La haute couture ou l’irréalité augmentée

26 janvier 2018

Dior haute couture printemps-été 2018. Photo: © Nhu Xuan Hua. Chanel haute couture printemps-été 2018 final. Photo: Lucile Perron.

Parmi les collections haute couture printemps-été 2018 qui ont défilé pendant quatre jours à Paris depuis lundi 22 janvier, la plupart relèvent de la pensée magique. Et si on pouvait effacer l’état du monde et le redessiner en plus beau, en plus léger, en plus joyeux, en moins cynique aussi? – Isabelle Cerboneschi.

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ous n’avons peut-être pas besoin des couturiers pour nous dire que le monde ne tourne pas très rond, les informations diffusées en continu suffisent amplement, merci. En revanche ils ont l’art de le faire avec subtilité. Ils ne se contentent d’ailleurs pas de faire des constats: ils lancent des collections façon « pensées magiques » auxquelles on a très envie de croire.

 

Et si l’on pouvait effacer l’état du monde et tout redessiner en plus beau, en plus joyeux, en plus léger, en moins cynique surtout? Les couturiers laissent exprimer sur le podium des pulsions, des envies, des projections, des espérances. Ils invoquent l’esprit de la Terre (Iris Van Herpen), le pouvoir des femmes chamanes (Schiaparelli), des héroïnes de manga (Julien Fournié) ou des déesses antiques (Georges Hobeika). Ils jettent un regard vers ces périodes où tout semblait possible, même l’impossible. Ce n’est peut-être pas avec leurs collections qu’ils vont changer le monde, mais rien ne nous empêche de prendre leurs « désirs pour des réalités »*

 

La haute couture n’est une réalité que pour quelques centaines de femmes dans le monde. Pour la majorité, en revanche, elle est un spectacle, un beau spectacle dans lequel le regard aime à se laver des affronts du quotidien. Qu’importe d’ailleurs si l’on ne peut s’offrir cette robe plissée d’organza couleur marbre et voilée de tulle qui a défilé chez Schiaparelli lundi, car l’on n’a pas à son service la camériste qui pourrait en prendre soin. La « haute », c’est un mode de vie.

 

La nature est au coeur de nombreuses réflexions cette saison: son intelligence chez Iris Van Herpen, sa magie chez Schiaparelli, sa beauté chez Chanel, qui a fait défiler sa collection dans un jardin à la française orné de roses odorantes. Pour son beau retour dans le calendrier officiel, Christophe Josse a imaginé un bucolisme monacal d’un autre monde. Les matières offertes par la nature ont inspiré Bertrand Guyon qui a rajouté à l’exercice déjà difficile de la couture, celui de la créer avec des matières pauvres et impossibles à travailler comme le raphia, auquel il a ajouté le nylon et les sacs plastiques, le tout ennobli par le geste dans les ateliers.

 

La magie – de la Terre, des femmes, des ateliers – a traversé ces collections, parfois avec la fulgurance d’un voyage dans l’espace temps. Passé et présent s’entrechoquent chez Alexandre Vauthier qui veut croire qu’en injectant dans le présent l’énergie des années 80 londoniennes, celle qui animait les New Romantics, on peut le modifier. Idem chez Elie Saab ou chez Frank Sorbier qui tous les deux se référent aux années folles, ces années d’après et d’avant catastrophes mondiales, où les brides avaient lâché et les femmes avaient pris un nouveau pouvoir. Car finalement, c’est cela l’enjeu, toujours: le pouvoir. 

 

* “Prenez vos désirs pour des réalités”, slogan des Enragés qui, quelques mois avant mai 68, ont laissé sur les murs de Nanterre des graffitis, dont celui-ci.

SCHIAPARELLI (cliquez pour lire)

SCHIAPARELLI PRINTEMPS/ÉTÉ 2018 COLLECTION. Lundi 22: 10h

Le défilé commence de manière sage, des silhouettes de femmes modernes qui marchent vers leur destin, ou plutôt vers les photographes. Elles sont vêtues de lainage, de shantung, de cachemire, d’organza. Rien que de très normal: ces matières appartiennent historiquement au monde de la haute couture. Puis apparaît la première veste en résille et raphia, un matériau pauvre beaucoup utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Cette collection était particulièrement importante pour moi, confie Bertrand Guyon, directeur du style Schiaparelli. Je voulais qu’elle soit riche: Un gros travail a été réalisé sur les matières, sur les broderies, les impressions, les peintures à la main. C’est le travail d’atelier le plus poussé que nous ayons réalisé jusqu’à ce jour.»

Certaines pièces ont nécessité plus d’un mois de travail. « Une robe ou deux ont demandé 600 heures. La haute couture c’est aussi cela, souligne Bertrand Guyon. Nous avons fait des broderie en raphia, une matière difficile à broder car elle reste rigide: ce n’est pas comme un fil de soie, ça se manie mal. »

Il y a des masques sur les sacs et des symboles brodés un peu partout. « Je suis très superstitieux, et il y a toujours des petits signes dans ce que je crée, dit-il. A ma ceinture je porte un oiseau porte-bonheur, je suis très sensible à ces petites traditions. Or dans le contexte de la collection, un soupçon de vaudou se prêtait bien: comme une évocation lointaine de l’Afrique.»

Bertrand Guyon a fait appel a Lucie de La Falaise pour créer trois sacs: Séléné (du nom de la déesse de la lune), Sotéria (une divinité grecque de l’esprit féminin et de la guérison) et Selkie (un personnage imaginaire écossais). « C’est une collection assez mystique, avec des fées, et des femmes chamanes, dit-elle. C’était tellement poétique que je n’ai pas eu de mal à entrer dans ces vibrations. Bertrand m’a invitée à découvrir son travail en novembre dernier et il m’a donné carte blanche pour créer des sacs. J’ai choisi l’idée la plus simple: une sorte de filet à commission. Nous en avons créé trois. Et comme Bertrand a introduit du plastique dans sa collection, j’ai pensé à utiliser cette matière moi aussi, comme un encouragement pour le recycler.» Pensée magique…

IRIS VAN HERPEN (cliquez pour lire)

IRIS VAN HERPEN PRINTEMPS/ÉTÉ 2018 COLLECTION. Lundi 22: 12h

Iris Van Herpen défile pendant la semaine de la haute couture, mais elle pourrait tout aussi bien présenter son travail à la FIAC tant il est à la frontière de la mode et de l’art. Peut-être même qu’il se situe ailleurs, par delà l’un et l’autre, car l’art n’existe que s’il y a intention artistique. Or elle n’a pas cette prétention et pour le prouver, Iris Van Herpen invite toujours un artiste à collaborer sur ses défilés.

Pour sa dernière collection couture intitulée « Ludi Naturae » (« jeux de la nature »), elle a fait appel à Peter Gentenaar et ses sculptures de papier flottantes. L’artiste hollandais fabrique lui-même son papier et crée ses formes d’abord en 2 D avec une matière humide posée sur des nervures de bambou. Lorsque la matière sèche, la pâte à papier se rétracte (elle perd environ 40% de sa matière) et elle prend forme de manière partiellement aléatoire.

« J’aime la manière dont Peter Gentenaar capture le mouvement et comme il est capable d’exprimer les formes organiques, explique Iris Van Herpen. C’est lui qui a créé l’installation pour le show. Je ne me suis pas inspirée littéralement de son travail mais j’ai tourné autour. J’ai aussi beaucoup regardé de photographies aériennes et comment les formes organiques se mêlaient aux formes urbaines. Il y a quelque chose de contradictoire dans cette collection: à la fois des robes qui évoquent la nature et d’autres qui sont beaucoup plus graphiques. J’aime la manière dont le regard se laisse tromper par ces effets géométriques: le mouvement s’effectue à l’intérieur de l’oeil et les motifs donnent l’impression de bouger. Ce qui floute le corps: cela change la silhouette et les lignes.”

Décrire précisément la technique utilisée par Iris Van Herpen, un procédé initié par l’Université de Technologie de Delft, ôterait toute magie au résultat. Disons qu’il est généralement question d’impression 3D, de distorsion, de découpe au laser, de pression à chaud. Bref.

Iris Van Herpen a l’art de montrer l’invisible. Et celle saison, que voulait-elle révéler? « En très résumé, je voulais révéler le caractère subtil de la Nature, son intelligence. C’est une exploration sans fin. Et je sais que jamais je ne serai capable de m’approcher de près de cette intelligence. »

GEORGES HOBEIKA (cliquez pour lire)

GEORGES HOBEIKA PRINTEMPS/ÉTÉ 2018 COLLECTION. Lundi 22, 13h

Georges Hobeika s’est inspiré du style de la Grèce antique, avec ses robes en flou, ses drapés, ses broderies, ses motifs d’ailes d’or. «Nous avons utilisé le bleu qui est la couleur emblématique de la Grèce, tout comme le vert d’ailleurs. On retrouve aussi le motif du méandre et les couronnes de blé portées entrelacées dans les cheveux», explique le couturier. Une collection pour une clientèle détachée du réel. 

Une ode aux femmes déesses? « Nous sommes une entreprise qui travaille à renforcer le pouvoir d’action des femmes et qui a à cœur l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. Sur le podium, nous faisons défiler des reines. »

DIOR (cliquez pour lire)

DIOR PRINTEMPS/ÉTÉ 2018 COLLECTION. Lundi 22, 14h30

Seule l’inévitable théâtralité de la vie m’intéresse. Cette phrase de Leonor Fini ouvre la note d’intention du défilé Dior.

Des oreilles, des nez, suspendus au plafond de la structure temporaire au coeur du jardin du Musée Rodin où s’est tenu le défilé Dior: Maria Grazia Chiuri a voulu un printemps-été 2018 surréaliste. Un lieu entre rêve et réalité où les mots jouent aussi un rôle. Si vous aimez l’amour vous aimerez le surréalisme, annonce un pull de cachemire, reprenant le slogan d’un papillon de 1924.

Les vêtements ne sont pas ce qu’ils semblent être: comme cette robe longue damier en noir et blanc ayant l’air d’avoir subi une distorsion, la robe cage ou encore celle qui arbore un nu féminin en grisaille, formé en réalité d’une infinité de perles qui dessinent les ombres du corps. Qui porte qui?

Le soir du défilé, Dior conviait ses invités à un Grand Bal. Le décor avait déjà été planté: sur le lieu même du défilé, Nez, oreilles, bouches, suspendus, serveurs peints en bleu sur lequel passait des nuages, comme autant d’éléments d’un tableau de Magritte. Seule l’inévitable théâtralité de la vie m’intéresse, disait Leonor Fini. 

RALPH & RUSSO (cliquez pour lire)

RALPH & RUSSO PRINTEMPS/ÉTÉ 2018 COLLECTION. Lundi 22, 14h30

Megan Markle, la fiancée du prince Harry, porte leurs vêtements. Difficile de trouver meilleure ambassadrice naturelle. Le style de Tamara Ralph et Michael Russo, une couture assez classique avec quelques touches d’extravagance, dont des robes qui vêtent moins qu’elles ne dévêtent, correspond plutôt bien à l’esprit de la cour d’Angleterre. Hormis les transparences, bien sûr.

Le défilé haute couture printemps-été 2018 de Ralph & Russo a été conçu en 56 passages, autant de tenues de jour et de soir de style d’apparence disparate. Les années 1930, que l’on a qualifiées de folles, ne sont jamais très loin avec ces franges, ces robes au dessous du genou, ou ces pièces hybrides entre robe du soir et déshabillé. Et parce que l’Orient et l’Art Déco ont toujours fait bon ménage, l’influence de l’Orient s’est fait sentir dès le premier look: une robe kimono ornée de pivoines peintes à la main.

Toute la collection donnait le sentiment d’avoir été conçue comme une garde-robe en soi, destinée à une voyageuse qui passe d’un fuseau horaire à une autre. La garde-robe idéale, sur qui l’on peut compter en toute circonstance, quand on s’apprête à entrer dans la famille royale britannique.

ANTONIO GRIMALDI (cliquez pour lire)

ANTONIO GRIMALDI PRINTEMPS/ÉTÉ 2018 COLLECTION. Lundi 22, 18h

Elles avancent, hiératiques, comme si elles pouvaient défaire un gouvernement et cette certitude-là, celle de leur force, leur suffit.

Pour sa collection haute couture printemps-été 2018, Antonio Grimaldi s’est inspiré du Vietnam et du Cambodge. « J’ai longuement visité les deux pays cette année et j’ai été inspiré par ces gens qui se sont battus pour récupérer leur pays», confie-t-il. D’où les couleurs kaki, la veste de safari, et de longues chemises nées de la garde-robe militaire et ces broderies métalliques sur un seul bras façon bouclier anatomique. Et ça et là, quelques broderies inspirées du temple d’Angkor Vat.

Le couturier a voulu chanter la force des femmes, qui n’ont pas toujours besoin de faire la guerre pour gagner des batailles. Et s’il ne devait rester qu’une phrase pour qualifier le message contenu dans cette collection? « Un homme peut construire une maison mais une femme peut construire une famille. »

CHANEL (cliquez pour lire)

CHANEL. Mardi 23: 10h

Aucune Tour Eiffel, aucune fusée pour s’évader de la Terre cette saison. Pourquoi s’évader d’ailleurs, quand la France commencerait à retrouver son lustre, aux yeux de Karl Lagerfeld, grâce à la nouvelle présidence?

Sous la coupole du Grand Palais, point d’installation extravagante (en apparence), mais un jardin à la française avec ses bosquets, ses grandes eaux, ses rosiers grimpants, ses jasmins et sa galerie en treillage sous laquelle ont défilé des mannequins couverts de fleurs, des cheveux jusqu’au bout de leurs bottes.

Une délicatesse que cette collection bucolique façon Marie-Antoinette, avec des évocations de robes à la française. « Je voulais l’opposé du défilé de Hambourg: la fantaisie française, la légèreté », dixit Karl Lagerfeld.

Le défilé haute couture Chanel est une ode à une femme-jardin, un hymne à la féminité qui éclôt tout en douceur, sous des envolées de tulle de soie, de mousseline et d’organza plissé. Sur ses vêtements, dans ses cheveux, est brodée tout une flore délicate: camélias, glycine, pensées, anémones, reconcules, oeillets, coquelicots. Chaque passage révèle un travail de broderie et de plumasserie extraordinaire.

Tout est doux, même les couleurs, tendres comme des bonbons: rose pâle, vert amande, corail, gris clair, avec quelques fulgurances de fuschia, de vif argent ou de bleu électrique. Les mannequins marchent les mains dans les poches, avec nonchalance. Très peu d’accessoires à l’exception des voilettes et des mitaines, et absolument aucun sac cette saison. Les femmes qui s’habillent en haute couture n’en ont généralement pas besoin.

Une collection qui chante un nouveau printemps. Peut-être aussi celui de Karl Lagerfeld, apparu lors du final avec sa nouvelle barbe blanche, réminiscence de celle qu’il portait en 1973. Une barbe qui floute les contours de son visage et fait parler d’elle sur la toile presque autant que la collection: cela fait plus de vingt ans que le look du couturier est immuable. L’heure serait donc au changement, quel que soit la nature de celui-ci…

ALEXIS MABILLE (cliquez pour lire)

ALEXIS MABILLE. Mardi 23: 13h30

« Je n’avais pas envie de faire cadrer cette collection avec un thème précis et j’ai décidé de ne pas choisir. J’ai voulu montrer le grand panel de ce que l’on peut faire en couture. Cette collection est un résumé de toutes les personnalités d’une femme. Dans un esprit couture, bien sûr, avec des matières et des formes multiples: des costumes pantalons, un caban, une petite robe, de la dentelle, une robe longue», explique Alexis Mabille.

Une femme qui met ce qui lui plaît, quand ça lui plaît, jusqu’à porter ses bijoux dans le dos accrochés au bout de ses tresses. “Il y a un petit côté gangsta princesse avec ces tresses de boxeurs et les bijoux qui tombent dans les cheveux ou autour des chevilles. Ce sont des détails mais on n’est pas dans un univers romantique.” 

Et alors? Semblent dire les filles qui défilent en déshabillés de dentelle, en robe de guipure, en chemise nouée, ou simplement vêtues d’un long manteau marine taillé comme celui d’un homme, ou encore avec cette robe du soir ornée dans le dos d’un noeud XXL. Comment fait-on pour rentrer dans une voiture?  «On se débrouille!, répond Alexis Mabille en éclatant de rire. Le nœud se décroche comme un boléro qu’on aurait noué à la taille, répond-il. De toutes les façons, ces grandes robes, ce sont celles que l’on vend en premier.»

Une collection versatile où l’extrêmement féminin côtoie le masculin, les matières mates s’opposent à la brillance du brocart et du satin duchesse. Une manière de répondre aux désirs d’une clientèle tout aussi versatile que ses vêtements. 

JULIEN FOURNIÉ (cliquez pour lire)

JULIEN FOURNIÉ. Mardi 23: 15h30

Depuis que Julien Fournié a reçu la prestigieuse appellation haute couture il y a un an, en janvier 2017, c’est comme s’il avait pris un envol nouveau. Sa dernière collection va à l’essentiel d’un style qui s’affine et s’affirme à chaque saison. Une sorte de conversation silencieuse entre la légèreté et la tenue, une douce rigueur. Il a toujours excellé dans les tenues structurées, là il s’autorise le flou, la souplesse sans structure. Et sur le podium il a laissé s’envoler des robes aux couleurs de l’aube…

« Cela fait des années que j’ai envie de parler de l’Asie, mais pas une Asie littérale, plutôt comme un rêve que je n’arrive pas à rattraper au réveil et qui finalement m’échappe, explique Julien Fournié juste avant son défilé. Les obsessions de cette collection me viennent de tous ces films dont je me suis nourri: Adieu ma Concubine de Cheng Kaige, Epouses et concubines de Zhang Yimou, les impératrices représentées dans des gravures anciennes, mais aussi tous les mangas et les « anime » que j’adorais quand j’étais jeune. 

« C’est une vision de la tradition et de l’innovation qui se mélangent. La collection se veut futuriste, tout en étant empreinte de savoir-faire ancestraux. Les glycines que les Geishas mettent normalement dans leurs cheveux, et que j’ai placées sur une épaule, ont été faites par une Japonaise au Japon. Nous avons utilisé de vrais kimonos que nous avons déconstruits pour refaire des vêtements. Les obis deviennent des basques années 1950 et du coup on ne les reconnaît pas. 

Les silhouettes sont très années cinquante, à part quelques nymphettes qui se perdent ici ou là. Elles  portent des robes entièrement en biais, dont la construction est très compliquée, des drapés… Ce sont des héroïnes de mangas. »

Quand je lui demande si ces silhouettes entre le passé et le futur sont destinés à toucher une nouvelle clientèle, Julien Fournié répond que non. « Les femmes qui viennent s’habiller chez moi aiment aussi s’amuser avec leur garde-robe, incarner différents personnages. Elles aiment se raconter des histoires. On ne s’achète pas une robe de haute couture si l’on ne se raconte pas des histoires! »

Il faut voir ses robes de près pour comprendre la subtilité du biais, les toucher pour saisir la complication du travail du cuir qui vient jouer les décolletés en empiècement.

Pendant que les filles s’habillent en backstage, Nicolas Degennes, le directeur artistique des maquillages et couleurs Givenchy depuis 18 ans, effectue quelques retouches. « J’ai eu envie de proposer à Julien des lignes extrêmement précises et surtout pas des visages tout blancs, trop traditionnels. Les lignes blanches coupent le visage et l’œil en deux, de façon à donner cette impression légèrement bridée, mais pas trop, parce que ce n’était pas l’histoire. Je voulais travailler avec des blancs, tout en restant extrêmement moderne. Les lignes viennent agrandir l’œil: on s’en sert dans les mangas. Dans cette collection, on parle d’une femme, on parle d’une fleur de Sakura, on parle de cette de féminité que Julien porte avec passion. »

ALEXANDRE VAUTHIER (cliquez pour lire)

ALEXANDRE VAUTHIER. Mardi 23: 19h30

Dès le premier look je les reconnais, les New Romantics qui ont fait rêver l’adolescente que j’ai été. « C’est exactement ça, lance Alexandre Vauthier après le défilé. J’ai adoré préparer cette collection, ce défilé, avec ce mix de styles, l’énergie des filles… Les New Romantics, c’était la fin des punks, le début du New Wave. Ils étaient politiquement engagés, en rupture et j’avais envie d’insuffler cet esprit-là dans la couture.“

Alexandre Vauthier a convoqué sur le podium l’esprit d’une faune flamboyante. C’était à Londres en 1980 et dans la rue des personnages étranges se croisaient sans se mêler: les Punks d’un côté et les News Romantics de l’autre. D’un côté le recyclage, le refus de la consommation, le No Future assumé, les épingles à nourrices, et de l’autre les chemisiers blancs à jabot, les vestes à galons, les pantalons bouffants et un maquillage de danseur avec les yeux noirs étirés jusqu’aux tempes.

Il y en avait plein King’s Road de ces personnages extravagants. Au numéro 430, avait ouvert 10 ans auparavant la boutique Sex de Vivienne Westwood et de Malcolm MC Laren. Vite rebaptisée Let It Rock! On écoutait Kate Bush et Adam & the Ants et les nuits se passaient à The Embassy. Et l’on rêvait d’un autre monde…

Alexandre Vauthier a voulu exhumer cette énergie-là en lançant sur le podium ses femmes corsaires prêtes à l’abordage, mais de quoi? De qui? Elles portent des pantalons bouffants avec des chemisiers blancs à volants démesurés, des vestes de corsaire bordées de passementerie avec de gros ceinturons, des bermudas en croco et des bottes irisées façon Guerre des étoiles, des manteaux boule en tulle et des capes de satin duchesse.  “A cette époque il y avait un désir spontané et instantané de tout changer, dit Alexandre Vauthier. Et c’est ce que j’avais envie d’exprimer.”  

FRANCK SORBIER (cliquez pour lire)

FRANCK SORBIER. Mercredi 24: 11h

Dans le hall de l’hôtel Regina, un piano et une scène. Les défilés de Franck Sorbier sont toujours à mi chemin entre la couture et le spectacle. C’est au cabaret qu’il a décidé de nous convier, un cabaret des années folles, où il a fait défiler des robes qui le sont tout autant.

« Je voulais travailler sur l’effet de transparence que possède le verre de Murano, les opalines, les vitraux, et le rendre sur de l’organza, une matière qui a de la tenue », relève Franck Sorbier après le show.

De la transparence pour un monde devenu opaque? « Je crois qu’on a surtout besoin de couleurs, de fraîcheur. La collection s’inspire des années 1920. A cette époque, qui a succédé à la Grande Guerre, les gens ont eu besoin de se lâcher, de s’amuser. C’est une époque où les femmes ressentaient un immense besoin de liberté », souligne le couturier.

Tandis que les hommes valides étaient partis se battre au front, les femmes les avaient remplacés dans les usines, dans les ateliers, un peu partout où les besoins se faisaient sentir. Or on ne va pas à l’usine avec un corset. D’où la libération du corps par la robe sans contrainte. Un exercice de style auquel Franck Sorbier n’est pas habitué. « Chez nous les silhouettes sont généralement tenues. Mais avec cette collection, j’ai recherché la légèreté. Je me suis d’ailleurs rendu compte que ces robes ont besoin de corps. Elles ne peuvent pas se suffire à elles-mêmes: il faut les voir bouger, danser.» Raison pour laquelle il a demandé à des danseuses d’incarner ces robes d’organza peint à la main par Isabelle Tartière-Sorbier, son épouse.

« Les années folles, c’est le règne de la garçonne, poursuit Franck Sorbier,  les femmes se font couper les cheveux, les robes sont beaucoup plus plates, certaines se font bander la poitrine. C’est une silhouette qui change radicalement de ce qui a précédé, y compris du style de Paul Poiret qui s’inspirait de l’Empire avec des tailles hautes. On assiste à la première émancipation féminine. C’est aussi l’époque des grandes couturières, Jeanne Lanvin, Coco Chanel, Madeleine Vionnet. Il y a alors un côté déstructuré du vêtement: celui-ci s’éloigne du corps et cela fait des silhouettes longues ».

Et toute cette fraîcheur, cette légèreté inspirée d’un autre siècle, advenue après une période très douloureuse, Franck Sorbier l’appelle de ses voeux…

ELIE SAAB (cliquez pour lire)

ELIE SAAB. Mercredi 24: 12h30

Pour une fois, le grand escalier de l’Espace Cambon joue un rôle dans un défilé: il fait partie du décor et comme dans les cabarets des années 30, il s’agit de le descendre en majesté et laisser la salle qui se trouve à ses pieds, sans voix. C’est l’effet qu’a sur les invités l’apparition du premier mannequin, vêtue de transparences et de plumes et une coiffe brodée de cristaux façon Victor Victoria. Elle met tout le monde d’accord: elle est divine. Mais elle ne chantera pas. Elle se contente d’ouvrir le défilé haute couture Elie Saab.

C’est à cette femme libre des années folles qu’Elie Saab s’est référé. A cette « Parisienne libérée », qui sort la nuit, qui porte des robes qui ne la contraignent pas, mais qui dévoilent son corps entretenu par le sport. C’est la réminiscence de Suzy Solidor et des garçonnes, des personnages attachants et désespérés de Tendre est la nuit, de Gatsby le Magnifique. On sait bien que cette période ne durera historiquement pas, mais rien n’empêche d’invoquer cette parenthèse enchantée et la transcrire sur le podium. Elie Saab ne n’en prive pas à grand renfort de plumes, de satin, de dentelle, de broderies géométriques d’inspiration Art Déco.

« Viens ici, vite! » s’écria Daisy depuis la fenêtre.

Il pleuvait toujours, mais le ciel s’était dégagé à l’ouest et des nuages rose et or moutonnaient au-dessus de la mer.

  • Regarde-moi ça », souffla-t-elle, et, au bout d’un moment : « Si seulement je pouvais attraper un de ces nuages roses, te faire monter dessus et te pousser dans les airs. »*

* Extrait de Gatsby le Magnifique, de Francis Scott Fitzgerald

JEAN PAUL GAULTIER (cliquez pour lire)

JEAN PAUL GAULTIER. Mercredi 24: 14h30

Le premier passage, un mannequin portant une mini robe avec des lignes noires et blanches, de longs faux-cils et une coupe au bol, fait irrémédiablement penser au film de William Klein Qui êtes vous Polly Magoo?, cette satire du monde de la mode sortie en 1966.

L’invitation au défilé Jean Paul Gaultier faisait office de teaser annonçant une collection cinétique. Une dizaine de modèles évoquent de manière littérale cet art apparu en 1960, à moins que l’on ne  prenne le terme dans son acception première d’art qui se meut. Auquel cas tout le défilé était une expression d’art cinétique.

La dernière collection du couturier est un hommage rendu à Pierre Cardin, chez qui il a appris son métier. Pierre Cardin est d’ailleurs dans la salle. Mais un hommage à la manière de Jean-Paul Gaultier, avec ses pièces maîtresses: son trench, son smoking, son bustier aux seins exagérés, sa veste à la coupe année 1940, et ses robes longues de sirène.

Sur la voix de Gainsbourg qui chante « Viens petite fille dans mon comic strip » le mannequin Coco Rocha, enceinte, s’avance sur le podium, aux côtés de sa fille Iona. Il y a toujours un moment de tendresse ou de drôlerie dans les défilés Jean Paul Gaultier.

Dans le film Qui êtes vous Polly Magoo?, Miss Maxwell, moulée sur le modèle de Diana Vreeland, du Harper’s Bazaar, lance cet oxymore tellement « fashion »: « La mode est morte! Longue vie à la mode! »…

VIKTOR & ROLF (cliquez pour lire)

VIKTOR & ROLF. Mercredi 24: 16h

Pour faire partie du club très fermé de la haute couture il s’agit de respecter des règles strictes, définies dans un décret datant de 1945: faire des vêtements sur-mesure, réalisés à la main, avoir un minimum de 20 employés divisés en deux ateliers: le flou (pour les matières fluides) et le tailleur (pour les vêtements structurés). Et il faut ensuite créer pas  moins de 25 modèles par saison. Voilà pour le cadre. Ensuite la haute couture se reconnaît, ou plutôt se reconnaissait, grâce aux tissus traditionnellement utilisés: le tulle, l’organza, la mousseline de soie, la dentelle, le satin duchesse, entre autres… Autant de matières qui forment l’abécédaire des couturiers.

Pour leur dernière collection, Viktor & Rolf se sont livrés à un exercice de style autour du satin duchesse. Exclusivement. Une collection monomatière en quelque sorte. Ne s’autoriser qu’un seul matériau est une contrainte mais dont est sortie une collection inattendue, radicale dans la démarche, mais douce dans le résultat. Le satin duchesse est épais, il est brillant et lisse, sans aspérité: une matière sur laquelle les problèmes du quotidien semble ne faire que glisser.

Viktor & Rolf ont tourné autour de la matière, la mettant dans tous ses états, y compris en choisissant de la travailler en « intrecciato », une forme de tressage utilisé habituellement pour le cuir. Sans doute le traitement le plus inattendu vu sur le premier look: une mini robe en teinte douce. Ils ont traité le satin duchesse en volants bien sûr, en robes, en décoration florales, en tissu la fois principal et accessoire.

Si la collection est un questionnement autour d’une seule matière, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit également d’une réflexion autour de la couture…

ZUHAIR MURAD (cliquez pour lire)

ZUHAIR MURAD. Mercredi 24: 17h

Le décor donne le ton: des structures de tipis posées sur le podium. On est dans le Far West revisité par le Middle East. La dernière collection de Zuhair Murad s’intitule Indian Summer (été indien) et se veut une interprétation libre des motifs et des traditions des peuples originels d’Amérique.

Quand on voit à quel point les communautés se resserrent sur leurs traditions aujourd’hui, combien elles supportent de plus en plus mal les emprunts par toute personne étrangère à leur culture (il n’est qu’à voir le tollé généré sur la toile par les tresses africaines de Kim Kardashian), on peine à imaginer les raisons du choix de cette thématique.

Bien sûr, comme dans chaque défilé haute couture, on n’est pas dans la citation directe, mais dans l’évocation. Il faut compter avec la part de rêve du créateur et s’il se fait une certaine idée de la culture indienne, eh bien soit. Le résultat est beau, comme toujours avec Zuhair Murad, dont les ateliers maîtrisent l’art de broder l’impalpable. Et peut-être vaut-il mieux se concentrer sur l’art du geste, sur ces broderies qui semblent avoir été faites à même la peau, sur ce travail de la plume. Les mannequins défilent dans un halo généré par la lumière des spots qui se réverbèrent sur la multitude de cristaux brodés, et l’on oublie la thématique, qui ne fut au fond qu’un prétexte…