Cheveux immaculés

15 november 2017

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Revendication féministe ou appel du naturel? Prise de contrôle sur le temps et ses conséquences ou effet de mode?  Arborer ses cheveux blancs est devenu un style comme un autre, un choix que l’on peut faire à tous les âges. Tendance passagère ou durable? – Mélina Staubitz

S

i Marie Seznek arbore ses cheveux blancs depuis les années 80, à l’époque où elle défile pour Christian Lacroix, Hermès, Yohji Yamamoto et d’autres, il faut attendre la seconde décennie des années 2000 pour que le langage des podiums soit repris par la foule. En 2010 puis en 2011, les projecteurs respectifs de Calvin Klein et de Jean Paul Gautier permettent aux crinières blanches de s’arroger une place dans l’univers de la mode.

 

Après un délai naturel, l’effet du ruissellement fait son œuvre et les salons sortent les pots de décoloration. Égéries de la tendance, Lady Gaga, Pink, Rihanna – du côté des jeunes têtes – et Kristen McMenamy et Carmen Dell’Orefice – du côté des moins jeunes – portent haut l’étendard de la mèche grise. Qu’elle soit naturelle ou teinte, le mot d’ordre est «assumée». Et pour preuve: le million d’occurrences du hashtag #greyhair sur Instagram.

 

Mais, selon Christophe Durand, coiffeur, make-up artist et fondateur du Bal des Créateurs à Genève, “il est important de dissocier la tendance du cheveu blanc naturel de celle de la teinture grise. Derrière la première se cache tout un combat contre les diktats occidentaux qui accablent les femmes: contrairement aux hommes chez qui le cheveu blanc est admis et même désiré, la femme se doit d’être jeune et fraiche, au risque de voir son potentiel séducteur disparaître.”

 

Signe d’un insupportable vieillissement que l’on ne contrôle pas, la chevelure qui blanchit est associée dans l’imaginaire collectif à des images peu flatteuses: que ce soit la douceur de la grand-mère ou la dureté de Cruella – quand ce n’est pas le laisser-aller d’une vieille femme négligente –  la séduction est rayée du tableau. Face à ces impératifs, Sophie Fontanel prône une revanche du naturel: dans son très récent (et très commenté) livre L’Apparition, elle dit son retour au gris comme une prise de contrôle et une libération personnelle. Au centre d’une tendance féministe qui questionne les normes esthétiques contraignantes et imposées par le patriarcat, la journaliste choisit le cheveu blanc comme l’une des facettes de la lutte. Avec d’autres femmes, elle refuse ainsi le full-time job de la féminité pour retrouver et assumer un moi plus profond.

 

Forcément, les réactions ne se font pas attendre. Il y a celles qui portent fièrement cette non couleur à ses côtés, et puis celles qui s’offusquent de son discours. “Sophie Fontanel s’apparente à une mouvance un peu rigoriste qui monte et qui impose le naturel comme une norme: le cheveu doit être blanc, le poids assumé, le maquillage inexistant, relève Renata Libal, rédactrice en chef du magazine Encore! et chroniqueuse au Matin Dimanche. Or cette injonction est aussi dangereuse que l’impératif «Barbie»: on culpabilise les femmes qui font un effort pour se plaire à elles-mêmes en leur brandissant devant le nez cette joie d’être naturelle. Sophie Fontanel a parcouru un chemin thérapeutique où il se trouve que sa chevelure a joué un rôle, mais ça ne veut pas dire que les cheveux blancs sont un idéal de beauté pour toutes. On ne devrait pas faire de soi des étendards militants.” Ainsi, si Renata Libal déplore l’inégalité en termes d’admissibilité du cheveu blanc entre les hommes et les femmes, elle prêche un respect de soi et des autres en société: tout d’abord en présentant un visage avenant à l’extérieur (pour elle, la teinture fait partie de ces petits efforts quotidiens), et en congédiant la culpabilisation féminine. L’enjeu final, selon elle, étant de trouver dans le miroir une image qui nous renvoie ce qu’on ressent pour nous-mêmes.

 

C’est d’ailleurs ce qui a posé problème à Tanya Drouginska, mannequin à l’âge mystère, qui vient de participer à la dernière édition de l’émission de téléréalité Secret Story et dont la crinière grise lui a valu bon nombre de ses contrats. “Pour moi, les cheveux blancs ou gris sont synonymes de renoncement à une certaine forme de séduction et, si je les arborais fièrement, c’est que je n’avais pas le choix. Mais au fond de moi je ne les ai jamais acceptés et, même si je trouvais belles mes photos, elles me renvoyaient une image avec laquelle je n’étais pas en accord”, explique-t-elle. Dans le cas de Tanya Drouginska, pas de revendication, donc, et un refus du rôle d’«ambassadrice des cheveux blancs». Les siens sont d’ailleurs la plupart du temps ramenés en chignon, ce qui les rend plus anecdotiques qu’essentiels. Mais elle admet tout de même avec une certaine fierté avoir participé “à lancer un courant qui libère certaines femmes des contraintes de la coloration”, ces très belles femmes à la chevelure grise ou blanche qui échappent à l’étiquetage «vieille dame».

 

Christophe Durand seconde Tanya en affirmant que, dans l’imaginaire collectif, “le cheveu blanc devient asexué. Il est symbole du temps qui passe et, dans la réalité, le cheveu gris naturel est toujours transformé, patiné, jamais accepté tel quel.” Deux uniques exceptions: lorsque la priorité est financière ou naturelle – mais la chevelure n’est alors plus vue comme un accessoire de mode. En résumé: le cheveu blanc naturel est souvent un outil d’expression et il se dissocie par là même de l’envie de séduire.

 

Qu’en est-il alors du cheveu gris teint? Sur une tête jeune, il semble ironique et défie les stéréotypes. Véritable posture, il dénote d’une redéfinition et d’une réappropriation de la couleur. Selon Christophe Durand, deux mouvements sont à l’origine de la tendance. “Le marketing, tout d’abord, a senti une brèche s’ouvrir avec le vieillissement de la population. En ouvrant un segment «âge», la publicité s’engouffre dans cette voie et propose des produits pour le cheveu blanc, à travers une imagerie qui jusque-là ne touchait qu’une clientèle niche.”

 

Parallèlement, l’analyse des tendances des dernières années met en lumière un mouvement rebelle qui s’exprime, entre autres, par le cheveu bleached. Après l’an 2000 et la remise à zéro qui le caractérise, incarnée par l’omniprésence du blanc (que l’esthétique Apple figure de manière emblématique), l’ultra-noir contestataire fait son apparition. Il véhicule des images rock et gothiques remaniées, anti-bourgeoises au possible. Et il s’accompagne, comme lors de toute période de sédition, d’expérimentations capillaires: les cheveux ont pour but la confrontation. Servant un mouvement d’affirmation de soi, le blanc permet de se différencier de la masse «à la mode». Tout en étant provocant. Les influences revendiquées, à la fois rock et 80’s (avec Blondie et Kim Carnes en tête de proue), sont contemporanéisées par la patine. Et aujourd’hui, un esprit asiatique s’adjoint au mélange pour créer des personnages qui répondent au désir de la jeunesse d’être actrice de l’avenir: coloré de pastels, le cheveu blanc devient celui d’une nouvelle guerrière inspirante à la poésie urbaine rebelle et futuriste.

 

Alors, selon Christophe Durand, la tendance de la teinture blanche n’est pas un héritage du cheveu blanc naturel. “Si elle est également un moyen d’expression correspondant à un grand mouvement de société, elle s’inscrit, au contraire de la crinière naturelle, dans la notion de choix: rien n’a été imposé, et c’est ce qui fait toute la différence. Pour le souligner, la racine reste souvent visible, tandis que le sourcil est foncé et le visage résolument jeune. Tout est dans le contraste.”

 

Nous remercions chaleureusement Michèle Bloch-Stuckens de nous avoir permis de dévoiler certains clichés de sa série La solitude des éléments afin d’illustrer notre article.