INTERVIEWS: CHRISTINE NIELSEN

Hyun Mi Nielsen, une collection comme un nouveau matin

15 novembre 2017

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Christine Nielsen a travaillé pour des marques qui ont participé à écrire l’histoire de la mode – Burberry, Alexander McQueen, Givenchy, Balenciaga – avant de se mettre à son compte en 2016. En juillet dernier, elle présentait à Paris sa deuxième collection de prêt-à-porter. Une ode à l’impermanence. – Isabelle Cerboneschi

C

hristine Nielsen a quarante ans et se trouve exactement à mi-chemin entre l’avant  – travailler dans des maisons de mode au nom prestigieux – et l’après – lancer sa propre marque.

 

Son parcours est émaillé de noms qui ont participé à écrire l’histoire de la mode: après avoir terminé ses études au Royal College of Arts & Design à Londres, elle est entrée chez Burberry Prorsum avant d’être choisie par Lee Alexander Mc Queen. Elle a travaillé 4 mois intenses avec lui juste avant sa disparition, puis elle est passée sous la direction artistique de Sarah Burton pendant quatre ans. Christine Nielsen fut ensuite directrice de studio chez Givenchy, époque Riccardo Tisci et chez Balenciaga pendant 2 ans sous le règne d’Alexander Wang. Elle a quitté la maison en même temps que lui, une fin comme un deuil qui oblige à se repenser autrement.

 

Il lui a fallu du temps pour digérer la perte et envisager un avenir qui ne passerait pas nécessairement par l’un des grands noms de la mode. Et pourquoi ne pas utiliser le sien? Hyun Mi Nielsen, un nom qui dit sa double appartenance: Sud-Coréenne d’origine et Danoise par adoption.

 

Son vocabulaire, celui qu’elle crée pour sa marque, porte les traces subtiles de son parcours. Il y a dans ses collections un onirisme, une poésie, qui viennent se heurter au réel.

 

Je l’ai rencontrée dans son studio en juillet dernier: elle venait de présenter sa collection de prêt-à-porter Summer Solstice pendant la semaine de la haute couture, tout comme Rodarte ou Proenza Schouler.

 

Son équipe est réduite au minimum: une assistante, une stagiaire et elle. Toutes les trois appartenant à une tranche d’âge différente. Des talents supplémentaires viennent s’ajouter en période de construction de collection. Les travaux préparatoires, les dessins, les maquettes, les toiles, sont réalisés ici, ainsi que les pièces les plus difficiles à fabriquer, comme les robes du soir, les broderies, les smocks. Les pièces plus portables sont réalisées à l’extérieur: mieux vaut faire appel à un spécialiste et confier la fabrication d’une veste à un tailleur, si l’on veut une manche parfaite, explique Christine Nielsen.

 

Sa dernière collection s’abreuvait à plusieurs sources d’inspiration: des photos de costumes folkloriques en noir et blanc, avec toutes leurs textures et proportions. J’étais fascinée par leur graphisme, leur volume: j’ai étudié la texture de leurs ornementations, les noeuds, les bonnets, relève Christine Nielsen. On devine aussi quelques réminiscences de ces époques qu’elle a toujours aimées: l’ère Victorienne, la Belle Epoque, la couture des années 50 et 60, avec ses petites tailles et ses bustes en pointe. Et sur le mood board on découvre des images de costumes folkloriques, des portraits de Marianne Faithfull, de Nina Simone et des bustiers de Jean-Paul Gaultier aux seins pointus.

 

IC: Il y a quelque chose d’onirique dans votre collection et pourtant elle est ancrée dans le réel. Quelle était votre intention?

Christine Hyun Mi Nielsen: J’avais envie d’une collection romantique, qui évoque la poésie d’un monde tel qu’on le rêve. Je voulais mettre un peu de magie dans mes vêtements. Je me suis focalisée sur la « portabilité »: comment introduire le romantisme dans une garde-robe contemporaine? J’ai ajouté des volants en bordure d’un imperméable. Les volants, on en voit beaucoup dans cette collection, mais pas nécessairement là où on les attend: on en trouve sur les pantalons, les tops en popeline, les sacs. Je voulais que les volants restent quelque chose d’amusant, afin qu’on puisse les mixer avec toutes sortes de pièces. Je souhaitais ancrer tous ces éléments romantiques dans la réalité.

 

Vous avez mis des volants jusque sur les sacs. C’est un élément qui fait partie de votre vocabulaire?

Pas particulièrement. Je suis une femme plutôt pragmatique. Mais je me suis demandé: comment est-ce que j’aimerais porter les volants? Avec des pièces assez simples, mais de manière légèrement décalée. On n’est pas obligé d’en porter tous les jours, d’où ces petites pièces que l’on peut rajouter à une tenue: un écharpe en volants que l’on se noue autour du cou comme un demi-nœud. Ou bien le sac, tout en volants, qui se porte à l’épaule et qui permet de changer radicalement une silhouette. C’est un effet de textures aussi.

 

Vous utilisez des tissus du vestiaire masculin pour en faire quelque chose d’extrêmement féminin. Ce jeu des genres vous inspire?

Disons qu’il s’agit plutôt d’une collection qui parle de contrastes: entre le féminin et le masculin, entre les tissus transparents et les matières denses, les micro et les macro-textures, les tissus techniques et les matières traditionnelles. Nous avons fendu les manches des costumes ce qui leur donne du mouvement et les rend plus décontractées: on peut rouler les manches comme on veut. On a aussi créé des fentes au niveau du buste, ce qui donne une allure très graphique à une veste, si on la porte sur une chemise, ou simplement à même la peau. J’ai utilisé des matériaux modernes, comme ce jersey brillant, ce taffetas technique que je mélange avec des tissus que l’on utilise traditionnellement dans la couture, comme le tulle, la dentelle ou la moire. Je suis tombée en amour pour cette dentelle de chez Jakob Schlaepfer (qui crée des tissus et de la broderie depuis plus de cent ans à Saint-Gall, ndlr): c’est tellement moderne et à la fois tellement précieux. C’est une dentelle de lurex et argent qu’ils ont teinte en jaune et noir pour cette collection.

 

Le volume de votre robe de cocktail jaune me rappelle certaines robes du soir et une robe de mariée de Cristobal Balenciaga des années 1957-58. Le fait d’avoir travaillé pour Balenciaga, d’avoir vu les archives, est-ce que cela laisse des traces, même inconscientes, dans l’esprit, lorsque l’on crée?

Je vois tout à fait les modèles auxquels vous faites référence et en effet j’ai beaucoup consulté les archives. Ces pièces me sont familières. J’ai une véritable passion pour ces années 50-60. J’ai eu cette chance aussi de travailler chez Givenchy et j’ai pu découvrir des créations de Monsieur Hubert de Givenchy. On peut lire en effet des références à mon passé dans mon travail. Mais on peut aussi dire que j’ai digéré tout ce à quoi j’ai été exposée: j’ai vu un grand nombre de vêtements dans toutes les maisons où je suis passée. Je ne m’y réfère pas de manière littérale, mais je pense que cela reste en moi, cela fait désormais partie de mon vocabulaire. J’ai été exposée à tant d’images, de films, d’expositions, que tout cela peu à peu fait partie de ma conscience. Même si je ne m’en rends pas compte au moment où je crée, ces images, ces formes, sont stockées quelque part dans mon esprit.

 

Y-a-t-il une leçon que vous auriez gardée de votre passage chez Balenciaga?

J’avais lu les livres au sujet de Cristobal Balenciaga avant de travailler pour cette marque. C’était un perfectionniste, pour lui l’important c’était le vêtement, le savoir-faire. Il voulait embellir la femme qui portait ses créations, il accentuait la beauté d’une personne, ses points forts, et cachait les petits détails moins parfaits. Il aimait les femmes.

 

Les robes du soir en mikado de soie semblent se décomposer doucement. Un message?

Oui, en effet, elles s’effilochent. C’est plus une quête personnelle qu’un message. J’ai toujours été très précise dans tout ce que je faisais – tout devait être parfait, impeccablement fini – or j’aimerais l’être un peu moins. J’aime l’idée de laisser les choses arriver comme il se doit. Le coton utilisé pour le jupon lui aussi se défait de la manière la plus jolie qui soit. C’est une caractéristique que je vais conserver. Les franges qui naissent de cette dislocation de la matière donnent du mouvement au vêtement qui bouge même lorsqu’il y a un souffle de vent. C’est aussi pour cette raison que nous avons fait des fentes dans les manches, les jupes, les vestes: pour ajouter du mouvement.

 

Je me demandais si cette manière de laisser s’effilocher un vêtement avait quelque chose à voir avec l’idée du temps qui passe, et qui défait les choses en beauté?

C’est une jolie manière de voir mais mon intention était plutôt d’embrasser mes imperfections. Et j’aimerais pousser cette réflexion dans le futur.

 

Vous avez choisi de défiler pendant la semaine de la couture, vous avez utilisé certaines matières de la haute couture: est-ce une forme d’hommage?

J’aime le savoir-faire de la couture, le temps passé par les artisans pour réaliser un vêtement: c’est une chose très émouvante une pièce réalisée dans les règles de la haute couture! Le vêtement est entièrement fabriqué à la main par un être humain qui va y mettre toute son attention et peut-être aussi tout son amour. Quand on dessine des silhouettes, si on est fatigué ou en colère, ou que l’on a bu trop de café, la ligne est moins précise, on crée autrement. Cette collection est passée entre tant de mains et a reçu tellement d’attention de toutes les personnes!

 

Ce n’est pas facile de créer sa propre marque de mode aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous a donné la force de vous dire: c’est mon moment?

En réalité, quand j’ai quitté Balenciaga, j’étais profondément bouleversée. Je me suis demandé: qu’est-ce que je veux vraiment? J’ai pris le temps de la réflexion. On m’a fait plusieurs propositions mais aucune ne me convenait. Et je me suis dit que c’était peut-être un signe. Si j’avais poursuivi le désir de faire un jour quelque chose par moi-même, c’était le moment juste. J’étais en mode « pause », j’avais le temps de réfléchir sur ce que je voulais faire, de me poser la question de qui je suis, en tant que femme et en tant que designer: j’ai été adoptée comme une enfant coréenne, mais en réalité je suis Danoise, et je suis encore en quête de mon vrai moi. Depuis que j’ai lancé ma marque j’ai pris conscience que suis un designer et que créer sa propre collection est un défi: je ne suis pas une femme d’affaires, ni une spécialiste du marchandisage ou une  commerciale. Il y a tant de facettes que je ne connais pas dans cette industrie.

 

Est-ce qu’il y a une part de votre travail à laquelle vous vous identifiez?

Mon approche est plutôt d’essayer de faire quelque chose qui ne soit pas personnel. Ma première collection a été présentée en janvier dernier. C’était l’hiver, tout était très sombre, j’étais encore déprimée de mon départ chez Balenciaga. Mais j’ai voulu cette collection comme une ode à la haute couture, une manière de remercier la Fédération m’avoir intégrée dans le calendrier officiel et de m’avoir permis de défiler pendant la semaine de la couture. Quand j’y repense, c’était aussi une sorte de thérapie m’invitant à me remettre en chemin. Une façon de dire bonjour, mais aussi au-revoir à de nombreux évènements que j’avais traversés. Peut-être que pour laisser partir les choses on doit s’en rapprocher? J’ai eu le sentiment que pour avancer, j’avais besoin de revenir à quelque chose de connu. La seconde collection est plus joueuse, plus malicieuse, moins sérieuse. Je me suis amusée à la faire. C’est un exercice de style. J’espère qu’elle marque le début d’une longue quête qui me permettra de me rapprocher d’un point plus intéressant à chaque fois.

 

Est-ce que vous pensez à un certain type de femmes quand vous dessinez vos collections?

Parfois, cela m’arrive, mais pas pour cette collection. Il y a tellement de pièces différentes – de la paire de jeans à la chemise blanche, de l’imperméable à la robe de cocktail en mikado – qu’elle n’exclut personne. Je rêve bien sûr de voir ma collection sur des femmes puissantes, sûres d’elles-mêmes, et qu’elles se sentent encore plus fortes en portant mes vêtements. J’ai  la volonté de donner du pouvoir aux femmes avec mes collections.

 

Les couleurs que vous avez utilisées donnent l’impression de traverser une journée depuis le lever du soleil jusqu’au coucher.

Ma collection s’appelle Solstice d’été, il y est question de joie, de lumière du jour, je voulais quelque chose de frais, comme si les pièces avaient été recouvertes par la rosée du matin. C’est définitivement une collection du matin.

 

Votre matin?

Je l’espère! Voyons ce que l’avenir me réserve…