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Les nuits noires de Givenchy

9 avril 2018

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Night Noir”. Le titre de la collection automne-hiver 2018/19 de Givenchy ne se voulait pas prophétique et pourtant, une semaine et demi plus tard, Hubert de Givenchy tirait sa révérence. Que reste-t-il d’un style, d’un esprit? Clare Waight Keller, rencontrée juste après le défilé, rend hommage au noir du fondateur et à la lumière qui luit dans l’ombre. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

Un jour de pluie au Palais de Justice de Paris. Dans un dédale de tentures de velours sombre, évoluent des silhouettes qui semblent avoir été dessinées à l’encre des nuits.

Hommes et femmes se succèdent à ce rythme rapide de ceux qui sont up to no good. Ou du moins on le suppose. On ne sait où vont ces femmes portant des vestes en fausse fourrure opulente, façon Grace Jones se rendant au Palace ou Bianca Jagger faisant son entrée au Club 54. Pas plus qu’on ne devine où se rendent ces hommes portant des pantalons à pinces avec des chemises de soie ouvertes sur un torse tatoué.

La deuxième collection prêt-à-porter conçue par Clare Waight Keller pour la maison Givenchy, dont le fondateur Hubert de Givenchy a tiré sa révérence le 10 mars, mêlait les collections masculines et féminines. Une manière de tenir un propos qui vaut pour tous, mettant l’un et l’autre d’accord autour d’une silhouette qui rend les nuits nettement plus passionnantes que les jours. Plus sauvages aussi. Robes à paillettes argent et pochettes pour les femmes VS pantalon de cuir vert ou violet pour les hommes.

« Une collection qui tourne autour du pouvoir de la femme, confie Clare Waight Keller, à l’issue du défilé. L’inspiration? « J’ai regardé ce qui s’est passé au début des années 80 à Berlin Est, juste avant que le mur ne tombe. Il y avait une sorte d’angoisse qui flottait, une forme de brutalisme, mais aussi une fantaisie très urbaine. Les posh et les gens de la subculture se mélangeaient. Par exemple, les manteaux de fausse fourrure du début du défilé ressemblent aux manteaux des bourgeoises de l’époque mais sont entièrement faux. Le défilé commence avec des pièces très architecturées et, petit à petit, on voit apparaître de la dentelle, des cuirs gras, des robes à franges un peu louches qui donnent une attitude clubby. Et c’est c’est ce que j’avais envie de portraiturer à travers cette collection », dit-elle.

Tous les accessoires rappellent cette attitude pressée, cette atmosphère transitoire qui régnait dans le Berlin d’avant la chute du mur: les boots avec les zips en diagonale, les bottes qui ressemblent à des stilettos drapés, les escarpins très graphiques. Une forme d’ambiguïté temporelle qui correspond assez bien à notre époque. C’était avant le Trésor, avant le Glitz et les clubs underground de Berlin Est, mais revisiter le passé depuis le présent permet des raccourcis. Et l’on sent cette fébrilité dans le défilé: les lumières en faisceaux et les lourdes tentures aident à donner l’illusion d’une urgence.

Les fausses fourrures du début du défilé ont trompé tout le monde: si réelles, si opulentes, tellement Vénus à la fourrure. C’est ce que Clare Waight Keller voulait, d’ailleurs: « que l’on se demande quand on les voit: est-ce du vrai? Est-ce du faux? »

Le nouveau sac avec un pompon se nomme le Gem et le cabas s’appelle Jaws (les mâchoires) « parce qu’il avale tout ce qui passe », explique Clare Waight Keller. Mais parce que l’on aime bien les happy endings dans la mode aussi, le défilé se termine dans la lumière, avec des filles portant des robes entièrement brodées de cristal. «Je voulais retrouver cette idée lumière, d’étincelle, presqu’un effet boule à facettes disco avec ces robes, dit-elle encore. Et même si elles avaient une forme sévère, c’est ce contraste entre la structure et cet incroyable miroitement que je recherchais.»