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It’s a new Dawn…

La chanteuse Dawn Richard était à Genève le 2 mai pour un concert unique dans le cadre du festival Soulitude Urban Expressions. L’occasion de découvrir son nouvel album New Breed et de rencontrer une artiste qui est passée de la téléréalité à l’indépendance, du hip-hop à la soul et le R&B post moderniste. Cette femme passionnée de littérature compose ses musiques et écrit ses chansons. Elle y raconte une manière d’être à la vie, acceptant tout, les racines, le passé, la force, les fragilités, le lumineux et le reste. Rencontre. – Isabelle Cerboneschi.

16 mai 2019

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Dawn Richard en concert, festival Soulitude Urban Expressions. Photographe : @Marcio Toledo

Lorsque l’on est une chanteuse/danseuse de talent mais que l’on n’est pas connue, une émission de télé-réalité comme « Making the Band », diffusée sur MTV, est un formidable accélérateur de célébrité. C’est ce qui est arrivé à Dawn Richard en 2005.

Après son audition, elle a été engagée par Sean Combs, aka Puff Daddy, producteur délégué de l’émission, dans son groupe Danity Kane. Durant les quatre années qui ont suivi, le groupe a produit trois albums. Lorsque le girls band a été dissout en 2009 par celui qui l’avait créé, Dawn Richard a rejoint le groupe Dirty Money, au sein du label de hip-hop Bad Boy Record, une usine à hits qu’avait fondé Sean Combs en 1993. Le groupe s’est séparé en 2011 et Dawn Richard a pris son envol en tant qu’artiste indépendante. « J’avais demandé à Diddy de me soutenir avec son label. Il a refusé. Je n’ai pas eu le choix et j’ai avancé », explique-t-elle.

Dawn Richard, est né dans ce milieu: sa mère était danseuse et son père, Frank Richard, était le chanteur du groupe de funk/soul Chocolate Milk. Dawn Richard, possède une voix suave et rauque à la fois, un corps formé à la danse. Elle est surtout l’auteur de textes que cette amoureuse de littérature cisèle. Ses chansons évoquent certaines problématiques qui l’ont menées à devenir qui elle est: la puissance des femmes lorsqu’elle est niée, ses racines, son appartenance, l’environnement, la fragilité des relations humaines. Sa musique est un mélange de R&B, de pop, de house funky, de soul, Son premier album Goldenheart est sorti en 2013, sous son propre label Our Dawn Entertainment, le second, Blackheart, a vu le jour en 2015, en 2016, ce fut le tour de Redemption et en 2019, sort son cinquième album New Breed, un hommage à ses racines et à la ville où elle est née, la Nouvelle Orléans.

Je l’ai rencontrée à Genève le 1er mai dernier, dans une suite de l’hôtel N’vY, la veille du concert qu’elle a donné dans le cadre de Soulitude Urban Expression. Ce festival unique en son genre, organise des concerts intimes, des expositions, des projections cinématographiques, qui tournent autour de la culture afro-américaine. Une chance pour Genève. J’ai découvert une femme diplômée de biologie marine, qui a appris à vivre dans la lumière brutale de la télé-réalité, à survivre dans le milieu du hip-hop pas du tout taillé à sa mesure, qui a appris la perte et qui a eu la force à chaque fois de se réinventer. Une femme qui accepte chaque éclairage, chaque succès, chaque épreuve, « parce que la vie, c’est ça ». Une femme qui avance, qui ne lâche rien, en qui toutes les autres femmes au destin chahuté peuvent se reconnaître.

I.C. : Votre père était chanteur, votre mère danseuse, vous avez étudié la danse, pourquoi avoir finalement choisi la musique?
Dawn Richard: Je n’ai pas choisi la musique, j’ai choisi les deux à la fois. Afin de pouvoir passer les auditions pour l’émission Making the Band, la première condition était de savoir danser et chanter. On ne pouvait rentrer dans un groupe que si l’on pouvait danser. J’ai commencé par là. Je n’avais pas le pied formé pour faire des pointes et devenir une danseuse classique, mais j’adorais la danse contemporaine, les claquettes. Et j’ai pu intégrer la danse dans tout ce que je fais: les chorégraphies jouent un rôle important dans mes spectacles, mes vidéos. Même la manière dont j’ai construit mes albums, tout tourne autour du mouvement.

Vous avez obtenu un diplôme en biologie marine à l’université. J’imagine que lorsque vous étiez une adolescente, vous n’imaginiez pas faire du chant et de la danse un métier?
Non, c’était quelque chose que j’aimais, un hobby, ma maison, mais à la maison on m’avait appris que l’on ne pouvait pas gagner sa vie avec ça. Ma mère et mon père avaient essayé. Et tous les danseurs, tous les musiciens savent combien c’est difficile d’en faire un métier. Faire des études étaient ma priorité. La musique était ma passion, comme la danse, mais cela restait un hobby. Je savais que suivre des études académiques était le chemin qu’avait tracé mes parents pour mon frère et moi.

Pourquoi la biologie marine?
J’ai adoré étudier la mer. Nous vivions près d’un golfe, à la Nouvelle Orléans et j’ai toujours eu une affinité avec l’élément aquatique. J’étais curieuse de savoir ce qui se passait en dessous de la surface marine. J’aime les mammifères marins, les dauphins, et j’ai eu l’opportunité de travailler dans une marina mais je n’ai pas supporté la manière dont on traitait les animaux. J’avais été acceptée à Hawaii Pacific University, HPU, où la dynamique est totalement différente qu’à l’Université de la Nouvelle Orléans. Si j’étais partie, je serais sans doute devenue océanographe…

Êtes-vous toujours impliquée dans la protection des océans?
Oui, toujours. Je suis de près et je suis une fervente militante de NOAA, la National Oceanic and Atmospheric Administration. Mon choix de devenir vegan est aussi lié à mon expérience avec la nature, les animaux. Lors de chacun de mes voyages, à titre personnel, j’essaie de passer du temps dans un sanctuaire pour animaux, proche de la faune. On les traite trop souvent comme s’il n’avaient pas de voix et pourtant ils ont une parole, mais pas assez de personnes les écoutent. Prenez les dauphins: leurs moyens de communiquer entre eux sont extrêmement subtils. La manière dont ils échangent entre eux, c’est comme une musique.

Comment vous êtes-vous retrouvée dans cette émission de télé-réalité Making the band en 2005?
Je dansais en tant que cheerleader pour la National Basket Association (NBA) et je m’entendais vraiment bien avec les autres filles. Elles savaient que je chantaient et n’arrêtaient pas de me parler de l’émission, me disant que je devrais m’inscrire. Diddy à l’époque recherchait à monter un groupe de filles qui savaient à la fois chanter, danser. À l’époque, à la Nouvelle Orléans, la pop n’était pas très populaire: il n’y avait pas vraiment d’opportunité si vous aimiez ce genre de musique. A la rigueur si vous faisiez du rap, vous pouviez vous lancer, mais pas certainement pas en tant que femme. L’artiste la plus proche de ma ville qui avait réussi, c’était Britney Spears, de Kentwood, en Louisiane. Mais mes copines avaient raison: je me suis inscrite et c’est la meilleure décision que j’ai prise de ma vie. Le fait que je savais à la fois chanter et danser a enfin payé.

En entrant dans le système, en devenant membre d’un girl band créé par Puff Daddy, vous avez été engloutie dans une énorme industrie. Qu’avez-vous appris?
J’ai adoré travailler avec ce label de musique. J’ai appris ce qu’être soutenue voulait dire. Nous n’avons toutefois pas bénéficié pas du meilleur soutien qui soit car nous étions des femmes et les hommes de pouvoir ne croyaient pas en nous. Nous n’étions pas pas préparées à être considérées comme un produit. Mais nous occupions une place importante et j’ai adoré toutes ces opportunités qui sont venues à nous, justement parce que nous faisions partie d’une grosse machine. Nous pouvions nous produire sur scène. Pour notre première tournée, nous chantions en première partie de Christina Aguilera. C’était énorme pour un groupe de jeunes filles venant de la télé-réalité. Mais on travaillait aussi énormément car tout le monde nous sous-estimait.

C’est que vous exprimez dans votre chanson Vultures/Wolves?
Oui. C’est sans doute l’album le plus personnel que j’ai fait. Il y est question d’agression sexuelle, que j’ai subie, d’irrespect, du fait d’être sous-estimée. En général, les femmes préfèrent se taire sur ces sujets. Mais je n’ai plus envie de me taire, j’ai envie d’être honnête, raconter mon histoire. Beaucoup de femmes sont passées par là, et j’ai envie de montrer ma force. J’étais fière de raconter cela.

Quand j’écoute vos chansons, la profondeur de ce que vous voulez dire, la poésie de certains de vos textes, je me demande comment vous avez fait face à la violence, au sexisme inhérents au monde du hip-hop?
J’ai fait face parce que j’ai eu des parents, une famille formidables. J’avais une base solide. Ma grand-mère était bibliothécaire, j’ai grandi entourée de livres. J’étais préparée, même si c’était choquant, et effrayant, et que je n’étais pas prête pour affronter toute cette folie j’avais un foyer, des fondations. Je savais qui j’étais. J’ai vu des collègues se perdre, se faire casser, se détruire dans la drogue, ce système vous avale. Je me suis battue pour que cela ne m’arrive pas: j’ai combattu pour ma dignité, à tout prix. Rester fidèle à mon âme, cela avait une importance primordiale. Mais cela a eu un coût: j’ai dû perdre beaucoup. C’est difficile de devenir un artiste indépendant, mais j’ai ma dignité. C’est inspirant.

Est-ce que cela vous a fait peur de choisir la voie de l’indépendance?
Je n’ai pas choisi d’être indépendante, c’est l’indépendance qui m’a choisie ! J’étais dans une situation où les hommes contrôlaient ma carrière. Et quand ils considéraient que je ne leur était plus utile, ils me jetaient. Et j’en ai eu assez de me faire jeter.

Vous parlez de Diddy?
Quand il n’a plus voulu de girl band, il a démantelé Danity Kane. Et quand il en a eu assez de Dirty Money, il a fait pareil. Financièrement, pour lui, tout allait bien, mais le reste du groupe a dû trouver une manière de continuer, de survivre. Je voulais prendre mon destin en main, je ne voulais pas en vouloir à quelqu’un pour ma carrière.

Lui avez-vous demandé de vous apporter son appui?
Oui, je voulais qu’il me signe, faire partie de son label. Et il a dit non. Il m’a dit que pour réussir je ne pourrais pas faire la musique que j’aime mais faire ce que je n’avais plus envie de faire: de devenir un stéréotype. Il a été honnête et j’ai apprécié. C’est comme cela que je suis devenue indépendante, par défaut. Maintenant, quoi que je fasse, c’est mon problème. Si j’échoue, c’est de ma faute. Je ne pourrais plus dire que c’est la faute de quelqu’un d’autre si ma carrière ne va pas dans le bon sens. Je n’ai peut-être pas eu le choix, mais aujourd’hui je suis fière d’avoir été placée devant cette difficulté. Avec le premier album, je me suis demandé comment j’allais faire, et j’ai essayé. Avec le deuxième, j’ai commencé à aimer, avec le troisième j’avais trouvé mon son, le quatrième album je me sentais bien, et avec le cinquième, je me suis enfin sentie à la maison. J’étais censée faire cela.

Comment était-ce de travailler avec Puff Daddy?
Si on lui survit, on survit à la vie. La vie vous rend humble, c’est un chaos. On vit de grandes choses, mais aussi des moments horribles. Il est tout cela. Par moments il est extraordinaire et parfois très sombre. En même temps il m’a offert les plus belles occasions. Il est la meilleure école que j’ai connue.

A plusieurs occasions vous avez dû faire face à des moments difficiles, également quand l’ouragan Katrina a détruit partiellement la ville où vous êtes née. Vous considérez-vous comme une personne résiliente?
J’ai été construite de cette manière. Je n’ai plus le sentiment aujourd’hui de survivre, ou de me battre contre quelque chose ou quelqu’un : je me contente de vivre. Quoi qu’il advienne. J’ai été plongée dans la jungle à tellement de reprise que je m’y sens chez moi. Je suis préparée. Et si tout s’effondre, je sais que je trouverai une solution. C’est une leçon qu’on ne peut transmettre à personne : on doit traverser. On ne peut apprendre à personne comment se préparer à vivre: quel que soit l’amour reçu de vos parents et leur volonté de nous protéger, on devra tout expérimenter quand même. Aujourd’hui je me contente de vivre, de prendre tout ce qui vient. Quelle vie!

Que signifie le triangle qui remplace le A de Dawn signifie?
J’ai créé trois albums qui étaient comme une trilogie :  Goldenheart, Blackheart et Redemption. Et les trois points forment un triangle : ils représentent les trois étapes de ma vie qui m’ont conduite vers ma liberté. Goldenheart parle de ma période dorée, quand j’étais au top, Blackheart parle de la chute, mes plus sombres moments et Redemption parle de ma guérison, ma régénération. Et il n’a jamais été question de monter ou de descendre, mais de traverser ces diverses étapes qui sont reliées entre elles. Je voulais que les gens comprennent que nos vies ne sont qu’une suite de ces trois moments. On vit tous ces épisodes où l’on a la naïveté que l’on peut conquérir le monde, puis la vie vous retient, jusqu’à ce que l’on se retrouve à un endroit où l’on sait qui l’on est.

Quand vous avez commencé à écrire vos propres chansons, saviez-vous où vous vouliez aller?
J’ai choisi un son dans lequel je croyais, même si la culture mainstream ne peut le comprendre. Je n’ai pas chercher à plaire, mais à créer la musique que la version plus jeune de moi-même adorerait.

Votre musique est difficile à décrire : elle n’est pas vintage mais elle a le goût, la profondeur de la musique des années 70.
Je prends cela comme un compliment. J’avais envie de transposer tout cela dans le futur. Quand on réussit à créer son propre son, c’est fantastique. J’aimerais être une artiste qui crée une musique que les gens reconnaissent comme mienne.

Comment décririez-vous ce son?
C’est le futur. C’est une musique que l’on ne peut pas mettre dans une case car tout dérive de tout: le rock, l’electro s’inspirent de la Soul, la musique country vient du blues. Rien de tout cela n’a besoin d’étiquette. Ma musique se trouve en un lieu qui n’a plus besoin de nom pour la définir. Elle a juste à être ressentie.

Votre père dirigeait un chœur dans une église et est-ce que cela a eu une influence sur celle que vous êtes devenue?
Tout a eu une influence. J’ai été élevée dans la religion catholique, une religion assez stricte, mais mon père a desserré tout cela, il a apporté un parfum, un esprit dans l’église. Certaines de mes chansons sont inspirées de la Bible. Lazare par exemple. Une de mes chansons évoque David et Goliath. Ceux qui connaissent la Bible, reconnaissent la source et ceux qui ne connaissent pas ces noms sont sensibilisés, ils ressentent quelque chose: l’inspiration peut évoquer une émotion. Je fais cela délibérément. Donner un nom à une chansons c’est user du pouvoir de que qui se cache derrière. Il n’est pas nécessaire de mentionner Dieu, mais simplement invoquer sa présence…

It’s a new Dawn…

16 mai 2019

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La chanteuse Dawn Richard était à Genève le 2 mai pour un concert unique dans le cadre du festival Soulitude Urban Expressions. L’occasion de découvrir son nouvel album New Breed et de rencontrer une artiste qui est passée de la téléréalité à l’indépendance, du hip-hop à la soul et le R&B post moderniste. Cette femme passionnée de littérature compose ses musiques et écrit ses chansons. Elle y raconte une manière d’être à la vie, acceptant tout, les racines, le passé, la force, les fragilités, le lumineux et le reste. Rencontre. – Isabelle Cerboneschi.

Lorsque l’on est une chanteuse/danseuse de talent mais que l’on n’est pas connue, une émission de télé-réalité comme « Making the Band », diffusée sur MTV, est un formidable accélérateur de célébrité. C’est ce qui est arrivé à Dawn Richard en 2005.

Après son audition, elle a été engagée par Sean Combs, aka Puff Daddy, producteur délégué de l’émission, dans son groupe Danity Kane. Durant les quatre années qui ont suivi, le groupe a produit trois albums. Lorsque le girls band a été dissout en 2009 par celui qui l’avait créé, Dawn Richard a rejoint le groupe Dirty Money, au sein du label de hip-hop Bad Boy Record, une usine à hits qu’avait fondé Sean Combs en 1993. Le groupe s’est séparé en 2011 et Dawn Richard a pris son envol en tant qu’artiste indépendante. « J’avais demandé à Diddy de me soutenir avec son label. Il a refusé. Je n’ai pas eu le choix et j’ai avancé », explique-t-elle.

Dawn Richard, est né dans ce milieu: sa mère était danseuse et son père, Frank Richard, était le chanteur du groupe de funk/soul Chocolate Milk. Dawn Richard, possède une voix suave et rauque à la fois, un corps formé à la danse. Elle est surtout l’auteur de textes que cette amoureuse de littérature cisèle. Ses chansons évoquent certaines problématiques qui l’ont menées à devenir qui elle est: la puissance des femmes lorsqu’elle est niée, ses racines, son appartenance, l’environnement, la fragilité des relations humaines. Sa musique est un mélange de R&B, de pop, de house funky, de soul, Son premier album Goldenheart est sorti en 2013, sous son propre label Our Dawn Entertainment, le second, Blackheart, a vu le jour en 2015, en 2016, ce fut le tour de Redemption et en 2019, sort son cinquième album New Breed, un hommage à ses racines et à la ville où elle est née, la Nouvelle Orléans.

Je l’ai rencontrée à Genève le 1er mai dernier, dans une suite de l’hôtel N’vY, la veille du concert qu’elle a donné dans le cadre de Soulitude Urban Expression. Ce festival unique en son genre, organise des concerts intimes, des expositions, des projections cinématographiques, qui tournent autour de la culture afro-américaine. Une chance pour Genève. J’ai découvert une femme diplômée de biologie marine, qui a appris à vivre dans la lumière brutale de la télé-réalité, à survivre dans le milieu du hip-hop pas du tout taillé à sa mesure, qui a appris la perte et qui a eu la force à chaque fois de se réinventer. Une femme qui accepte chaque éclairage, chaque succès, chaque épreuve, « parce que la vie, c’est ça ». Une femme qui avance, qui ne lâche rien, en qui toutes les autres femmes au destin chahuté peuvent se reconnaître.

I.C. : Votre père était chanteur, votre mère danseuse, vous avez étudié la danse, pourquoi avoir finalement choisi la musique?
Dawn Richard: Je n’ai pas choisi la musique, j’ai choisi les deux à la fois. Afin de pouvoir passer les auditions pour l’émission Making the Band, la première condition était de savoir danser et chanter. On ne pouvait rentrer dans un groupe que si l’on pouvait danser. J’ai commencé par là. Je n’avais pas le pied formé pour faire des pointes et devenir une danseuse classique, mais j’adorais la danse contemporaine, les claquettes. Et j’ai pu intégrer la danse dans tout ce que je fais: les chorégraphies jouent un rôle important dans mes spectacles, mes vidéos. Même la manière dont j’ai construit mes albums, tout tourne autour du mouvement.

Vous avez obtenu un diplôme en biologie marine à l’université. J’imagine que lorsque vous étiez une adolescente, vous n’imaginiez pas faire du chant et de la danse un métier?
Non, c’était quelque chose que j’aimais, un hobby, ma maison, mais à la maison on m’avait appris que l’on ne pouvait pas gagner sa vie avec ça. Ma mère et mon père avaient essayé. Et tous les danseurs, tous les musiciens savent combien c’est difficile d’en faire un métier. Faire des études étaient ma priorité. La musique était ma passion, comme la danse, mais cela restait un hobby. Je savais que suivre des études académiques était le chemin qu’avait tracé mes parents pour mon frère et moi.

Pourquoi la biologie marine?
J’ai adoré étudier la mer. Nous vivions près d’un golfe, à la Nouvelle Orléans et j’ai toujours eu une affinité avec l’élément aquatique. J’étais curieuse de savoir ce qui se passait en dessous de la surface marine. J’aime les mammifères marins, les dauphins, et j’ai eu l’opportunité de travailler dans une marina mais je n’ai pas supporté la manière dont on traitait les animaux. J’avais été acceptée à Hawaii Pacific University, HPU, où la dynamique est totalement différente qu’à l’Université de la Nouvelle Orléans. Si j’étais partie, je serais sans doute devenue océanographe…

Êtes-vous toujours impliquée dans la protection des océans?
Oui, toujours. Je suis de près et je suis une fervente militante de NOAA, la National Oceanic and Atmospheric Administration. Mon choix de devenir vegan est aussi lié à mon expérience avec la nature, les animaux. Lors de chacun de mes voyages, à titre personnel, j’essaie de passer du temps dans un sanctuaire pour animaux, proche de la faune. On les traite trop souvent comme s’il n’avaient pas de voix et pourtant ils ont une parole, mais pas assez de personnes les écoutent. Prenez les dauphins: leurs moyens de communiquer entre eux sont extrêmement subtils. La manière dont ils échangent entre eux, c’est comme une musique.

Comment vous êtes-vous retrouvée dans cette émission de télé-réalité Making the band en 2005?
Je dansais en tant que cheerleader pour la National Basket Association (NBA) et je m’entendais vraiment bien avec les autres filles. Elles savaient que je chantaient et n’arrêtaient pas de me parler de l’émission, me disant que je devrais m’inscrire. Diddy à l’époque recherchait à monter un groupe de filles qui savaient à la fois chanter, danser. À l’époque, à la Nouvelle Orléans, la pop n’était pas très populaire: il n’y avait pas vraiment d’opportunité si vous aimiez ce genre de musique. A la rigueur si vous faisiez du rap, vous pouviez vous lancer, mais pas certainement pas en tant que femme. L’artiste la plus proche de ma ville qui avait réussi, c’était Britney Spears, de Kentwood, en Louisiane. Mais mes copines avaient raison: je me suis inscrite et c’est la meilleure décision que j’ai prise de ma vie. Le fait que je savais à la fois chanter et danser a enfin payé.

En entrant dans le système, en devenant membre d’un girl band créé par Puff Daddy, vous avez été engloutie dans une énorme industrie. Qu’avez-vous appris?
J’ai adoré travailler avec ce label de musique. J’ai appris ce qu’être soutenue voulait dire. Nous n’avons toutefois pas bénéficié pas du meilleur soutien qui soit car nous étions des femmes et les hommes de pouvoir ne croyaient pas en nous. Nous n’étions pas pas préparées à être considérées comme un produit. Mais nous occupions une place importante et j’ai adoré toutes ces opportunités qui sont venues à nous, justement parce que nous faisions partie d’une grosse machine. Nous pouvions nous produire sur scène. Pour notre première tournée, nous chantions en première partie de Christina Aguilera. C’était énorme pour un groupe de jeunes filles venant de la télé-réalité. Mais on travaillait aussi énormément car tout le monde nous sous-estimait.

C’est que vous exprimez dans votre chanson Vultures/Wolves?
Oui. C’est sans doute l’album le plus personnel que j’ai fait. Il y est question d’agression sexuelle, que j’ai subie, d’irrespect, du fait d’être sous-estimée. En général, les femmes préfèrent se taire sur ces sujets. Mais je n’ai plus envie de me taire, j’ai envie d’être honnête, raconter mon histoire. Beaucoup de femmes sont passées par là, et j’ai envie de montrer ma force. J’étais fière de raconter cela.

Quand j’écoute vos chansons, la profondeur de ce que vous voulez dire, la poésie de certains de vos textes, je me demande comment vous avez fait face à la violence, au sexisme inhérents au monde du hip-hop?
J’ai fait face parce que j’ai eu des parents, une famille formidables. J’avais une base solide. Ma grand-mère était bibliothécaire, j’ai grandi entourée de livres. J’étais préparée, même si c’était choquant, et effrayant, et que je n’étais pas prête pour affronter toute cette folie j’avais un foyer, des fondations. Je savais qui j’étais. J’ai vu des collègues se perdre, se faire casser, se détruire dans la drogue, ce système vous avale. Je me suis battue pour que cela ne m’arrive pas: j’ai combattu pour ma dignité, à tout prix. Rester fidèle à mon âme, cela avait une importance primordiale. Mais cela a eu un coût: j’ai dû perdre beaucoup. C’est difficile de devenir un artiste indépendant, mais j’ai ma dignité. C’est inspirant.

Est-ce que cela vous a fait peur de choisir la voie de l’indépendance?
Je n’ai pas choisi d’être indépendante, c’est l’indépendance qui m’a choisie ! J’étais dans une situation où les hommes contrôlaient ma carrière. Et quand ils considéraient que je ne leur était plus utile, ils me jetaient. Et j’en ai eu assez de me faire jeter.

Vous parlez de Diddy?
Quand il n’a plus voulu de girl band, il a démantelé Danity Kane. Et quand il en a eu assez de Dirty Money, il a fait pareil. Financièrement, pour lui, tout allait bien, mais le reste du groupe a dû trouver une manière de continuer, de survivre. Je voulais prendre mon destin en main, je ne voulais pas en vouloir à quelqu’un pour ma carrière.

Lui avez-vous demandé de vous apporter son appui?
Oui, je voulais qu’il me signe, faire partie de son label. Et il a dit non. Il m’a dit que pour réussir je ne pourrais pas faire la musique que j’aime mais faire ce que je n’avais plus envie de faire: de devenir un stéréotype. Il a été honnête et j’ai apprécié. C’est comme cela que je suis devenue indépendante, par défaut. Maintenant, quoi que je fasse, c’est mon problème. Si j’échoue, c’est de ma faute. Je ne pourrais plus dire que c’est la faute de quelqu’un d’autre si ma carrière ne va pas dans le bon sens. Je n’ai peut-être pas eu le choix, mais aujourd’hui je suis fière d’avoir été placée devant cette difficulté. Avec le premier album, je me suis demandé comment j’allais faire, et j’ai essayé. Avec le deuxième, j’ai commencé à aimer, avec le troisième j’avais trouvé mon son, le quatrième album je me sentais bien, et avec le cinquième, je me suis enfin sentie à la maison. J’étais censée faire cela.

Comment était-ce de travailler avec Puff Daddy?
Si on lui survit, on survit à la vie. La vie vous rend humble, c’est un chaos. On vit de grandes choses, mais aussi des moments horribles. Il est tout cela. Par moments il est extraordinaire et parfois très sombre. En même temps il m’a offert les plus belles occasions. Il est la meilleure école que j’ai connue.

A plusieurs occasions vous avez dû faire face à des moments difficiles, également quand l’ouragan Katrina a détruit partiellement la ville où vous êtes née. Vous considérez-vous comme une personne résiliente?
J’ai été construite de cette manière. Je n’ai plus le sentiment aujourd’hui de survivre, ou de me battre contre quelque chose ou quelqu’un : je me contente de vivre. Quoi qu’il advienne. J’ai été plongée dans la jungle à tellement de reprise que je m’y sens chez moi. Je suis préparée. Et si tout s’effondre, je sais que je trouverai une solution. C’est une leçon qu’on ne peut transmettre à personne : on doit traverser. On ne peut apprendre à personne comment se préparer à vivre: quel que soit l’amour reçu de vos parents et leur volonté de nous protéger, on devra tout expérimenter quand même. Aujourd’hui je me contente de vivre, de prendre tout ce qui vient. Quelle vie!

Que signifie le triangle qui remplace le A de Dawn signifie?
J’ai créé trois albums qui étaient comme une trilogie :  Goldenheart, Blackheart et Redemption. Et les trois points forment un triangle : ils représentent les trois étapes de ma vie qui m’ont conduite vers ma liberté. Goldenheart parle de ma période dorée, quand j’étais au top, Blackheart parle de la chute, mes plus sombres moments et Redemption parle de ma guérison, ma régénération. Et il n’a jamais été question de monter ou de descendre, mais de traverser ces diverses étapes qui sont reliées entre elles. Je voulais que les gens comprennent que nos vies ne sont qu’une suite de ces trois moments. On vit tous ces épisodes où l’on a la naïveté que l’on peut conquérir le monde, puis la vie vous retient, jusqu’à ce que l’on se retrouve à un endroit où l’on sait qui l’on est.

Quand vous avez commencé à écrire vos propres chansons, saviez-vous où vous vouliez aller?
J’ai choisi un son dans lequel je croyais, même si la culture mainstream ne peut le comprendre. Je n’ai pas chercher à plaire, mais à créer la musique que la version plus jeune de moi-même adorerait.

Votre musique est difficile à décrire : elle n’est pas vintage mais elle a le goût, la profondeur de la musique des années 70.
Je prends cela comme un compliment. J’avais envie de transposer tout cela dans le futur. Quand on réussit à créer son propre son, c’est fantastique. J’aimerais être une artiste qui crée une musique que les gens reconnaissent comme mienne.

Comment décririez-vous ce son?
C’est le futur. C’est une musique que l’on ne peut pas mettre dans une case car tout dérive de tout: le rock, l’electro s’inspirent de la Soul, la musique country vient du blues. Rien de tout cela n’a besoin d’étiquette. Ma musique se trouve en un lieu qui n’a plus besoin de nom pour la définir. Elle a juste à être ressentie.

Votre père dirigeait un chœur dans une église et est-ce que cela a eu une influence sur celle que vous êtes devenue?
Tout a eu une influence. J’ai été élevée dans la religion catholique, une religion assez stricte, mais mon père a desserré tout cela, il a apporté un parfum, un esprit dans l’église. Certaines de mes chansons sont inspirées de la Bible. Lazare par exemple. Une de mes chansons évoque David et Goliath. Ceux qui connaissent la Bible, reconnaissent la source et ceux qui ne connaissent pas ces noms sont sensibilisés, ils ressentent quelque chose: l’inspiration peut évoquer une émotion. Je fais cela délibérément. Donner un nom à une chansons c’est user du pouvoir de que qui se cache derrière. Il n’est pas nécessaire de mentionner Dieu, mais simplement invoquer sa présence…