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Boy, la trace parfumée d’un homme aimé

31 juillet 2018

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Le parfumeur Olivier Polge est entré dans la maison Chanel en 2013 et depuis il s’emploie à raconter des pans de la vie de Gabrielle Chanel avec des notes parfumées. En 2016, il lançait Boy, du nom du grand amour de la couturière. Mais comment faire entrer une histoire d’amour dans un flacon? – Isabelle Cerboneschi.

L’actualité parfumée de Chanel cette année, c’est la sortie des eaux Paris-Deauville, Paris-Biarritz, Paris-Venise. Des fragrances qui sont une sorte de biographie en raccourci de la vie de Gabrielle Chanel.

Olivier Polge, le créateur des parfums Chanel, a choisi de saisir les moments clefs, ceux qui ont permis à la jeune femme qu’elle était de prendre l’ascenseur social et devenir le nom le plus connu de la mode. Il l’a saisie à ses débuts, trois ans après qu’elle a monté son premier atelier de modiste au 21 rue Cambon: il la personnifie lorsqu’elle crée sa première boutique à Deauville, puis celle de Biarritz avec ses ateliers. Il scande des moments heureux de sa vie, notamment ses voyages à Venise avec ses amis Misia et José Maria Sert. Des moments comme autant de paliers qui la mèneront au succès.

Mais ce n’est pas cette histoire de réussite que j’avais envie d’explorer aujourd’hui. Il est un épisode plus personnel de sa vie, beau, douloureux et essentiel, sa plus belle et plus triste histoire d’amour, celle qu’elle a vécue avec Arthur Capel surnommé Boy et qui a donné lieu au parfum Boy, lancé en 2016.

Au bord l’ancienne route nationale 7, à Puget-sur-Argens, en France, un monument composé d’une croix posée sur trois marches et perdu dans une zone industrielle, arbore cette épitaphe : « A la mémoire du capitaine Arthur Capel, légion d’Honneur de l’armée britannique, mort accidentellement en cet endroit le 22 décembre 1919 ».

Gabrielle Chanel et Boy Capel s’étaient connus à Royallieu, propriété d’Etienne Balsan, dont Coco était « l’irrégulière », comme on appelait les maîtresses à cette époque-là. Balsan était orphelin et avait eu la riche idée de naître dans une famille fortunée de Châteauroux, propriétaire d’une usine de textile: les manufactures Balsan.

L’homme aimait la vie joyeuse et légère. Chez lui se côtoyaient le grand monde et le demi-monde. Boy Capel partageait avec son ami l’amour des chevaux. Et rapidement, celui de Gabrielle Chanel. Balsan s’est effacé devant Capel. Ce dernier a donné à la jeune femme la culture qu’elle n’avait pas reçue: le goût de l’art, de la lecture, du monde des symboles et de l’ésotérisme. Le goût de l’amour aussi.

« C’est le seul homme que j’ai aimé. (…). Je ne l’ai jamais oublié. Il fut la grande chance de ma vie; j’avais rencontré un être qui ne me démoralisait pas. Il avait une personnalité très forte, singulière, une nature ardente et concentrée; il m’a formée, il a su développer en moi ce qui était unique, aux dépens du reste. »*

Boy Capel fut l’homme qui crut en elle. En 1910, il lui a prêté la somme d’argent nécessaire pour qu’elle installe son atelier de modiste à l’étage, au 21 rue Cambon, puis de quoi ouvrir sa première boutique à Deauville trois ans plus tard. Somme qu’elle lui a remboursé intégralement, ne souhaitant pas être entretenue par quiconque. « Je croyais t’avoir donné un jouet, je t’ai donné la liberté », lui dira-t-il alors.

En 1918, malgré les sentiments qui les lient, Arthur Capel fait un mariage de raison et épouse Diana Wyndham, née Lister, en 1918. Il lui fera un enfant. Le second était en route. D’après les rumeurs, Boy était proche du divorce en décembre 1919, souhaitant s’installer avec la femme qu’il aimait.

Le 22 décembre, sur une route de campagne, une Rolls Royce roule à vive allure. Le pneu éclate. La voiture bascule dans le fossé. Le chauffeur est blessé mais Boy Capel perd la vie dans l’accident. Gabrielle Chanel, prévenue, prend immédiatement la route, mais arrive trop tard: le cercueil avait déjà été fermé. Les obsèques furent célébrées le lendemain, à Fréjus avec les honneurs militaires dus à un commandeur de l’Ordre de l’empire britannique. «Je perdais tout en perdant Capel», dira-t-elle des années plus tard.

C’est elle qui a fait édifier la croix qui borde la RN-D7. Elle est venu la fleurir pendant des années. La stèlle, longtemps laissée à l’abandon et ternie par les ans et l’oubli, vient d’être restaurée.

Comment faire rentrer toute cette histoire d’amour qui finit mal, le souvenir de cet homme follement aimé, dans un flacon? Olivier Polge s’est inspiré des images de l’époque, qui dévoilaient l’élégance d’Arthur Capel, son panache lorsqu’il monte à cheval, son corps musclé, à la virilité étonnamment contemporaine, qu’il laisse bronzer au soleil lorsqu’il se rend à la plage à Saint Jean de Luz avec Coco Chanel.

Le parfumeur a choisi de créer une fougère, cet accord classique de la parfumerie, avec ses notes intemporelles de lavande et de géranium, de coumarine et de mousse, qu’il a réchauffées de notes orientales, boisées (santal) et musquées. Il s’est intéressé à la note du géranium rosat, qui a des aspects à la fois féminins (la rose) et masculins (son côté menthe).

Le parfum Boy, malgré son nom, n’est ni homme, ni femme. C’est peut-être ainsi, en créant un parfum sans genre, que l’on peut raconter le mieux cette histoire d’amour fusionnel. Boy pourrait être le souvenir, la trace laissée par la caresse d’un homme sur la peau d’une femme aimée…

* Citation de Gabrielle Chanel extraite de L’Allure de Chanel de Paul Morand, éditions Hermann, 1996.