English English French French

Mythique

15 novembre 2017

xhuttonpicture

L’étrange destin du collier de jade de Barbara Hutton.

E

n 2015, à l’occasion d’une exposition à la Fondation Baur, à Genève, qui faisait dialoguer les collections de ce musée des arts d’Extrême-Orient avec une sélection de joyaux de la Collection Cartier, il m’a été donné de découvrir le légendaire collier de jade de Barbara Hutton. Formé de vingt-sept perles de jadéite (une variété de jade) d’une pureté sans équivalent et clôt par un fermoir serti de rubis et de diamants baguette, le bijou reposait à l’abri d’une vitrine dans les salons privés de la boutique Cartier. Chaque perle, dont le diamètre varie entre 15 et 19 mm, possède une beauté hypnotique. Mais avant de se retrouver dans la collection Cartier, ce collier a connu un destin bousculé.

Il est connu sous le nom de sa plus célèbre propriétaire: Barbara Hutton. Celle qui fut surnommée plus tard la pauvre petite fille riche est née en 1912. Sa mère, Edna Woolworth, était la fille de Franklin Winfield Woolworth qui avait fondé en 1911 la F.W. Woolworth Company et avait fait fortune avec cette chaîne de magasins à bas prix connus sous l’appellation de Five-and-Dimes Stores (5 dollars 10 cent). Son père, le financier Franklyn Laws Hutton, avait co-fondée la société de courtage E. F. Hutton & Co avec son frère Edouard Francis Hutton.

Lorsqu’elle n’avait que 4 ans, Barbara Hutton a vu ce qu’aucun enfant devrait voir: le corps sans vie de sa mère qui venait de commettre un suicide. Après avoir découvert l’infidélité de son mari, Edna s’était empoisonnée en prenant de la strychnine. Pour éviter le scandale, il fut décrété qu’il s’agissait d’une mort accidentelle.

Vite remarié, Frank Hutton, avec sa nouvelle femme Irène, a laissé l’enfant grandir sans tendresse. C’est le grand-père de l’enfant qui a pris soin d’elle. En 1919, lorsque ce dernier est décédé, Barbara Hutton fut élevée par des gouvernantes avant d’être envoyée à l’âge de 12 ans dans une pension pour jeunes filles bien nées, Miss Porter’s School, à Farmington, dans le Connecticut.

PAUVRE PETITE FILLE RICHE
Malgré l’immense fortune que lui avait léguée son grand père – 25 millions de dollars –  auxquels s’ajoutaient 2,5 millions hérités de sa mère, que son père fit fructifier à la bourse, il lui manquait l’essentiel: l’amour. Peu sûre d’elle, laissée pour compte par son père, Barbara Hutton est vite devenue le souffre-douleur des autres élèves de cette institution réservée aux élites.

Il y eut pourtant une personne dans son entourage qui a joué un rôle précieux tout au long de sa vie: sa tante, Marjorie Merriweather Post, la deuxième épouse de son oncle E.F. Hutton. Au fil des ans, cette philanthrope, d’une générosité aussi grande qu’elle fut discrète et l’une des plus grandes fortunes d’Amérique, a joué le rôle de mère de remplacement pour l’adolescente.   Marjorie Merriweather Post avait elle-même enduré une belle-mère qu’elle haïssait et comprenait le profond désespoir de la jeune Barbara Hutton, ses changements d’humeur fréquents, ses crises de colère, ses achats compulsifs. Elle a essayé de lui donner une structure familiale, l’invitant en vacances, en voyage, ou dans l’une de ses nombreuses propriétés, ayant à son égard autant de tendresse qu’elle était capable d’en donner. Marjorie Merriweather Post était aux yeux de Barbara Hutton la personne la plus gentille au monde.

La vie de Barbara Hutton fut une suite de déconvenues, de mariages malheureux (il y en a eu sept) de divorces, de drames, de mauvais placements, d’escroqueries, de violence conjugale et d’abus en tout genre, le tout largement arrosé par l’alcool. Le seul homme qui l’ait sincèrement aimée fut l’acteur Cary Grant qu’elle avait épousé en 1942 et dont elle a divorcé en 1945.

AMOUREUSE DES PIERRES
Barbara Hutton dépensait sans compter: une compulsion dont elle n’a jamais souhaité, ni essayé de se défaire. Une manière de combler ses manques, sans doute. Elle nourrissait une passion pour les pierres historiques d’exception. Sa collection comprenait notamment les émeraudes des Romanov, le collier de perles de Marie-Antoinette, le diamant Pacha, le collier de rubis de la reine Amélie du Portugal qu’elle avait converti en tiare, et le fameux collier de jade, aujourd’hui propriété de Cartier. “Le jour où Monsieur Hubert de Givenchy a demandé à Jeanne Toussaint laquelle de ses clientes avait les plus beaux bijoux, celle-ci a répondu très diplomatiquement que Barbara Hutton avait les plus belles pierres”, relate Pierre Rainero, directeur de l’image et du patrimoine de Cartier.

Barbara Hutton aimait aussi le jade. Elle avait été initiée à son étrange beauté par le propriétaire de Gump’s, la célèbre enseigne spécialisée dans le design et les objets en provenance d’Orient qui avait été fondée en 1871 à San Francisco. En 1933, à l’occasion de mariage avec Alexis Mdivani (le premier de ses sept maris) le père de Barbara Hutton offrit à sa fille un collier de 27 perles de jadéite exceptionnelles. “A l’époque, on ne connaissait pas l’origine de ces boules de jade, explique Pierre Rainero. Mais on ne peut qu’être impressionné par leur beauté. L’œil pénètre dans la matière: elles ont à la fois une translucidité presque parfaite et une couleur intense, d’un vert très rare, dit «impérial». Song Haiyang, l’un des conservateurs de la Cité Interdite et expert de jade confirme qu’une telle qualité ne peut qu’avoir une provenance impériale, ou en tout cas aristocratique de très haut niveau. L’extraction daterait probablement de la fin du XVIIIe siècle et le jade proviendrait de Birmanie.”

Le collier, qui avait été monté par Cartier, possédait à l’origine un fermoir serti d’un diamant navette. “Selon un dessin de nos archives, il possédait également deux pompons sertis de très beaux rubis et de perles qui se portaient à l’arrière”, précise le directeur de l’image et du patrimoine du joaillier. Ces pompons ont disparu depuis. En 1934, Barbara Hutton a demandé à Cartier d’en transformer le fermoir, qui a pris sa forme actuelle. Peut-on pour autant considérer ce collier comme un bijou Cartier ? “Bien sûr! Notre signature, c’est la manière dont nous rendons justice à la beauté de la matière. C’est ce que nous appelons «le dessin essentiel». Toute velléité créative superflue est dénuée de sens face à la beauté du matériau”, explique Pierre Rainero. 

Barbara Hutton était une cliente fidèle, voire compulsive des grands joailliers. “Son vendeur attitré chez Cartier, rue de la Paix, a confié une anecdote étonnante, relate Pierre Rainero. Un jour elle le prévient qu’elle sera à Paris la semaine suivante et qu’elle lui réserve une surprise. Le jour venu, elle arrive dans une Rolls toute verte: «J’ai fait peindre ma Rolls de la couleur de mes émeraudes!» lui dit-elle. C’était ça, la surprise. Ses bijoux la définissaient. Et selon ceux qu’elle choisissait de porter, ces derniers caractérisaient l’importance qu’elle donnait à la circonstance.”

LES MARRYING MDIVANIS
Deux ans après son mariage, Barbara Hutton divorçait d’Alexis Mdivani. Mais durant cette courte période, l’héritière a développé une relation très étroite avec sa belle-sœur, Nina Mdivani. La première se sentait très seule et la seconde avait un goût démesuré pour tout ce qui coûtait cher, à commencer par les bijoux. L’une et l’autre étaient faites pour s’entendre.

Alexis et Nina appartenaient à une fratrie de cinq frères et soeurs (comptant également Serge, David, et Isabelle) qui a défrayé la chronique mondaine pendant les années 1930. Originaires de Georgie, tous les cinq s’attribuèrent le titre de prince et princesse. Des années plus tard, leur père, Zacharie, aurait dit qu’il était le premier homme à avoir hérité son titre de noblesse de ses fils. On les avait surnommés  les Marrying Mdivanis. Tandis que « le prince » Alexis Mdivani avait épousé Barbara Hutton, «la princesse» Nina Mdivani était devenue l’épouse de Denis Conan Doyle, le fils du fameux écrivain créateur du personnage de Sherlock Holmes après avoir divorcé de son premier mari, l’avocat Charles Huberich qui s’était occupé des divorces de deux de ses frères.L’amitié très intéressée qu’elle a entretenu avec Barbara Hutton dura jusqu’au décès de celle-ci, en 1979. L’étrange destin du collier de jade est lié à cette relation entre les deux belles-soeurs.  Nina accompagnait Barbara Hutton lors de ses achats chez Cartier et se faisait offrir des bijoux sur le principe «un pour toi, un pour moi», et la « pauvre petite fille riche était ravie de s’exécuter. (…) relate Clive Kandel, expert en joaillerie et historien des bijoux sur le site jewelsdujour.com. De nombreux bijoux Cartier furent reconnus comme appartenant à Barbara Hutton lors de ventes aux enchères, alors qu’ils étaient en réalité des cadeaux de Barbara Hutton à Nina Mdivani.

LE COLLIER DE JADE CACHÉ SOUS UN LIT
Autour de 1973, de fabuleux bijoux Cartier furent offerts anonymement à la vente à l’occasion d’une vente aux enchères à Londres, pour être retirés une heure seulement avant que celle-ci ne commence, poursuit l’expert. La colère des marchants de bijoux londoniens fut grande. Cela s’est reproduit à plusieurs reprise. Le filleul de la princesse Nina, que j’ai rencontré, m’a éclairé sur ce mystère: une partie des bijoux de Nina avait été mise en vente en garantie des prêts qu’elle avait reçus, or Barbara Hutton vint à son secours à la dernière minute ce qui lui a permis de retirer ses bijoux de la vente, laissant les maisons de vente aux enchères démunies de ces pièces extraordinaires, révèle Clive Kandel.

Assez tristement, Barbara Hutton, accro à l’alcool et aux drogues, vieillissait de manière atroce. Tandis que Nina était une vieille femme aux cheveux gris, presque aveugle, en surpoids, qui s’accrochait à son passé glamour. 

Londres, au début des années 70, n’était pas le meilleur endroit où vivre: les crises pétrolières, l’inflation, les gouvernements de gauche, ont assuré l’égalité devant la misère.  (…) Nina Mdivani a vendu petit à petit ses bijoux pour se garantir un certain train de vie. (…) Oubliée du monde, elle morte dans le plus grand secret. Et sous son lit a été retrouvé le fameux collier de jade de Barbara Hutton, raconte Clive Kandel. 

Ce collier exceptionnel est apparu pour la première fois sur le marché lors de la vente des bijoux de Nina Mdivani en 1988, à Genève. Il avait alors atteint la somme de 2 millions de dollars, le plus haut prix jamais payé pour un collier de jadéite. Seize ans plus tard, lorsqu’il a été mis en vente par Sotheby’s Hong-Kong en avril 2014, il a été adjugé à la collection Cartier pour la somme de 27,4 millions de dollars: un record mondial. Il s’agit de la pièce la plus chère acquise par le joaillier à ce jour. “Ce collier est significatif de notre philosophie, de notre sensibilité pour un type de beauté qui ne fait pas partie de notre culture occidentale”, explique Pierre Rainero.

Aujourd’hui, les 27 perles de jade sont à l’abri de toutes les convoitises et offrent leur pure beauté à ceux qui ont la chance, rare, de les apercevoir.

Poor Little Rich Girl, The Life and Legend of Barbara Hutton, C. David Heymann, Rendom House, NY 1983.

English English French French