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INTERVIEWS: CAROLINE VREELAND

Regardez-moi dans les yeux

15 novembre 2017

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Caroline Vreeland est d’une beauté hors de ce monde qui navigue entre plusieurs eaux: actrice, mannequin, chanteuse. C’est le chant qui correspond le mieux à l’appel de son âme, mais en attendant de ne faire plus que cela, elle saisit au vol les opportunités qui s’offrent à elle. Toutes les opportunités. – Isabelle Cerboneschi

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i j’avais été un homme ou une femme qui aime les femmes, je n’aurai pas pu mener cette interview en regardant jusqu’au bout Caroline Vreeland dans les yeux. Pourtant ils ont la couleur des lagons de Ko Phi Phi.

La chanteuse/mannequin/actrice possède un corps de liane à la Elle McPherson et un décolleté à la Jane Mansfield. Une bombe anatomique, si l’on aime les raccourcis. Mais moi, ce qui m’attire chez elle, c’est sa voix. Chaude, rauque, dont sortent des mots écrits avec l’encre de ses blessures. La beauté n’a jamais été un vaccin contre les maux de la vie.

Je m’intéresse à sa lignée aussi: Caroline Vreeland est l’arrière-petite-fille de Diana Vreeland, qui fut la figure de proue du Harper’s Bazaar de 1936 à 1962. Une femme hors norme comme le monde de la mode n’en connaît plus, qui a lancé des photographes, des couturiers et des allures. C’est elle qui a inventé l’allure d’ailleurs.

Quand on regarde le compte Instagram de Caroline Vreeland (peut-on encore faire autrement aujourd’hui?) qui est suivi par 260’000 personnes, l’image qu’elle y donne d’elle-même est floue, ou plutôt non: elle est kaléidoscopique.

On ne comprend pas de prime abord qui est cette femme d’une beauté renversante, magnifique animal social à l’aise au premier rang des défilés de mode, dans un lit vêtue d’un drap blanc, ou en bikini. (On doit à Diana Vreeland d’avoir présenté pour la première fois un bikini dans le magazine, en 1947). Sur les réseaux sociaux, on la découvre en train de dévorer des spaghettis (souvent) ou derrière un micro (plus rarement). Et pourtant c’est là, précisément à cet endroit, derrière un micro, qu’elle est le plus en accord avec son âme. La musique, c’est sa passion de toujours.

Son arrière grand-mère était un esprit libre et c’est sans doute cela qu’elle a reçu en héritage: la liberté, qu’elle embrasse autant qu’elle peut.

Nous avions prévu de nous rencontrer pendant la semaine de la haute couture, à Paris, la ville où est née Diana Vreeland en 1903.  “Je me sens très privilégiée d’être conviée. Je sais que les invités sont beaucoup moins nombreux que pendant la semaine du prêt-à-porter et c’est une atmosphère différente. Tout est plus beau, plus intense, et il n’y a pas le même stress. J’ai vu Fendi, j’ai adoré. J’ai vu aussi Zuhair Murad, Alexandre Vauthier et ce qu’il crée, c’est exactement ce que la femme moderne attend de la haute couture… Je sais que c’est complètement hors de mes moyens, que je ne peux pas m’offrir ces pièces, mais être là, dans la salle et voir les filles défiler, c’était puissant”, dit-elle.

I.C: Vous aviez seulement deux ans lors du décès de votre arrière-grand-mère, Diana Vreeland. Vous ne vous en souvenez certainement pas, mais avez-vous le sentiment qu’elle vous a légué un héritage spirituel?
Caroline Vreeland: Oui, cela fait environ deux ou trois ans que j’ai commencé à accepter pleinement ma lignée et tout ce qui va avec. Cela ne veut pas dire que je n’étais pas fière auparavant de ce que tout cela représentait, mais je voulais me réaliser toute seule, à travers ma musique. Je ne voulais pas être cette it girl qui porte un nom connu. La musique est mon unique préoccupation depuis que j’ai huit ans. Il y a deux ans, j’ai décidé de travailler avec une agence et d’entrer dans le monde de la mode, de faire des shootings photo ou des articles dans les magazines, et j’ai commencé à réaliser que ce monde est une partie de moi. C’est mon héritage et il n’y a rien de mal à cela.

Votre nom de famille a-t-il été un inconvénient au début de votre carrière?
Je pense que c’est plus difficile maintenant qu’au début et cela a beaucoup à voir avec l’explosion des réseaux sociaux. J’étais complètement inconnue avant. Quand j’allais dans des studios et travaillais avec des producteurs, ils m’écoutaient d’abord en tant qu’artiste. Maintenant, ce n’est plus toujours le cas parce qu’on me connait comme quelqu’un qui assiste à des défilés de mode, comme une fille qui est dans les magazines, qui organise des dîners ou je ne sais quoi. Cela ne me décourage pas, mais je dois travailler le double pour que les gens respectent ma musique. Bien sûr, quand les professionnels m’entendent chanter, ils comprennent, ils sont même surpris et je peux utiliser cet effet de surprise à mon avantage.

Quand on regarde les images que vous postez sur les réseaux sociaux, il est difficile de se faire une idée précise de qui vous êtes vraiment.
Je m’en rends compte. Je suis une chanteuse avant tout, mais sur Instagram je publie des photos de mode, des photos sur la série télévisée dans laquelle je joue, je chante de temps en temps, j’ai plusieurs facettes. Tous les jours je fais mes histoires sur Instagram: je me filme, je montre tellement de ma vie et vous, vous arrivez, et vous me dites que vous ne savez toujours pas qui je suis… Montrer beaucoup de soi ne signifie pas nécessairement que les gens savent vraiment qui vous êtes.

A quand remonte votre passion pour le chant?
C’est comme si j’avais toujours su à 100% ce que j’allais faire plus tard. En tout cas depuis que j’ai dix ans. Tout le monde autour de moi, ma soeur et tous mes amis, continuent à chercher leur destin, et moi aussi en un certain sens, mais j’ai toujours eu le sentiment que je deviendrais une chanteuse, que c’est ma vie. C’est à la fois réconfortant d’avoir cette certitude, mais c’est aussi un fardeau: vous ne pouvez pas tout faire foirer!

Les textes de vos chansons semblent venir d’un endroit profondément enfoui en vous. Quel est ce lieu?
J’écris habituellement depuis la douleur. Il me semble plus facile d’écrire à partir d’un sentiment de tristesse. J’ai essayé de me défier en écrivant quelque chose de plus optimiste et positif mais cela n’a pas été une réussite. Quand j’écris, il s’effectue un transfert d’énergie négative à partir duquel on peut créer de la beauté. La beauté sombre des choses. C’est ma manière de m’évader et je ne peux pas imaginer ce que serait ma vie sans cela.

Vous retrouver à Paris pendant la fashion week, est-ce comme un fil qui vous relie à votre arrière-grand-mère?
Elle est née ici. Elle a tellement aimé Paris! C’était sa maison. Elle a toujours dit que pour être chic, il faut naître à Paris. Etre invitée à la semaine Couture, connaître les designers, participer à ce très petit réseau – la couture s’adresse à quelques centaines de clientes dans le monde qui peuvent se permettre ces vêtements – me donnent l’impression d’être parisienne pendant une seconde. Comme si j’étais en train de me créer une petite famille française. Et c’est un sentiment que j’aime.

Quel défilé avez-vous préféré?
Fendi, pour commencer, l’attention portée aux détails, c’était une sorte de jardin enchanté. Quand j’ai entendu les premières notes du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, sur lequel les filles ont défilé, j’ai ressenti une telle émotion! En lisant des livres sur mon arrière-grand-mère et ce qu’elle avait aimé, ce qui l’avait influencée, j’ai appris qu’elle vouait une passion à Vaslav Nijinsky. Or la musique choisie pour le défilé Fendi était justement celle sur laquelle Nijinsky a dansé. (Le ballet L’Après-midi d’un faune, ndlr). Dans un tout autre genre, j’adore Alexandre Vauthier, et ce depuis mon premier shooting que j’avais réalisé avec Carine Roitfeld pour son magazine CR.

C’était la première fois que vous posiez pour un magazine?
En réalité il y avait eu un précédent raté pour Vogue Italie avec Michel Comte. C’était une séance avec des maillots. J’ai de gros seins et plus je regardais les maillots de bain, plus je me disais qu’il n’y avait aucun moyen pour y faire rentrer ma poitrine. Après deux heures de sessions de coiffure et maquillage, Michel Comte m’a dit que je ne pouvais pas faire la séance photo à cause de mes seins et j’ai dû partir. Quand Carine Roitfeld m’a dit qu’elle voulait me prendre en photo j’ai attiré son attention sur mon physique. « C’est ce que vous êtes », m’a-t-elle répondu et elle a embrassé tout ce que je suis. On a commencé la séance, il y avait notamment un soutien-gorge créé par Alexandre Vauthier. Il a pris la peine de me faire rentrer dans son maillot… avant que celui-ci explose littéralement. Depuis ce jour, j’ai une vraie affection pour lui et je vais toujours voir son travail. A mes yeux, c’est exactement ça que la femme moderne veut porter, la manière dont elle veut être vue, sexy et puissante. Mon amie Amina a fabriquée toutes les chaussures pour son défilé et c’était formidable d’être là pour la soutenir. La haute Couture peut vraiment couvrir tous le spectre des possibles: elle peut exprimer la plus extrême féminité comme les collections de Zuhair Murad ou d’Elie Saab, mais elle peut aussi révéler une femme puissante, moderne comme ce que fait Alexandre Vauthier.

Vous évoquez une image de femme puissante, or cette saison, plusieurs couturiers ont manifesté à travers leurs collections leur désir de voir des femmes prendre le pouvoir.
Enfin! Ne trouvez-vous pas dommage qu’il faille se retrouver dans de telles situations  extrêmes pour que les choses changent en mieux? Quand les gens sont à terre, c’est à ce moment-là qu’ils se relèvent. C’est là d’où vient la puissance J’espère que de tout ce mal naîtra le bien, c’est tout ce que je peux espérer. En tout cas si l’on s’appuie sur la majesté que nous avons vue cette semaine, je pense que nous sommes en bonne voie.

C’est un peu ce que vous faites avec vos chansons: vous transformez les ombres en lumière avec votre voix.
J’espère que oui!

Jusqu’à quel point le fait de porter des robes de haute couture peut-il changer votre attitude?
C’est vrai mais l’inverse est aussi vrai. Alber Elbaz a déclaré qu’une belle robe devait s’effacer devant la femme la porte. J’aime cette affirmation parce que cela revient à dire que le style, c’est la chose ultime.

J’ai vu sur Youtube le court métrage qui a pour but de sensibiliser aux difficultés rencontrées par les réfugiés gays   I am Mr. Gay Syria  dans lequel vous jouez un rôle. Vous avez été très impliquée dans la défense de la communauté LGBT. Etait-ce important pour vous de participer à cette vidéo?
Oui, j’ai entendu parler de ce projet grâce à une amie styliste à New York. Ce court métrage est inspiré d’une histoire vraie. En Syrie, quelques personnes ont eu l’idée d’organiser un concours pour élire Mr Gay Syria. Un pays peu adapté pour faire ce genre de choses. Les personnes qui se sont présentées pour participer sont désormais chassées et tuées, leurs propres familles se détournent d’eux. Le film ne parle pas du côté sombre car Ahmed Ibrahim, le réalisateur, voulait faire en sorte d’attirer l’attention des gens afin qu’ils aient envie d’en savoir plus et se renseigner sur cette histoire. Cette vidéo c’est un peu comme regarder un épisode de Drag Race avec Ru Paul: nous sommes tous des drag queens flamboyantes, des concurrents frustrés essayant de participer au concours, tout en étant continuellement refusés. Pendant le tournage j’ai rencontré quelques drag queens que je suis désormais sur Instagram: Aquaria et d’autres.

Vous étiez-vous déjà engagée pour la communauté LGBT auparavant?
Je ne sais pas comment mon intérêt pour cette communauté a commencé. J’ai toujours embrassé ma sexualité de manière très libre et j’ai eu fréquenté des femmes. Mais j’ai été la présidente de la Gay Straight Alliance dans mon lycée bien avant que j’éprouve un intérêt pour les femmes. C’est très naturel pour moi d’être impliquée.

Cela va certainement participer à changer la perception que les gens ont de vous.
Je pense que vous avez raison mais en réalité tout ce que je projette est une partie de qui je suis et chaque nouvel élément change mon image. Ça l’élargit également.

Il est difficile de se projeter dans le futur mais pouvez-vous imaginer quelle pièce, parmi le puzzle de possibilités qui s’offre à vous, serait la plus importante dans votre vie dans dix ans?
La musique n’est peut-être pas le domaine où j’exploserai en premier; peut-être que le succès viendra d’abord de ma carrière en tant qu’actrice ou du film que je suis en train d’écrire avec un ami, peut-être que les gens reconnaîtront d’abord mon visage? J’ai eu la chance de travailler dans de nombreux projets et je ne peux pas me faire à l’idée de ne faire qu’une seule chose: je prend ce qui vient. Je suppose que c’est dans le sang des Vreeland de ne jamais arrêter de travailler. Diana Vreeland avait une détermination folle, envers et contre tout et j’ai l’impression d’avoir hérité cela d’elle. Je ne sais pas si c’est de la confiance en moi ou du mépris pour les conséquences, mais je vais continuer à suivre ce chemin.

Vous avez des phrases écrites sur votre peau. Ont-elles été tatoués par Dr.Woo?
Oui! La plus récente, qui est très pâle, c’est lui qui l’a tatouée. Il y est question de vin, de poésie et de vertu, un extrait d’un poème de Charles Baudelaire. Mais j’ai fait une bêtise: juste près m’être faite tatouée, je suis allée directement au Mexique et l’encre s’est un peu effacée.

Vous évoquez Baudelaire. Avez-vous un poème préféré?
L’une des choses préférées que j’ai lues de lui étaient son essai Du vin et du Haschisch.

Et le vin?
J’adore la sensation. Je ne sais rien mais ce que j’ai appris des gens qui connaissent le vin, c’est qu’il n’existe pas de bonne façon de le décrire ou de l’expérimenter. Il m’est arrivé de devoir exprimer mes sensations or les choses qui sortaient de ma bouche étaient folles. La seule chose qui compte, c’est simplement l’expérience que vous en faites. Boire du vin, c’est un apprentissage intérieur: cela se passe entre vous et vous. Mais j’aime le cérémonial qui va avec: s’asseoir avec des amis, ouvrir une bouteille de vin, boire un verre pendant une conversation. Le vin c’est ma drogue, mon médicament.

Quel est votre prochain projet?
On a commencé à tourner la deuxième saison de Star, la série télévisée dans laquelle je joue et même si mon personnage est mort, il réapparaît pour chanter du blues. (Caroline Vreeland joue le rôle de Mary Davis, la mère des chanteuses Star et Simone, ndlr). Je ne sais pas très bien encore à quel point je serai impliquée car les scénaristes sont encore en train de définir l’histoire, mais je suis impatiente de voir la suite car j’ai vraiment envie de continuer à faire du cinéma ou de la télé après cette série. Dès qu’on aura fini de tourner la saison 2 je vais partir un mois. Je veux revenir à la musique. C’est un domaine sur lequel je travaille constamment, je suis toujours en train d’écrire des chansons.

Vous êtes en train de travailler sur un album?
Oui, je l’ai commencé à Los Angeles il y a environ 6 mois mais j’ai dû m’arrêter pour tourner Star. Je suis impatiente d’y retourner.

Quel est l’ambiance, la couleur de cet album?
Bleue. Ce sera un blues, une interprétation moderne du blues.

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