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“Cette collection croisière est un collage”

15 novembre 2017

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Nicolas Ghesquière a dessiné une collection qui est un mix entre passé et présent, Orient et Occident, théâtre No et manga, sorte d’espéranto stylistique à adopter. Décryptage juste après le défilé. – Isabelle Cerboneschi

I.C: Pourquoi avoir choisi le musée Miho, à une heure de Kyoto, pour votre défilé?
Nicolas Ghesquière: Nous nous sommes dit que c’était un peu loin de Kyoto, à une heure, mais nous avons pensé que les gens allait apprécier d’être dans un endroit exceptionnel. J’avais visité ce lieu il y a plus de 5 ans avec mes amis Hidetoshi Nakata (le footballeur, ndlr) et Mina Fujita. J’avais trouvé une petite photo de ce musée dans un magazine et je leur avais demandé quel était cet endroit qui avait été construit par Ieoh Ming Pei. Ils ne le connaissaient pas. On est venu ici ensemble, et évidemment c’est resté dans ma tête. Quand l’idée d’une Croisière est arrivée, on a commencé à y réfléchir. 

Vous entretenez un lien très fort avec le Japon.
Cela fait plus de 20 ans que je viens dans ce pays pour le travail, mais aussi pour des raisons personnelles. C’est un pays que je découvre à chaque fois, un peuple qui me fascine par sa capacité à savoir conserver son patrimoine, ses rituels, et en même temps c’est un haut lieu de technologie, de modernité, la mégapole qu’est Tokyo, les portes qui s’ouvrent ou pas. C’est très cérémonial et extraordinaire.

Cette femme dans sa toute puissance dont vous avez dessiné le vestiaire, est-ce une samouraï du XXIe siècle?
Oui, elle est samouraï. Les références sont très évidentes et littérales, mais on peut se le permettre avec les cruise. Il y a des références à Shogun, au Kabuki, au théâtre No, à Kurosawa, au personnage de Kitano dans le film Battle royale. Le créateur Kansai Yamamoto a collaboré à cette collection. On lui avait demandé d’abord de faire des stickers, puis ce sont devenu des sacs, puis des vêtements, des broderies. Il y a un film des années 70 qui s’appelle Stray Cat Rock, avec des japonaises bikeuses qui sont habillées hyper 1970: c’est à ce film que se réfère le début du show. Ces filles-là, il y en avait encore dans Tokyo il y a 25 ans! Ce sont toutes ces images qui m’ont inspiré. Tout le monde les a en tête. Elles sont inscrites dans un imaginaire collectif. Les utiliser, cela peut être compliqué, mais je me le suis permis avec pas mal de liberté. C’est un collage, une fois de plus, cette croisière. Je suis l’étranger, l’exotique, ici, qui arrive avec une collection française, parisienne. Mais le mélange devait se faire. C’est la collection la plus importante jamais présentée par Louis Vuitton.

Certains imprimés ont l’air anciens et rappellent un peu le Monogram Vuitton.
Justement, dans le mystère des origines du Monogram, il y a l’orientalisme. Et peut-être en effet qu’il vient du Japon. On a utilisé des tissus de kimonos que l’on a transformés, des tissus de ceintures Obi avec lesquelles on a fabriqué des tissus en les assemblant. On a recoupé des vêtements qui sont plutôt contemporains, pas trop référencés au Japon. C’est tout un jeu de transformation.

C’était voulu de défiler au milieu de tout cette verdure?
C’est comme une trilogie: le défilé de Palm Springs, c’était le désert, à Rio c’était la mer, et ici c’est la vallée verte, les forêts. Une trilogie entre l’architecture,- John Lautner, Oscar Niemeyer, Ieoh Ming Pei – les paysages et la mode. Les bâtiments sont faits pour que des êtres évoluent à l’intérieur. On réalise tous une chorégraphie quand on évolue dans une architecture, qu’on le veuille ou non. Un défilé de mode c’est une autre forme chorégraphie.

La croisière vous permet de raconter une histoire dans un décor choisi.
Cela permet des projets extraordinaires. Voyager avec les vêtements, les gens, ailler ailleurs, ça permet de se sentir plus libre. Et puis j’ai la chance avec Louis Vuitton de pouvoir faire ces projets là. Je n’y aurais jamais cru. J’apprécie.

En regardant le défilé j’ai pensé à l’Éloge de l’ombre, et cette brillance atténuée dont parle Junichirô Tanizaki dans son ouvrage.
Il y a de cela, oui…