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Automne-Hiver 2019: matières de déconstruction

Du nouvel entrant Rokh à la prêtresse de l’hybridation Sacai, les créateurs de Paris découpent dans l’existant leur réalité. – Lily Templeton et Isabelle Cerboneschi

25 mars 2019

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Afterhomework, Ottolinger, Sacai: automne-hiver 2019.

Afterhomework, automne-hiver 2019.

Anrealage, automne-hiver 2019.

En ouvrant la semaine des collections automne-hiver 2019 à Paris, la marque londonienne Rokh a signé en quelques sortes l’éditorial de la saison, une affirmation que les choses ne sauraient être ni tout à fait les mêmes, ni toutefois fondamentalement différentes. La collection dessinée par Rok Hwang, ayant fait ses classes notamment auprès de Phoebe Philo chez Céline après la Central Saint Martins, s’inspirait certes d’une enfance passée dans ce que l’Amérique a de plus terrifiant, à savoir ces lotissements normatifs où toute excentricité n’est qu’un brin d’herbe incongru incitant à sortir la tondeuse à gazon. D’aucuns pouvaient critiquer les aspects trop reconnaissables de ce travail où on retrouvait les expériences et influences du créateur londonien d’origine coréenne, mais il fallait y voir la capacité d’une nouvelle génération à parler à la fois à la sienne tout en trouvant des points communs avec le luxe tel qu’on le connaît encore.

Pour tous, la méthode est de partir d’un existant pour en tirer la matière à déconstruire, et quelle meilleure source que la rue qui sera le seul vrai podium de ces créations. « Cette collection parle d’une femme, une Parisienne, qui marche dans la ville, passe devant des boulangeries, des fleuristes, des boutiques de seconde main, elle inhale toutes ces atmosphères et elle respire la ville », dit Victoria Feldman du duo Victoria/Tomas. Les designers ont mélangé les tissus, les styles, les impressions – fleurs et rayures – qui donnent une idée de printemps en plein hiver. Certaines jupes en jeans semblent avoir surgi des années 1970, pour mieux être déconstruites en 2019. Un grand mix où « vous pourrez toujours trouver quelque chose pour vous », conclut Tomas Berzins.

Chez Ottolinger, le travail de Christa Bösch et Cosima Gadient était moins puissant que leurs saisons passées, mais elles ont encore reformulé l’héritage vestimentaire helvétique en proposition radicale de modernité et pourtant profondément accessible. Elles ont voulu montrer ce que l’élégance peut être lorsqu’on lui impose la nécessité d’être aussi pratique qu’esthétique. Si l’esprit y était, les réalisations étaient parfois trop subtiles pour faire mouche.

Partir d’une page blanche aujourd’hui revient à se demander comment on construit une identité vestimentaire à partir d’un néant stylistique (qui n’est pas la nudité). Et nul besoin d’avoir pleinement arpenté les sentiers balisés du milieu que sont écoles et stages en maison pour avoir des idées, comme nous le

prouvent encore une fois Elena Mottola et Pierre Kaczmarek. Ce projet plein d’éco-responsabilité et de jolies idées qu’ils ont imaginé pendant le lycée, en Afterhomework, est devenu en quelques saisons un projet viable. Dans ce mélange à la fois nostalgique, pour ceux qui ont connu le siècle d’avant, et novateur, pour les autres, se retrouvaient mélangés intimement une robe bustier aux plis nerveux portée sur une parka K-Way, un chemisier blanc lacéré avec précision aux articulations ou un pantalon cargo porté avec un sweatshirt transpercé comme Saint-Sébastien. En un mot, la vraie mode telle que l’expérimente chaque génération montante. Alors ces pas lents sur talons si fins ne sont pas une hésitation mais les premières enjambées d’une gracile créature dont on voudra suivre la croissance.

Aujourd’hui plus que jamais, les vies sont multiples et ne sauraient s’imposer des ruptures franches. Alors, il faut savoir composer. Chitose Abe s’est imposée sur l’échiquier de la mode grâce à ses constructions hybrides, ses vêtements qui étaient une chose et une autre à la fois, une robe vue de face, une cape vue de dos par exemple. Cette saison elle a construit autrement, par couches, ajoutant un vêtement sur un autre: un micro gilet-doudoune kaki sur un trench beige, une ceinture-jupe sur une chemise blanche, un corset porté sur un imperméable noir dévoilant une jupe de cuir perforée. Une des collections Sacai les plus désirables, et si l’on osait le dire, surtout l’une des plus portables, si ce mot n’était pas si mal considéré.

Carrée est la lorgnette de notre temps, cet écran par lequel tout est filtré. C’est ce que rappelle le travail de Kunihiko Morinaga, qui a en apparence délaissé les expérimentations technologies. Au lieu de cela, il a joué sur les détails ou plutôt les a transformés en tenues entières. Ici, c’était un talon de chaussette transformé en cape, une étiquette drapée en étole et une étonnante robe ruchée qui est une version triple-XL de la manche d’un fameux bombers américain. A un moment de mode où toutes les silhouettes et audaces sont de mise, mettre en avant le détail est un exercice relevé avec brio et originalité chez Anrealage.

Ottolinger, automne-hiver 2019.

Rokh, automne-hiver 2019.

Sacai, automne-hiver 2019.

Victoria/Tomas, automne-hiver 2019.

Automne-Hiver 2019: matières de déconstruction

25 mars 2019

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Du nouvel entrant Rokh à la prêtresse de l’hybridation Sacai, les créateurs de Paris découpent dans l’existant leur réalité.

En ouvrant la semaine des collections automne-hiver 2019 à Paris, la marque londonienne Rokh a signé en quelques sortes l’éditorial de la saison, une affirmation que les choses ne sauraient être ni tout à fait les mêmes, ni toutefois fondamentalement différentes. La collection dessinée par Rok Hwang, ayant fait ses classes notamment auprès de Phoebe Philo chez Céline après la Central Saint Martins, s’inspirait certes d’une enfance passée dans ce que l’Amérique a de plus terrifiant, à savoir ces lotissements normatifs où toute excentricité n’est qu’un brin d’herbe incongru incitant à sortir la tondeuse à gazon. D’aucuns pouvaient critiquer les aspects trop reconnaissables de ce travail où on retrouvait les expériences et influences du créateur londonien d’origine coréenne, mais il fallait y voir la capacité d’une nouvelle génération à parler à la fois à la sienne tout en trouvant des points communs avec le luxe tel qu’on le connaît encore.

Pour tous, la méthode est de partir d’un existant pour en tirer la matière à déconstruire, et quelle meilleure source que la rue qui sera le seul vrai podium de ces créations. « Cette collection parle d’une femme, une Parisienne, qui marche dans la ville, passe devant des boulangeries, des fleuristes, des boutiques de seconde main, elle inhale toutes ces atmosphères et elle respire la ville », dit Victoria Feldman du duo Victoria/Tomas. Les designers ont mélangé les tissus, les styles, les impressions – fleurs et rayures – qui donnent une idée de printemps en plein hiver. Certaines jupes en jeans semblent avoir surgi des années 1970, pour mieux être déconstruites en 2019. Un grand mix où « vous pourrez toujours trouver quelque chose pour vous », conclut Tomas Berzins.

Chez Ottolinger, le travail de Christa Bösch et Cosima Gadient était moins puissant que leurs saisons passées, mais elles ont encore reformulé l’héritage vestimentaire helvétique en proposition radicale de modernité et pourtant profondément accessible. Elles ont voulu montrer ce que l’élégance peut être lorsqu’on lui impose la nécessité d’être aussi pratique qu’esthétique. Si l’esprit y était, les réalisations étaient parfois trop subtiles pour faire mouche.

Partir d’une page blanche aujourd’hui revient à se demander comment on construit une identité vestimentaire à partir d’un néant stylistique (qui n’est pas la nudité). Et nul besoin d’avoir pleinement arpenté les sentiers balisés du milieu que sont écoles et stages en maison pour avoir des idées, comme nous le prouvent encore une fois Elena Mottola et Pierre Kaczmarek. Ce projet plein d’éco-responsabilité et de jolies idées qu’ils ont imaginé pendant le lycée, en Afterhomework, est devenu en quelques saisons un projet viable. Dans ce mélange à la fois nostalgique, pour ceux qui ont connu le siècle d’avant, et novateur, pour les autres, se retrouvaient mélangés intimement une robe bustier aux plis nerveux portée sur une parka K-Way, un chemisier blanc lacéré avec précision aux articulations ou un pantalon cargo porté avec un sweatshirt transpercé comme Saint-Sébastien. En un mot, la vraie mode telle que l’expérimente chaque génération montante. Alors ces pas lents sur talons si fins ne sont pas une hésitation mais les premières enjambées d’une gracile créature dont on voudra suivre la croissance.

Aujourd’hui plus que jamais, les vies sont multiples et ne sauraient s’imposer des ruptures franches. Alors, il faut savoir composer. Chitose Abe s’est imposée sur l’échiquier de la mode grâce à ses constructions hybrides, ses vêtements qui étaient une chose et une autre à la fois, une robe vue de face, une cape vue de dos par exemple. Cette saison elle a construit autrement, par couches, ajoutant un vêtement sur un autre: un micro gilet-doudoune kaki sur un trench beige, une ceinture-jupe sur une chemise blanche, un corset porté sur un imperméable noir dévoilant une jupe de cuir perforée. Une des collections Sacai les plus désirables, et si l’on osait le dire, surtout l’une des plus portables, si ce mot n’était pas si mal considéré.

Carrée est la lorgnette de notre temps, cet écran par lequel tout est filtré. C’est ce que rappelle le travail de Kunihiko Morinaga, qui a en apparence délaissé les expérimentations technologies. Au lieu de cela, il a joué sur les détails ou plutôt les a transformés en tenues entières. Ici, c’était un talon de chaussette transformé en cape, une étiquette drapée en étole et une étonnante robe ruchée qui est une version triple-XL de la manche d’un fameux bombers américain. A un moment de mode où toutes les silhouettes et audaces sont de mise, mettre en avant le détail est un exercice relevé avec brio et originalité chez Anrealage.