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Karl Lagerfeld, la révérence

20 février 2019

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Lorsqu’en 1983, il a été nommé directeur artistique de Chanel, Karl Lagerfeld a redonné vie à cette maison. Ce designer iconique a introduit le streetwear dans la haute couture avant tout le monde, il a glissé du merveilleux et de l’humour dans la mode, mais toujours sérieusement. Il a œuvré pour sauver les métiers d’art d’une lente disparition. Il était passionné du XVIIIe siècle et a réinventé un style Chanel, un joyeux mix entre le XVIIIe siècle et un esprit rock-romantique. Il aimait « faire un meilleur avenir avec les éléments élargis du passé ». Et utiliser le passé pour parler de lui me semble horriblement anachronique. – Isabelle Cerboneschi.

Karl Lagerfeld n’est pas sorti lors du dernier défilé haute couture Chanel, en janvier dernier, laissant ce soin à Virginie Viard, la directrice du studio Chanel, qui travaillait avec lui depuis plus de 30 ans et qui continuera son œuvre. Et tout le monde a retenu son souffle à l’annonce de son absence. Depuis qu’il avait repris les rênes de la maison Chanel, en 1983, cela n’était jamais arrivé.

En 2018, la maison de la rue Cambon rompait la loi du silence qu’elle s’était imposée et dévoilait son chiffre d’affaires: 9,62 milliards de dollars réalisés en 2017. Chanel serait-elle arrivée à ce niveau si, en 1983, Karl Lagerfeld n’avait pas été nommé à la direction artistique de la maison? Gabrielle Chanel n’était plus de ce monde depuis dix ans, sa marque était vieillissante, plus personne n’avait envie de porter ses tailleurs qui arrivaient sous le genou, partie de l’anatomie qu’elle abhorrait. Et lui est arrivé, avec son catogan, ayant déjà derrière lui une carrière et devant lui, tout une histoire à réécrire.

Karl Lagerfeld a fait ses débuts dans la mode en même temps qu’Yves Saint Laurent. Ils se sont d’ailleurs partagé le premier prix du concours annuel du Secrétariat International de la Laine, l’un pour un manteau et l’autre pour une robe. Mais contrairement à Yves Saint Laurent, vite adoubé par Christian Dior, il n’a pas connu immédiatement la fulgurance de la lumière. Il a dessiné des collections sans relâche, pour des marques du monde entier, grandes ou petites : Balmain, Patou, Krizia, Charles Jourdan… Il a passé 20 ans chez Chloé, où il a créé des merveilles de modernité, il est resté 53 ans chez Fendi, il a créé sa propre marque et même une collection capsule et « masstige » (prestige de masse) pour H&M en 2004. Mais la maison à laquelle tout le monde l’identifie, c’est Chanel.

« Le génie artistique de Karl Lagerfeld, sa générosité et son intuition exceptionnelle qui lui donnaient un temps d’avance ont largement contribué au rayonnement de la Maison Chanel dans le monde. Au-delà du grand créateur auquel j’ai donné carte blanche au début des années 80 pour réinventer la marque, c’est un véritable ami et complice que je perds aujourd’hui. », déclarait Alain Wertheimer, CEO de Chanel dans un communiqué ce matin.

Lui donner carte blanche, c’était la meilleure des choses que l’on pouvait lui faire. Mais au début des années 80, personne n’aurait pu imaginer ce qu’allait devenir Chanel, pas même celles et ceux qui ont travaillé avec Karl Lagerfeld dès son arrivée dans la maison de la rue Cambon. « J’ai connu Karl quand j’avais 16 ans, explique Victoire de Castellane, directrice artistique de la joaillerie Dior. Fin 1983, une amie m’a proposé de faire un stage chez Chanel et c’est là que j’ai rencontré Karl. Il m’a très vite demandé de rester et m’occuper des bijoux fantaisie. Cela s’est fait très simplement. J’ai travaillé avec lui pendant 14 ans. On travaillait sérieusement, mais sans se prendre au sérieux. Karl s’amusait beaucoup avec les identités de Chanel: on jouait avec les logos, les tailles des accessoires, les volumes, tout était fait de manière assez drôle mais le résultat était très désirable. Et du coup le succès de Chanel est venu très rapidement: j’ai été le témoin de l’explosion. Karl était un formidable directeur artistique: il avait des idées, des visions, il savait très bien mettre en scène les choses, il conceptualisait, et j’ai appris cela auprès de lui: conceptualiser. Il aimait jouer avec certains éléments du passé de Chanel pour en faire le présent, ou le futur. C’était léger, drôle. A l’époque, il y avait beaucoup de créateurs et de stylistes qui se torturaient l’esprit avec prétention. Karl n’a jamais été prétentieux, ni torturé, et c’était très agréable de travailler avec lui. Il faisait beaucoup de choses en même temps: les collections Chloé, Fendi. Il avait bien sûr l’ambition de les réussir mais je pense que le succès de Chanel a dépassé tout le monde et lui aussi. »

Karl Lagerfeld a certainement été le plus prolifique de tous les designers de mode. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’il a donné des cours aux Beaux-Arts de Vienne, qu’il a tourné dans le film « L’amour » d’Andy Warhol, jouant son propre rôle, qu’il a créé des costumes de théâtre pour Luca Ronconi. Entretemps il a décoré de nombreuses maisons, monté des collections dont il a su se défaire, fait des photos, beaucoup, réalisé des court-métrages, un peu… Et sans oublier les huit collections Chanel qu’il devait créer par an.

Karl Lagerfeld a eu mille vies: vies de nuit, de jours, vies de fêtes, vie de studio de création, vie de voyageur, vie de photographe, vie de curieux, vie de collectionneur, vie d’inventeur, ou plutôt, de réinventeur de soi, comme l’avait fait Gabrielle Chanel avant lui. Difficile de tirer l’écheveau de la vérité dans sa biographie. A-t-il grandi dans un château, comme il aimait le raconter et le dessiner? Ou « tout au nord de l’Allemagne, presque à la frontière danoise, dans une ferme où des centaines de vaches étaient élevées dans des conditions parfaites. Mon père faisait un métier sans grand rapport avec le mien, puisqu’il avait des usines de lait concentré », ainsi qu’il le disait dans une interview au Monde en avril 1980. Mais après tout, qu’importe. En 1980, il n’avait pas encore repris les rênes de la maison au double C, son personnage n’était pas encore aussi défini qu’aujourd’hui, mais il était déjà posé, catogan y compris.

Karl Lagerfeld ne supportait pas les gens ennuyeux et la première fois que je l’ai rencontré pour une interview, ma première, en 2001, à l’issue d’un défilé haute couture, il avait préféré parler d’art que de mode. D’Alexej von Jawlensky en l’occurrence. Il admirait ce peintre qui savait dépeindre l’âme humaine en quelques traits et lui avait dédié une collection. Je ne sais pas ce que leur rencontre aurait pu donner? Le peintre aurait-il su voir ce qui se cachait au delà de ces lunettes noires, de ces chemises au col haut et empesé, de ces mitaines qui cachaient ses doigts courts? Aurait-il discerné l’homme derrière les personnages de composition, derrière cette représentation théâtrale en noir et blanc?

Il vouait au XVIIIe siècle une passion qui ne l’a jamais quittée, même s’il lui a fait quelques infidélités. Il aimait la vigueur de cette époque, dans son dernier défilé haute couture, il a rendu hommage aux marchands merciers qui vendaient des articles de luxe sous l’Ancien Régime. Et à l’esprit de Marie-Antoinette, bien sûr. « Je connais Versailles par cœur, me confiait-il après le défilé Croisière 2013. Je peux faire le guide ici. Je l’ai d’ailleurs fait dans des soirées. Dans chaque pièce du château, je peux vous raconter ce qu’il s’est passé. Et dans chaque bosquet, vous dire ce qu’ils ont fait. » Et cela le faisait rire. « Je suis un voyeur, disait-il. » Voyeur au point de percevoir l’insoutenable légèreté des êtres au travers des siècles?

Comment était-ce de vivre avec cet homme au quotidien? J’avais posé la question à Virginie Viard, la passeuse, l’interprète des rêves de Karl Lagerfeld, qui a été choisie par la maison pour continuer son œuvre et celle de Gabrielle Chanel. Et surtout pourquoi avoir choisi de passer une partie de sa vie à ses côtés. Elle m’ avait répondu simplement: «Parce que c’est lui. » Et tandis qu’elle parlait, Karl Lagerfeld la bombardait de photos de sa chatte Choupette par SMS. Ils formaient une sacrée bande de jeunes, tous les trois.

« Il est trop drôle! On ne s’embête pas deux secondes avec lui, disait-elle encore. Il n’est pas prétentieux. C’est ça que j’adore. Il est très consciencieux, travailleur, mais il ne se prend pas la tête. Ce ne sont que des vêtements, mais avec lui ils sont magiques. Il adore la mode, il ne s’en lasse pas. Parfois, je me dis: il n’en a pas marre?

Il n’en a jamais eu marre. Même après la collection Métiers d’art Paris-New York, qui a défilé à New York en décembre 2018, un feu d’artifice de savoir-faire, mais ce n’était pas encore assez.  « Bon, cela ne fait pas la prochaine collection », disait-il, comme après toutes ses collections. Et il avait l’élégance de s’y remettre, encore.

Un jour il m’a dit, à l’occasion d’une collection toute bleue: « J’adore l’avion. Il n’y a aucun endroit qui me détende autant. Il n’y a pas de téléphone et en règle général, comme il y a très peu de gens qui voyagent avec moi et qu’ils sont tous devant un écran, dans les airs, j’ai une paix royale. » Dans les airs…