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Un collier Art déco vendu 3,6 millions de francs: le prix d’une époque révolue

15 mai 2019

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Le collier serti de 11 émeraudes de Colombie d’une pureté remarquable ayant appartenu à Hélène Beaumont a été mis en vente aujourd’hui par Sotheby’s, à Genève sous le marteau de David Bennett, son président. Un joyau dans le plus pur style Art déco et un témoin de cette époque faste de l’avant-guerre, lorsque les femmes de la haute société ne sortaient pas sans leurs bijoux. – Isabelle Cerboneschi.

En moins de deux minutes, le collier serti de onze émeraudes de Colombie ayant appartenu à Hélène Beaumont, une figure des années folles, a été adjugé pour 3,6 millions par David Bennett, le président du département international de haute joaillerie de Sotheby’s. « C’est un prix extraordinaire pour un collier qui n’est pas signé. Cela tient beaucoup à la qualité des émeraudes. À son design aussi. C’est l’un des chefs-d’œuvre de la joaillerie Art déco des années 30 », confie le président juste après la vente.

Lorsque le chemin de la chanteuse d’opéra Hélène Thomas a croisé celui de l’américain Louis Dudley Beaumont, l’un des principaux actionnaires de la chaîne de grands magasins May Company, son destin a pris une autre tournure, tout comme sa fortune d’ailleurs. Elle était belle, issue d’une famille modeste, il était richissime et follement amoureux. Il l’a épousée en 1926 et rien ne fut jamais trop beau pour elle.

Louis Beaumont offrit à son épouse l’une des plus belles demeure de la Riviera, la villa Eilenroc, élégante bâtisse néoclassique qu’il a garni de meubles précieux, de boiseries historiques achetées pendant les ventes aux enchères des biens de la famille Rothschild dans les années 1920, et dont certaines proviendraient de l’hôtel de Coulanges où grandit la Marquise de Sévigné. Il l’a couverte de bijoux dessinés pour la plupart par Van Cleef & Arpels dans les années 1930-40. Des joyaux à l’image de sa beauté et dans la plus pure expression du style Art déco, comme le collier serti de onze émeraudes taille cabochon de Colombie vendu le 15 mai chez Sotheby’s à Genève. « Ce collier est un peu comme le Chrysler Building de la joaillerie », relève David Bennett.

En ces temps d’avant-guerre, Hélène Beaumont vivait la vie de ceux qui appartenaient à la Café Society, ce groupe cosmopolite qui deviendra la jet-set, qui passait de palaces en palais, de stations balnéaires en bals de têtes, les femmes arborant les plus belles parures créées pour elles seules. L’écrin d’Hélène Beaumont n’avait rien à envier à celui de ses amies la duchesse de Windsor, Florence Gould, ou Mona Bismark. Elles ont toutes inspiré certains chefs-d’œuvre de la joaillerie. Et David Bennett a eu le privilège de diriger la vente des bijoux de deux d’entre elles : la duchesse de Windsor en 1987 et les joyaux d’Hélène Beaumont en 1994.

En 1982, alors qu’elle avait 96 ans, Hélène Beaumont a légué la villa Eilenroc à la ville d’Antibes, à condition que la propriété soit entretenue et restaurée, qu’elle accueille des réceptions et des expositions, que le jardin reste en l’état et que la maison soit ouverte au public. « Pour que la population de votre ville en profite en souvenir de moi », écrivait-elle , au maire Pierre Merli lors de la donation. Elle est décédée en 1988. Ses bijoux ont été dispersés à Genève par Sotheby’s en 1994. La plupart de ses parures furent créées par la maison Van Cleef & Arpels et pouvaient se transformer, comme le fameux collier d’émeraudes dont la partie centrale peut devenir un bracelet.

«C’est devenu très difficile de trouver des joyaux qui ont une histoire, relève David Bennett. Dans les années 1990, beaucoup de collections de bijoux ayant appartenu à des femmes célèbres des années folles ont été mises en vente, dont la collection de la duchesse de Windsor et celle d’Hélène Beaumont. Dans ces collections, on retrouvait les deux grands noms de la joaillerie : Cartier et Van Cleef & Arpels. La plupart des bijoux d’Hélène Beaumont provenaient de la maison Van Cleef & Arpels. Ce collier n’est pas signé, mais il est similaire à d’autres bijoux qu’elle possédait et qui avaient été créés par le joaillier. »

Ce n’est pas le premier bijou non signé qui pourrait être attribué à une grande maison. Il arrive que l’on retrouve les gouachés des pièces dans les archives, mais pas toujours. Ce qui semble évident aujourd’hui, apposer une signature sur une parure, ne l’était pas dans ces années-là. La personne qui la faisait confectionner selon ses désirs n’avait pas l’intention de la revendre. Mais il est une autre raison, que dévoile David Bennett : « Tout dépendait du pays où le bijou était destiné. Il y avait par exemple en Angleterre à une certaine époque une « purchase tax » et souvent les bijoux des grandes maisons parisiennes étaient dégriffés et dé-poinçonnés pour l’importation… »

David Bennett a déjà vendu ce collier serti de 11 émeraudes lors de la vente de 1994, « mais le marché était alors différent, explique le président. Ce n’était pas une époque facile : on sortait de la guerre du Golfe et l’économie européenne n’était pas en plein essor ».  « Le collier avait été vendu comme une partie d’une collection complète ayant appartenu à Hélène Beaumont. On retrouvait dans la vente des bijoux de tous niveaux : des pièces de jour, de la haute joaillerie pour le soir. Le contexte était très différent », explique Daniela Mascetti, présidente de la joaillerie Europe de Sotheby’s.

Vingt cinq ans plus tard, David Bennett est toujours sous le charme. « Quand j’ai découvert la collection d’Hélène Beaumont pour la première fois, je ne savais pas à quoi m’attendre : il n’existe pas beaucoup de photos d’elle portant ses joyaux. J’ai le sentiment qu’elle était assez réservée. Cela se traduit dans ses bijoux d’ailleurs. Cette série d’émeraudes est unique : les pierres sont d’une qualité exceptionnelle, très pures, taillées en forme de pain de sucre, une forme à la mode au début des années 30. Mais ce collier n’est pas ostentatoire. Ce qui est aussi unique, c’est l’ensemble de diamants de formes différentes qui entourent les émeraudes :  obus, baguettes. Il y a un très beau contraste entre les formes douces, féminines des émeraudes et cette bordure de diamants très architecturée. Cela crée une tension intéressante. J’avoue que ce collier m’intrigue. C’est l’un des plus beaux colliers de la joaillerie du XXe siècle. »