English English French French

Cécile Feilchenfeldt, au fil de l’âme

24 avril 2018

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

Une maille, deux mailles, une infinité de mailles sont passées entre les mains de Cécile Feilchenfeldt. Cette artiste du tricot travaille dans l’ombre pour les maisons de couture et de prêt-à-porter. Ses créations textiles sont des sculptures. Portrait. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

Lors du dernier défilé haute couture Schiaparelli, une robe couleur d’arc-en-ciel est passée comme un rêve. Une multitude de volant tricotés, non pas en laine mais en nylon perlé. Plus qu’une robe, c’était une sculpture en trois dimensions. Elle a été dessinée par Bertrand Guyon, le directeur artistique de la maison, mais la matière étrange dont elle était faite, presque irréelle, est sortie de la machine à tricoter semi-automatique de Cécile Feilchenfeldt.

«Je suis Suisse, j’ai grandi à Munich, j’ai fait mes études en design textile à Zürich à la Zürcher Hochschule der Künste, j’ai gagné un prix déterminant à Genève, et je me suis installée à Paris en 2000», dit-elle sobrement pour résumer sa trajectoire. «Dans mon coeur je suis plutôt tisserande mais la maille est une autre langue, très mathématique. Le tissage est plus méditatif: un fil se rajoute à beaucoup d’autres fils. On voit ce que l’on fait: c’est plus sécurisant. La maille, c’est un seul fil qui tient tout. Et le travail que l’on fait, disparaît dans deux fentes: pendant 20 centimètres, on ne voit rien! Puis un petit bout apparaît dans l’ombre», explique-t-elle.

A l’aide d’un fil et des 380 aiguilles que compte son outil, Cécile Feilchenfeldt invente des volumes, des formes, des sculptures mouvantes destinées à être portées. Un seul fil, qu’elle passe dans la machine, jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle peut mettre le mot fin à l’histoire. Ses tricots sont autant de phrases qu’elle noue ensemble, un langage silencieux dont elle suit l’évolution avec ses mains, avec son ouïe aussi. Elle sait, à l’oreille, reconnaître la justesse du chemin parcouru par le fil. Le bruit de la maille qui lâche, aussi. Voilà pourquoi elle travaille en silence.

Le tricot étant tendu par des poids, la troisième dimension n’apparaît que lorsque la machine a libéré l’objet. «C’est à ce moment que je découvre ce que j’ai fait», dit-elle. Il y a donc une part d’aléatoire dans le travail de Cécile Feilchenfeldt. «Mes journées sont remplies de surprises: la maille est très vivante.»

La vie rêvée de Cécile Feilchenfeldt a pu se matérialiser lorsqu’elle a remporté le prix Micheline et Jean-Jacques Brunschwig en 1998. En feuilletant le catalogue de l’exposition qui s’est tenue au Musée de l’Ariana à Genève, en découvrant les images de ses créations de l’époque, on découvre qu’elle avait déjà posé les premières lettres de son vocabulaire il y a vingt ans.

“Avec le tissage vient la chaîne, que l’on peut comparer à un papier sur lequel on va dessiner. La maille est une abstraction: je dessine sans papier.”

Avec les 20’000 francs qu’elle a reçus, la tricoteuse et designer textile a monté son atelier de maille à Paris et posé les fondations de son entreprise. «Avec la maille je travaille de manière plus pure qu’avec le tissage, dit-elle. Avec le tissage vient la chaîne, que l’on peut comparer à un papier sur lequel on va dessiner. La maille est une abstraction: je dessine sans papier. C’est un risque aussi: si mon fil casse, le dessin disparaît. Si une maille tombe, elle laisse une trace. Mais il faut savoir parfois accepter les beaux accidents, quand on fait de la recherche. Il est certain que si je travaille sur un pièce destinée au défilé d’une maison de couture, l’accident n’a plus sa place.»

Cécile Feilchenfeldt est maîtresse en son royaume, c’est elle qui dirige la matière au gré du fil de ses pensées, mais elle aime à se plier aux désirs des créateurs et des couturiers qui font appel à elle et à sa maille expérimentale, pour transposer leur histoire en trois dimensions.

Combien de temps lui faut-il pour créer une pièce? «Cela prend quelques heures ou quelques jours». Le temps est une abstraction pour cette femme qui vit au rythme du va-et-vient de ses machines. Il s’allonge ou se rétracte selon la pièce qu’elle est en train de tricoter. Il y a le temps de faire, celui de penser, d’inventer une technique, et toute tentative de calculer des heures mises bout à bout n’aurait pas de sens.

Lors des derniers défilés de haute couture et de prêt-à-porter, je me suis amusée à chercher sa signature, même si les maisons ne mentionnent pas toutes son nom, à part Schiaparelli, Lutz Huelle et Walter van Beirendonck. Mais je les reconnais, ses tricots d’un autre monde: il y a les mailles de nylon, de raphia, de bois, il y a ces couleurs qui se mêlent, ces envolées, ces sculptures mouvantes…

L’entretien est sur le point de se terminer, lorsqu’elle choisit de me montrer quelques photos précieusement conservées dans son Iphone. Je les reconnais tout de suite les mains d’Azzedine Alaïa, petites, large mais si puissantes, si blanches au bout des manches de son éternel costume chinois qui se fondent dans la matière tricotée, avec un plaisir facile à imaginer. Cécile Feilchenfeldt l’avait rencontré en novembre 2017, peu de temps avant sa disparition. Ils auraient dû travailler ensemble pour l’ouverture de sa boutique à Londres.

Restent Cécile Feilchenfeldt et ses rêves suspendus au fil de son âme…