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L’étrange histoire du collier Nizam of Hyderabad de la reine d’Angleterre

En 2014, à l’occasion d’un gala de charité, Kate, la duchesse de Cambridge, arborait à son cou un collier qui sort rarement des coffres de la reine Élisabeth II: « Le Nizam of Hyderabad necklace ». Ce collier, créé par Cartier, lui a été offert l’année même de l’indépendance de l’Inde par le 7e Nizam d’Hyderabad. Quand les petites histoires rejoignent la grande. – Isabelle Cerboneschi, Hyderabad.

6 mai 2019

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La reine Elizabeth II portant le collier Nizam of Hyderabad. Par Dorothy Wilding, 1952. Photo: © William Hustler and Georgina Hustler/National Portrait Gallery, London.

L’histoire de ce collier est venue à moi sur les hauteurs d’Hyderabad, dans l’un des salons du Falaknuma Palace. Avant de devenir un hôtel, ce palais appartenait autrefois au souverain d’Hyderabad, Osman Ali Khan, le 7e Nizam. Pendant la période coloniale britannique, c’est ici qu’il recevait ses hôtes.

La pièce dans laquelle je me trouvais, lorsque j’ai découvert l’existence de ce collier grâce à la maison Cartier, était à la charnière de deux siècles et de deux mondes. Le père du 7e Nizam l’avait fait décorer dans un style européen, très en vogue en Inde à la fin du XIXe siècle, avec des vitraux et des tableaux préraphaélites inattendus. Les hôtes ne s’en sont jamais plaints. Les actuels clients de l’hôtel non plus. C’est ici que j’ai pris connaissance de l’histoire du fameux collier baptisé le « Nizam of Hyderabad » qui appartient aujourd’hui à la Reine d’Angleterre.

Le 7e Nizam a vécu entre l’ancien monde et le nouveau. Né en 1886, le jeune Osman Ali Khan a été élevé dans le “zenana”, comme on appelait les appartements des femmes chez les Musulmans indiens, dans la pure tradition Moghol. Il a grandi avec un pied dans le passé, lorsque l’on parlait encore le perse à la cour, et dans le futur: afin de moderniser son état, il a créé des routes, un hôpital, une université, une cour suprême, …

Le 15 août 1947, l’Inde indépendante naissait à minuit. L’empire britannique des Indes fut alors divisé en deux dominions indépendants – l’Union indienne et le Pakistan – laissant aux états princiers le choix de rester indépendants. Osman Ali Khan ne souhaitait pas que son état intègre l’Union Indienne. Envisageant de garder son indépendance, il a engagé des négociations en ce sens avec le gouvernement indien.

Le 7e Nizam était encore à la tête d’une immense fortune estimée à l’équivalent de 210.8 milliards de dollars. En 1937, Time Magazine le présentait comme l’un des cinq hommes les plus riches du monde. Une grande partie de sa fortune provenait du commerce des diamants: les célèbres mines de Golconde, qui ont appartenu à l’Etat princier d’Hyderabad pendant des siècles, ont généré quelques-uns des plus beaux diamants de l’histoire. Les mines aujourd’hui sont taries, mais les gemmes qui en sont issues sont toujours très prisées.

Le Nizam était en possession notamment du Jacob Diamond, actuellement propriété du gouvernement indien. Il avait découvert cette pierre de taille coussin, qui pèse 184,75 carats, par hasard, dans l’un des chaussons de son père. Du fait de sa taille, il l’avait fait monter sur une base en or et l’utilisait comme presse-papier.

Le 20 novembre 1947, l’année même de l’indépendance de l’Inde, Élisabeth a épousé Philip Mountbatten, prince de Grèce et du Danemark. A l’occasion du mariage de la princesse, le 7e Nizam a souhaité lui faire un cadeau qui puisse marquer son attachement à la couronne. Il a donné des instructions au joaillier Cartier, à Londres afin que la princesse puisse choisir une parure dans leur collection. Le choix d’Élisabeth s’est porté sur une tiare, dont les motifs floraux pouvaient se détacher et

se porter en broche et sur un collier créé par Cartier en 1935. A l’origine, il avait été conçu avec onze motifs pendants, dont neuf étaient détachables afin de former un diadème. Mais il a été redessiné et seule la pièce centrale, formée de trois motifs pendants, a été raccourcie et conservée. Ce pendentif central détachable est orné de 13 diamants de taille émeraude et d’un diamant en forme de poire bordé de diamants de taille brillant. La chaîne, elle, est sertie de 38 diamants de taille brillant. Ce collier avait été vendu en juillet 1936 puis racheté par le joaillier à sa précédente propriétaire en 1937. Il est resté dans les stocks de Cartier jusqu’à ce que la princesse Élisabeth le choisisse.

Lors de l’indépendance de l’Inde, le 7e Nizam souhaitait parvenir à un compromis avec la couronne britannique et faire dépendre son royaume du Commonwealth. Espérait-il que le collier joue un rôle dans les négociations? Les Britanniques ont refusé tout accord et suite à l’« Opération Polo », l’armée indienne a envahi l’Etat d’Hyderabad qui a été annexé en septembre 1948 et intégré à l’Union indienne. Osman Ali Khan, a abdiqué. Il est décédé en février 1967.

Dans les archives du palais Chowmahalla, l’ancienne résidence officielle des Nizam, on peut néanmoins découvrir une lettre de la jeune princesse dans laquelle elle remercie le Nizam de ce magnifique et extravagant présent, lui disant combien elle le chérirait jusqu’à la fin des temps.

La reine d’Angleterre a souvent porté la tiare du Nizam après son mariage. Elle l’avait d’ailleurs emportée avec elle en 1951, lors d’une visite officielle au Canada. On la voit porter sa parure sur de nombreux portraits officiels. Rappelons qu’à l’époque, elle n’était pas encore reine et n’avait pas accès aux bijoux de la couronne. Elle a fait démonter la tiare en 1973 et a utilisé les diamants en les combinant avec des rubis birman pour en faire la « Burmese Ruby Tiara » dessinée par Garrards en 1973. Quant aux trois broches détachables de la tiare d’origine, la reine les porte encore aujourd’hui.

Le fameux collier « Nizam of Hyderabad » contraste merveilleusement avec la robe de taffetas noir, dessinée par le couturier Norman Hartnell, que porte la princesse sur un portrait officiel de 1952 réalisé par Dorothy Wilding. Ce joyau n’était pas sorti des coffres royaux depuis longtemps, jusqu’à cette soirée du 11 février 2014 où il est apparu au cou de la Duchesse de Cambridge. Vêtue d’une robe de soirée noire signée Jenny Packham, Kate arborait le fameux collier à l’occasion d’un gala de charité qui avait lieu à la National Portrait Gallery. Le dress code du dîner semblait avoir été rédigé à sa seule attention: « black tie with a hint of sparkle *».

* Cravate noire avec un soupçon d’éclat.

L’étrange histoire du collier Nizam of Hyderabad de la reine d’Angleterre

6 mai 2019

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En 2014, à l’occasion d’un gala de charité, Kate, la duchesse de Cambridge, arborait à son cou un collier qui sort rarement des coffres de la reine Élisabeth II: « Le Nizam of Hyderabad necklace ». Ce collier, créé par Cartier, lui a été offert l’année même de l’indépendance de l’Inde par le 7e Nizam d’Hyderabad. Quand les petites histoires rejoignent la grande. – Isabelle Cerboneschi, Hyderabad.

L’histoire de ce collier est venue à moi sur les hauteurs d’Hyderabad, dans l’un des salons du Falaknuma Palace. Avant de devenir un hôtel, ce palais appartenait autrefois au souverain d’Hyderabad, Osman Ali Khan, le 7e Nizam. Pendant la période coloniale britannique, c’est ici qu’il recevait ses hôtes.

La pièce dans laquelle je me trouvais, lorsque j’ai découvert l’existence de ce collier grâce à la maison Cartier, était à la charnière de deux siècles et de deux mondes. Le père du 7e Nizam l’avait fait décorer dans un style européen, très en vogue en Inde à la fin du XIXe siècle, avec des vitraux et des tableaux préraphaélites inattendus. Les hôtes ne s’en sont jamais plaints. Les actuels clients de l’hôtel non plus. C’est ici que j’ai pris connaissance de l’histoire du fameux collier baptisé le « Nizam of Hyderabad » qui appartient aujourd’hui à la Reine d’Angleterre.

Le 7e Nizam a vécu entre l’ancien monde et le nouveau. Né en 1886, le jeune Osman Ali Khan a été élevé dans le “zenana”, comme on appelait les appartements des femmes chez les Musulmans indiens, dans la pure tradition Moghol. Il a grandi avec un pied dans le passé, lorsque l’on parlait encore le perse à la cour, et dans le futur: afin de moderniser son état, il a créé des routes, un hôpital, une université, une cour suprême, …

Le 15 août 1947, l’Inde indépendante naissait à minuit. L’empire britannique des Indes fut alors divisé en deux dominions indépendants – l’Union indienne et le Pakistan – laissant aux états princiers le choix de rester indépendants. Osman Ali Khan ne souhaitait pas que son état intègre l’Union Indienne. Envisageant de garder son indépendance, il a engagé des négociations en ce sens avec le gouvernement indien.

Le 7e Nizam était encore à la tête d’une immense fortune estimée à l’équivalent de 210.8 milliards de dollars. En 1937, Time Magazine le présentait comme l’un des cinq hommes les plus riches du monde. Une grande partie de sa fortune provenait du commerce des diamants: les célèbres mines de Golconde, qui ont appartenu à l’Etat princier d’Hyderabad pendant des siècles, ont généré quelques-uns des plus beaux diamants de l’histoire. Les mines aujourd’hui sont taries, mais les gemmes qui en sont issues sont toujours très prisées.

Le Nizam était en possession notamment du Jacob Diamond, actuellement propriété du gouvernement indien. Il avait découvert cette pierre de taille coussin, qui pèse 184,75 carats, par hasard, dans l’un des chaussons de son père. Du fait de sa taille, il l’avait fait monter sur une base en or et l’utilisait comme presse-papier.

Le 20 novembre 1947, l’année même de l’indépendance de l’Inde, Élisabeth a épousé Philip Mountbatten, prince de Grèce et du Danemark. A l’occasion du mariage de la princesse, le 7e Nizam a souhaité lui faire un cadeau qui puisse marquer son attachement à la couronne. Il a donné des instructions au joaillier Cartier à Londres afin que la princesse puisse choisir une parure dans leur collection. Le choix d’Élisabeth s’est porté sur une tiare, dont les motifs floraux pouvaient se détacher et se porter en broche et sur un collier créé par Cartier en 1935. A l’origine, il avait été conçu avec onze motifs pendants, dont neuf étaient détachables afin de former un diadème. Mais il a été redessiné et seule la pièce centrale, formée de trois motifs pendants, a été raccourcie et conservée. Ce pendentif central détachable est orné de 13 diamants de taille émeraude et d’un diamant en forme de poire bordé de diamants de taille brillant. La chaîne, elle, est sertie de 38 diamants de taille brillant. Ce collier avait été vendu en juillet 1936 puis racheté par le joaillier à sa précédente propriétaire en 1937. Il est resté dans les stocks de Cartier jusqu’à ce que la princesse Élisabeth le choisisse.

Lors de l’indépendance de l’Inde, le 7e Nizam souhaitait parvenir à un compromis avec la couronne britannique et faire dépendre son royaume du Commonwealth. Espérait-il que le collier joue un rôle dans les négociations? Les Britanniques ont refusé tout accord et suite à l’« Opération Polo », l’armée indienne a envahi l’Etat d’Hyderabad qui a été annexé en septembre 1948 et intégré à l’Union indienne. Osman Ali Khan, a abdiqué. Il est décédé en février 1967.

Dans les archives du palais Chowmahalla, l’ancienne résidence officielle des Nizam, on peut néanmoins découvrir une lettre de la jeune princesse dans laquelle elle remercie le Nizam de ce magnifique et extravagant présent, lui disant combien elle le chérirait jusqu’à la fin des temps.

La reine d’Angleterre a souvent porté la tiare du Nizam après son mariage. Elle l’avait d’ailleurs emportée avec elle en 1951, lors d’une visite officielle au Canada. On la voit porter sa parure sur de nombreux portraits officiels. Rappelons qu’à l’époque, elle n’était pas encore reine et n’avait pas accès aux bijoux de la couronne. Elle a fait démonter la tiare en 1973 et a utilisé les diamants en les combinant avec des rubis birman pour en faire la « Burmese Ruby Tiara » dessinée par Garrards en 1973. Quant aux trois broches détachables de la tiare d’origine, la reine les porte encore aujourd’hui.

Le fameux collier « Nizam of Hyderabad » contraste merveilleusement avec la robe de taffetas noir, dessinée par le couturier Norman Hartnell, que porte la princesse sur un portrait officiel de 1952 réalisé par Dorothy Wilding. Ce joyau n’était pas sorti des coffres royaux depuis longtemps, jusqu’à cette soirée du 11 février 2014 où il est apparu au cou de la Duchesse de Cambridge. Vêtue d’une robe de soirée noire signée Jenny Packham, Kate arborait le fameux collier à l’occasion d’un gala de charité qui avait lieu à la National Portrait Gallery. Le dress code du dîner semblait avoir été rédigé à sa seule attention: « black tie with a hint of sparkle *».

* Cravate noire avec un soupçon d’éclat.