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Djibril Cissé, le dandy du ballon rond

22 mars 2017

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L’attaquant de l’Yverdon Sports FC a la passion du foot, mais pas que: il est passionné de parfums, de montres et de mode. Djibril Cissé a créé sa propre marque de vêtements sportswear, Monsieur Lenoir, et une seconde ligne, Mavros, plus pointue, tandis qu’il rêve de porter des kilts et des jupes de Yohji Yamamoto. Il a aussi créé un parfum paradoxal, qui exprime à la fois sa masculinité exacerbée et une féminité totalement assumée. Rencontre aux Folies Bergère. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

C’était lors d’une soirée aux Folies Bergères, à Paris. Drôle d’endroit pour une rencontre. Le pianiste Joachim Horsley, qui joue la symphonie de Beethoven à la mode de Cuba, se produisait sur une scène européenne pour la première fois. Sur le siège, juste devant moi, était assis Djibril Cissé. Ce n’est pas tant sa stature – 1m83  – qui m’a impressionnée, que son parfum. Il émanait de lui une fragrance paradoxale, à la fois masculine et féminine, quelque chose d’aquatique et fleuri à la fois, mais une fleur dangereuse, charnelle, à la manière d’une tubéreuse.

A la fin du spectacle, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander le nom de son parfum. «C’est le mien, dit-il, c’est moi qui l’ai créé, il s’appelle Monsieur Lenoir».

Et la conversation a continué, sur le parfum, sur sa propre marque de vêtements, sur celle qu’il n’ose pas encore lancer parce qu’elle ne serait peut-être pas du goût de son fan club. Il fut aussi question de son envie de porter des kilts et de l’influence d’un costume sur la posture d’un homme. Il a aussi parlé de ses ailes tatouées dans le dos et du lien d’amitié qui le lie à l’équipe de la marque horlogère Corum, dont il est client depuis 2002 et avec qui il a co-créé un modèle, à découvrir à Bâle.

Bref, il ne fut pas beaucoup question de football, un peu tout de même. L’attaquant de l’Yverdon Sports FC est un dandy. Il s’est bien rendu compte que je n’y connaissais rien…

I.C : Vous êtes un homme qui portez une fragrance aux notes extrêmement féminines. D’où vous est venu ce désir?
Pour moi les sens sont très importants. A part la façade et la beauté d’une personne, l’odeur joue un grand rôle dans les relations humaines. Depuis enfant, je suis fasciné par les parfums. Malgré une masculinité très affirmée, j’ai un côté féminin, comme tout le monde et je l’assume totalement. J’aime prendre soin de moi, avoir une belle peau, sentir bon. Un jour on m’a proposé de lancer un parfum. J’ai dit oui, mais je ne voulais pas juste coller mon nom sur un flacon: je voulais réellement être impliqué dans le projet. A l’époque, je portais Boudoir de Vivienne Westwood et l’Eau d’Issey, je mets de l’huile de Oud aussi parce que j’ai vécu au Qatar, et j’avais envie d’un parfum qui réunisse tout cela. Cinq prototypes ont été faits et j’ai finalement choisi celui qui est devenu le parfum Monsieur Lenoir, du nom de ma marque de vêtements.

Pourquoi portez-vous des parfums féminins?
J’aime leur finesse. Les parfums d’hommes sont souvent trop forts et prennent à la gorge.

Et le vôtre, est-il toujours en vente sur le marché?
Non, il a tellement bien marché qu’on est en rupture de stock. Il doit me rester une dizaine de flacons. Il y a encore aujourd’hui beaucoup de demandes, mais l’usine de Grasse avec laquelle je travaillais a fermé. Je suis à la recherche d’un autre partenaire qui pourrait le refaire à l’identique. Tout existe déjà: le nom, le packaging, le flacon, la fragrance…

Quel parfum portait votre mère?
Elle portait des parfums de Chanel, de Dior aussi. Elles ont bercé mon enfance. Vous savez, nous, les Africains, nous aimons particulièrement bien nous habiller, être présentables, être beaux et sentir bon. C’est une tradition. J’ai baigné dans ces odeurs. C’est peut-être de là que m’est venue l’envie de faire un parfum.

Est-ce que vous vous parfumez quand vous jouez au foot?
Oui, avant de jouer je mets du déodorant, du parfum. Certains n’arrivent pas à comprendre, mais pour moi c’est une forme de respect de l’adversaire.

Avez-vous l’impression de vous être incarné dans cette bouteille?
Oui, sa couleur est noir mat, elle est très masculine, le packaging aussi, mais ce n’est que l’extérieur: à l’intérieur, on retrouve cette partie de moi, qui est féminine et sensible. Le jus est très féminin dans une bouteille qui en dégage. En fait c’est moi. C’est un parfum mixte. On m’a demandé d’en faire une version féminine, mais je le trouve très bien comme ça. Je pense que je l’aurais loupé, car je n’ai pas l’expérience de ce que portent les femmes.

Avez-vous créé une marque de vêtements parce que vous ne trouviez pas sur le marché des choses qui vous faisaient envie?
Non, moi je rêve de porter des kilts ou des jupes. Mais avec ma marque je suis à l’écoute de mes fans et j’essaie de m’adapter à ce qui se fait. Ma cible, ce sont les 15-40 ans: or beaucoup de jeunes n’oseraient pas porter des kilts.

Pourquoi voulez-vous porter un kilt?
Je ne sais pas. C’est mon truc. Ce sont sans doute mes racines africaines. Nous, les hommes, en Afrique, on porte des boubous, des vêtements qui s’apparentent à des robes ou voire à des jupes. Par ailleurs je suis fan du Japon et des créateurs japonais, Issey Miyake, Yohji Yamamoto. Il faudrait peut-être que je fasse deux lignes de vêtements. J’ai une autre marque qui s’appelle Mavros, ce qui veut dire noir en grec, et qui me ressemble un peu plus. Alors que Monsieur Lenoir, est plus street, plus commercial, même si je prends du plaisir à faire ces vêtements et les porter.

Vous travaillez avec un styliste?
Non je décide de tout. J’ai mes idées, je sais exactement ce que je veux faire et partager avec les gens. Je n’ai pas forcément besoin d’un styliste. Je travaille avec un graphiste pour les logos et les motifs, et je fais fabriquer les vêtements dans une usine au Portugal depuis environ quatre ou cinq ans. Ils savent ce que je veux, les prototypes sortent assez rapidement.

Et votre deuxième marque Mavros, où peut-on la trouver?
J’ai fait la collection mais je ne l’ai pas encore commercialisée. Je ne sais pas si ce n’est pas un peu trop pointu pour mon public…

Vous êtes très créatif, vous avez créé un parfum qui vous ressemble, des vêtements, et le foot dans tout ça?
Mon père était joueur, c’était un international ivoirien (Mangué Cissé, ndlr) , mon grand frère aussi (Abou Cissé, ndlr). Le foot, c’est venu tout seul. Je devais faire cela. Il n’y avait rien d’autre. L’école, ce n’était pas mon truc, les autres sports non plus. Mais je n’ai pas fait du foot pour faire comme mon père, ou mon frère, c’était une passion.

Qu’est-ce qui vous passionne dans le foot?
L’adrénaline, le stress. Je suis attaquant, c’est celui qui marque des buts, donc je suis le joueur qui doit faire la différence, et j’ai moins le droit à l’erreur. C’est ce qui me plaît: être en danger. Et malgré le stress, les attentes, j’aime montrer que je peux performer. Les matchs à enjeux, c’est ce qui me plaît. La pression est mon moteur: c’est ce qui me motive à être bon. Je ne me suis jamais résigné, je n’ai jamais baissé les bras.

La photo de votre profil Facebook vous montre torse nu, entièrement tatoué. A quel âge avez-vous commencé à vous tatouer?
A 17 ans. Cela fait vingt ans maintenant. Quand on commence, on en met partout, jusque sur les doigts, sur les pieds.

Vos tatouages racontent-ils votre histoire?
J’ai tatoué le prénom de mes enfants. J’ai une vierge et des ailes dans le dos parce que Djibril, c’est l’archange Gabriel. Je me suis aussi fait tatouer des trucs rigolos, j’ai fait des paris avec des potes…

Sur vos photos hors du terrain, on vous voit souvent en costume. Est-ce que cela change une attitude, de porter un costume?
Même si j’ai un côté streetwear, j’adore porter des costumes. On se comporte autrement, on a un port de corps différent quand on est en survêtement ou en costume cravate. On dit peut-être que «l’habit ne fait pas le moine », mais en tout cas, l’habit fait l’attitude. On ne peut pas se tenir courbé, on doit se tenir droit, élégant dans un veston. Marcher avec des baskets ou avec des souliers de ville, cela change aussi votre démarche.

Vous faites faire vos propres costumes sur mesure?
J’ai un tailleur en Grèce qui sait exactement ce que j’aime, les tissus, les coupes. Je l’ai rencontré quand je jouais en Grèce. On a passé un accord: je représentais sa marque et il me fournissait en costume. Ce n’est pas toujours une question d’argent, la représentation: . e fais des collaborations avec des associations, des artistes, et il n’y a pas d’argent en jeu. Quand j’aime, l’argent n’est pas le moteur.

Et qu’en est-il de votre collaboration avec la marque horlogère Corum?
C’est étrange cette histoire. Quand je suis arrivé en Suisse, j’ai demandé à mon agent de me mettre en contact avec cette marque. J’aimais beaucoup leurs montres et je m’étais offert ma première Bubble en 2002. Une semaine plus tard,  je reçois un message de Philippe Biard, le fils de Jérôme Biard, le CEO de Corum, sur Instagram. Il voulait travailler avec moi. J’ai appelé mon agent pour le féliciter, mais il n’avait pas eu le temps de contacter la marque. La volonté était la même des deux côtés. Au début, nous avons négocié un droit à l’image, mais aujourd’hui nous avons dépassé ce stade. Je ne veux plus en entendre parler. Ce sont devenus des potes. Quand je participe à la création d’un modèle, je touche un pourcentage, ce qui est normal, mais c’est tout.

Dans un monde où les soit-disant « ambassadeurs » des marques se contentent d’encaisser un chèque énorme juste pour poser en photo, c’est plutôt rare de rencontrer quelqu’un qui participe vraiment au processus créatif. A quoi ressemble la montre que vous avez co-créée?
Je ne sais pas si le proto sera présentée à Bâle. C’est une Bubble toute noire avec une tête de mort sur le cadran et qui porte le numéro 9 dans la bouche. Pourquoi la tête de mort? Je ne sais pas, j’aime ça, et le numéro 9, parce que c’est mon numéro.

“Avant de jouer je mets du parfum: pour moi, c’est une forme de respect de l’adversaire.”

“Je rêve de porter des kilts ou des jupes. Ce sont sans doute mes racines africaines. Nous les hommes, en Afrique, on porte des boubous, des vêtements qui s’apparentent à des robes ou voire des jupes.”

“On se comporte autrement, on a un port de corps différent quand on est en survêtement ou en costume cravate.”

“L’habit ne fait pas le moine, mais l’habit fait l’attitude.”