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Le chic, c’est chic

11 juillet 2018

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Chic. Voilà un mot que l’on n’avait plus entendu depuis les années 1960 et qui a fait son retour sur les podiums parisiens. Les défilés haute couture de l’automne hiver 2018/19 ont remis au goût du jour ces mots passés de mode: l’élégance, l’allure, la délicatesse, la grâce, le style… – Photographies et texte: Isabelle Cerboneschi, Paris.

« Je suis chic, tellement chic », chante la bande son du défilé Jean Paul Gaultier tandis qu’un mannequin déboule sur le podium, une cigarette coincée entre l’index et le majeur. Du 25e degré, bien sûr, chez le couturier, mais trop tard, le mot a été lâché dans l’arène de la mode. Il a tournoyé autour de tous les défilés haute couture de la saison 2018/19. Presque tous. Car il faut bien des exceptions, sinon ce serait louche, cette envie générale de beauté qui vient s’abattre comme un tsunami de satin duchesse sur le normcore et la mocheté trendy.

Pendant la semaine de la haute couture on a entendu des mots qui n’ont sans doute plus été proférés depuis les années 1960, sous peine d’anachronisme embarrassant. Sauf que cette saison, c’est devenu chic de dire chic.

La palme de l’élégance revient à Clare Waight Keller qui, avec sa collection Caraman, a rendu un hommage appuyé à Hubert de Givenchy. En parfaite héritière du couturier, elle a revisité certains modèles que le maître avait créés pour sa muse Audrey Hepburn, tout en les ancrant dans un présent en mal de beauté. Après le final, la créatrice a laissé saluer la première d’atelier, les brodeuses, les petites mains, et tous ceux qui travaillent dans l’ombre, avant de se présenter devant un public ému presque malgré lui. «Il m’a semblé que c’était juste, de rendre cet hommage à Monsieur de Givenchy », me confiait-elle juste après le défilé. Juste et sublime.

Le chic parisien, tel que Karl Lagerfeld l’imagine, c’était le propos de la dernière collection Chanel haute couture qui rendait hommage à la ville lumière, à ses gris changeants, ses roses de soleil levant, ses verts des toitures, sa culture, et bien sûr sa couture, avec des robes qui dévoilaient la jambe gauche (pourquoi la gauche?). Les clientes de la haute couture n’ont qu’à bien se muscler, même si Karl Lagerfeld a tout prévu, même le zip qui couvre tout et change l’allure. Contre toute attente, la robe de mariée était vert céladon comme la structure de la nef du Grand Palais, comme les bancs de Paris, ornée d’une broderie de tulle en mille feuille réalisé par les ateliers Montex, d’une délicatesse qui méritait d’être vue de près.

« L’élégance? C’est ce que je prône depuis mes débuts!», lance Julien Fournié après son show  « Premier Crime », inspiré des héroïnes d’Alfred Hitchcock. Une allure folle, des corsets conçus pour des femmes du XXIe siècle, dans lesquels elles pourraient presque faire du yoga tant ils sont confortables et ne contraignent pas. Ils se contentent de dessiner une silhouette, ajouter des formes lorsqu’il n’y en a pas. Et pour ouvrir ce bel épisode une robe entièrement réalisée en plumes noires par le jeune plumassier Julien Vermeulen, qui lui a demandé 2 mois et demi de travail.

« Ce sont toutes les femmes élégantes qui m’ont élevé, qui m’inspirent. Je suis né dans les années 1970, j’ai grandi dans les années 1980, et j’ai ces images de femmes gravées en moi, des femmes qui sont tout le contraire de la victime », confiait Alexandre Vauthier juste après son défilé. De fait, sa collection évoquait des silhouettes des années 1970- 1980. Le meilleur de ces années-là. « Il faut oser reprendre ce qui a été fait et qui est bon et juste. La règle d’or existe pour tout, y compris pour les vêtements et j’essaie de travailler de manière intemporelle». Les filles portaient des canotiers de chez Maison Michel, de larges ceinturons qui fermaient des vestes de smoking portées en robe longue ou courte. Impossible de ne pas penser à Yves Saint Laurent. En regardant le show, je me suis surprise à me demander d’ailleurs pourquoi l’on n’avait pas confié les clefs de la maison à Alexandre Vauthier…

Chez Elie Saab, moins de robes de princesses surbrodées de cristaux pour tapis rouge, mais plus de robes sculpturales, dans des matières mates qui, loin de flouter, définissaient une ligne. Idem chez Georges Hobeika qui s’est inspiré du monde de la danse, faisant la part belle au tulle.

Elégance du geste, chez Franck Sorbier. Son défilé dansé était une ode à la beauté de ces chef-d’œuvres en péril que sont le Paresseux, l’Ibis Rouge, la Luciole d’Humanité, le Colibri d’Arica ou le Rhinocéros Blanc, qui était paré des atours de la mariée, une robe en applications de dentelles précieuses. «J’appelle mes consœurs et confrères au boycott de la souffrance animale pour que perdure la beauté du monde», écrivait Franck Sorbier dans sa note d’intention… On y vient doucement: même Fendi, dont le métier d’origine est fourreur, a fait défilé de la fausse fourrure.

Et pour terminer sur une note de pure grâce: la collection Syntopia d’Iris Van Herpen.  Une réflexion autour de l’organique et l’inorganique. Des sculptures en mouvement, évoquant le vol des oiseaux. Une ode à la fragilité du vivant.