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“Nude, c’est le parfum de la peau de Naomi Campbell portant les robes d’Azzedine Alaïa”

18 avril 2018

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Ce sera la dernière fragrance qu’Azzedine Alaïa aura sentie et adoubée avant sa disparition en novembre 2017. Elle s’appelle Eau de Parfum Nude, parce qu’elle fait référence à l’une des couleurs emblématiques qu’il utilisait dans sa mode. Une fragrance lactée addictive créée par la parfumeuse Marie Salamagne. Entretien. – Isabelle Cerboneschi.

Azzedine Alaïa n’aimait pas les parfums et encore moins l’idée que l’un d’entre eux porte son nom. Mais quand une maison de couture doit survivre au fondateur, le parfum est un passage obligé.

En 2015 est sorti le premier opus l’Eau de Parfum, puis un an plus tard l’Eau de Parfum Blanche, doucement amandée, et enfin l’Eau de Parfum Nude, lancée fin 2017, un mois après la disparition du couturier, le 17 novembre 2017. Un parfum sur lequel il aura travaillé avec sa garde rapprochée jusqu’au bout.

Pour sa première fragrance, Azzedine Alaïa voulait retrouver «la sensation de chaud et de froid et l’odeur qui émane d’un seau d’eau jeté sur un mur de chaux en Tunisie». Pendant des années je l’ai vu renâcler devant l’obstacle, repousser les délais, aller vers le parfum par défaut. Est-ce pour cela que je n’ai pas réussi à m’approprier cette senteur?

En revanche, coup de foudre pour l’Eau de Parfum Blanche, qui évoque un soleil à l’amande, et pour Nude, une senteur lactescente et douce comme un carré de chocolat blanc. Quelque chose de régressif, mais pas comme ces parfums gourmands qui finissent par écœurer. Nude rappelle ces fins de déjeuner, dans la grande cuisine d’Azzedine Alaïa, qui se terminaient par un café, un chocolat (suisse) et un éclat de rire.

La parfumeuse Marie Salamagne, qui a créé tous les parfums Alaïa raconte cette aventure olfactive.

I.C. Monsieur Alaïa n’aimait pas les parfums. Comment crée-t-on une fragrance avec une personne qui n’en veut pas?
Marie Salamagne:
On a la chance qu’il tombe amoureux d’un accord. C’est un sens qui ne se contrôle pas, l’odorat. La première note que Monsieur Alaïa a sentie l’a ramené à des souvenirs d’enfance et ça lui a plu. Nous nous sommes rencontrés par ce premier parfum. Ensuite s’est instaurée, je crois, une relation de confiance et de sincérité et nous avons développé ensemble notre langage olfactif. J’ai appris à le connaître un peu mieux, à le décoder. Il était d’une telle générosité qu’en passant du temps à ses côtés, j’apprenais à vivre la marque.

Vous avez conçu les trois parfums de Monsieur Alaïa, or le troisième semble non pas le plus gourmand, mais le plus régressif, avec un côté lactescent. Quel était son souhait pour cette fragrance?
Pour lui, Nude était la suite de l’histoire: il voulait exprimer ses couleurs emblématiques à travers ses parfums. Or pour celui-ci, il n’y a pas vraiment eu de brief. Il s’agissait d’interpréter cette couleur avec toute la sensualité qu’elle sous-entendait. Quand vous évoquez cet effet un peu lacté, c’est totalement vrai, mais pas comme dans l’Eau de Parfum Blanche, qui était amandée. Dans Nude, il y a de la fève tonka, avec une tonalité un peu boisée, chocolat blanc. Le mot clef de ce parfum, c’était «peau» et c’est ce que j’ai essayé de retranscrire. Nude, c’est la peau de Naomi Campbell portant les robes de Monsieur Alaïa. Je voulais retrouver ce velouté charnel dans la note. J’ai joué sur un duo boisé-tonka, avec du bois de cèdre et du santal.

Vous n’êtes volontairement pas partie dans une direction de parfum «cuir »?
Je ne pense pas qu’il aurait aimé développer une note de cuir. Ce n’était pas dans ses souhaits: il voulait aller là où on ne l’attendait pas. Par ailleurs, pour lui, le Nude n’était pas un cuir. Quand il évoquait Naomi ou son travail autour du Nude, c’est la chaleur de cette couleur qu’il voulait travailler.

Azzedine Alaïa vous a-t-il confié un souvenir particulier?
Pour les deux premiers opus, oui. Pour l’Eau de Parfum, il voulait recréer la sensation de chaud et de froid ainsi que l’odeur qui émane d’un seau d’eau jeté sur un mur de chaux en Tunisie. C’était un souvenir d’enfance. La note a été créée dans le contraste, afin de rendre cet effet de chaud-froid. Monsieur Alaïa y était très attaché. Il en parlait comme d’une madeleine de Proust. Pour l’Eau de Parfum Blanche, il avait en mémoire l’Alhambra, avec ces jeux de clair-obscur. Cela rappelait aussi à mes yeux tout son travail de découpe, la peau que l’on devinait à travers un vêtement. J’ai aussi puisé dans mes propres souvenirs pour interpréter l’Alhambra et j’avais en tête les jardins, d’où la partie florale, ce côté blanc que l’on retrouve dans la note légèrement amandée. Une manière de faire vivre ces fleurs, de les interpréter, sans tomber dans quelque chose de trop littéral, de trop attendu.

Y-a-t-il un point commun entre les trois fragrances?
Oui, elles ont une trame commune que nous avons appelée « l’impression de peau », une animalité faite de musc.

Y-a-t-il eu de la part du couturier des hésitations, des retours en arrière, des modifications pendant le processus de création de Nude?
Oui. Il a choisi la note assez rapidement, comme une évidence, mais pendant le développement, il lui manquait une accroche. Alors un jour, je me suis rendue dans son atelier avec des petits échantillons du laboratoire pour lui faire sentir des matières premières. Je lui ai présenté tout ce qu’il y avait dans la formule: de la fleur d’oranger pétale, du cèdre, du santal, etc. Il regardait ces fioles avec des yeux d’enfant, il les photographiait avec son téléphone. Pour l’Eau de Parfum, il avait eu l’idée d’ajouter du poivre rose à la fin, pour apporter comme un éclat, et c’était un peu ce qui nous manquait pour Nude. Je lui ai fait sentir de la cardamome, et il m’a dit: « C’est exactement ça! On va mettre une trace de cardamome dans le parfum.» Quand je suis revenue avec le nouvel essai il était conforté dans cette décision.

Monsieur Alaïa était gourmand et adorait le chocolat. Est-ce la raison pour laquelle on trouve de la fêve tonka dans cette fragrance?
Il ne l’a jamais verbalisé. Il s’est laissé porter par son instinct comme pour les deux premières fragrances. Il me disait que parfumeur, ce n’était pas son métier: «je suis juste capable de te dire si j’aime ou si j’aime pas.» Mais il avait comme pour tout, l’œil, et dans ce cas le nez: il sentait très vite si cela correspondait à sa marque, à ce qu’il était. D’ailleurs, toute sa garde rapprochée était présente autour de la table, à ses côtés, pendant les comités de création: son bras droit Caroline Fabre Bazin, son amie Carla Sozzani, le designer Martin Szekely qui a dessiné le flacon,… Chacun avait son mot à dire, et même si c’était Monsieur Alaïa qui décidait à la fin, il avait une écoute extraordinaire. Quand toutes les étoiles s’alignaient, on le savait tous ensemble.

Et quand elles ne s’alignaient pas?
On le savait aussi et on se disait qu’on ferait mieux au prochain comité. Ce n’était pas grave. Monsieur Alaïa disait qu’il avait le temps: il préférait faire quelque chose de beau que de travailler dans la hâte.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour développer Nude?
Une petite année. Ces comités de création avaient lieu tous les mois ou tous les deux mois. Ce qui était un luxe car cela nous permettait d’avoir du recul sur ce que l’on faisait. Quand on se retrouvait tous ensemble, on voyait l’avancée de chacun avec un regard très frais. C’était brillant de sa part d’avoir fonctionné comme cela.

Qu’a-t-il dit lorsqu’il l’a senti pour la première fois?
Parfois, il n’y avait pas de mot. Juste un sourire…

“Dans Nude, il y a de la fève tonka, avec une tonalité un peu boisée, chocolat blanc. Le mot clef de ce parfum, c’était ‘peau’ et c’est ce que j’ai essayé de retranscrire.”