal perçu: on est tous habitués au format des défilés. Mais quand je l’ai vu, j’aurais aimé qu’il dure plus longtemps…

Quand on voit le mannequin marcher, on perçoit la matière des vêtements, même si c’est d’une manière différente que lors d’un défilé. Est-ce renforcé par les effets des mouvements de la nature?
Oui, les parallèles entre les matières et les images de nature, le vent dans l’herbe, c’était voulu. Il y a des tissus chinées, de la mousseline changeante, du jean surteint comme de la terre, des vibrations, des impressions hyper pixelisées. La musique vibre, La nature vibre et les matières aussi.

Ce film, était-ce une manière de rendre hommage à cette Bourgogne que vous aimez tant?
L’idée de départ de la collection c’était un week-end à la campagne, mais une campagne d’hiver. Aller en Bourgogne pour filmer cette collection est vite devenu une évidence. Les matières sont adaptées: du tweed, des K-Way. Cela faisait longtemps d’ailleurs que je n’avais pas fait de K-Way. Je suis retournée à mes premières amours. Tous les extérieurs ont été filmés à la campagne et le reste à Paris. Je voulais faire un film, mais sans ce que soit une narration. Je souhaitais retrouver des gestes, des mouvements des défilés qui viendraient entrecouper les scènes de paysage, mais pas un faux défilé. Le biais par lequel on voit les vêtements est différent: on les voit à travers une caméra et pas en direct.

Quand vous avez conçu votre collection aviez-vous déjà ce film en tête?
Non, je n’y ai pas pensé tout de suite. Il y a quelques saisons je me suis surprise à soupirer en pensant à la préparation du défilé: faire le casting, trouver une salle,… Je trouvais qu’il y avait quelque chose de répétitif dans tout ça. Cela fait longtemps que l’idée de présenter mes collections autrement me traverse mais je ne la laisse pas vraiment se poser en moi. Depuis trois saisons, Grégoire Dyer réalise des petits films sur mes défilés, pendant la préparation, durant le défilé, et cette saison, on s’est dit que l’on pouvait aller plus loin et faire quelque chose de plus grand. On a choisi de faire un film au lieu d’un défilé classique, tout en utilisant les mécanismes d’un défilé, mais sans que ce soit une parodie.

Les couleurs de votre collection étaient pourtant déjà inspirées de la nature.
Oui, bien sûr! L’inspiration de départ, c’était la campagne anglaise. On a utilisé du Harris Tweed, une matière que j’adore, rêche, inusable. Il reste très peu de maisons qui en fabriquent. Je me fournis en Irlande.

Il y a un paradoxe entre la vitesse habituelle d’un défilé, où les filles passent très vite, et cet état contemplatif que génèrent ces images de nature où seul souffle le vent.
Oui il y a un contraste entre cette nature immuable et le côté un peu surfait de la mode et je voulais que le parallèle entre les deux soit fluide. Cela aurait pu être une catastrophe. Or le résultat est brut et sophistiqué.

Est-ce qu’il y a une silhouette particulière qui incarne le mieux cette fluidité entre les deux mondes?
Je n’ai pas réfléchi en ces termes. Déjà parce que la collection est bien plus grande que ce que j’ai montré. La sélection du film me paraissait fonctionner très bien par rapport à une gestuelle, aux vibrations de la nature: certaines matières, filmées en gros plan, rappellent la terre.

Qu’est-ce que cela a induit en vous de prendre cette distance par rapport aux défilés habituels?
Cela m’a fait peur, mais cela a été très enrichissant de travailler en équipe sur le film, d’avoir des échanges.

Depuis plusieurs saisons j’ai l’impression que vous revenez à vous-même, avec vos collections. Et celle-ci semble refléter la créatrice que vous étiez hier et celle que vous êtes aujourd’hui.
Cela fait du bien d’entendre cela! Cela fait trois saisons que j’ai commencé à replonger dans mes archives. J’ai une caisse à côté de mon bureau avec quelques pièces. Cela me rassure de savoir que c’est là, à portée de main, juste à côté. Un peu comme une maison d’enfance. Je reviens à moi. Non pas que j’ai eu le sentiment d’être partie, mais aujourd’hui j’ai le recul suffisant pour avoir un regard plus frais, nouveau sur ce que j’ai fait à mes débuts. Presque trente ans se sont écoulés…

Voir la vidéo du défilé Véronique Leroy, un filme de Grégoire Dyer. (Avec la permission de Véronique Leroy).