Alaïa, à effleurer du bout de l’âme

23 janvier 2018

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Au 18 rue de la Verrerie à Paris, 41 créations d’Azzedine Alaïa ont été choisies par Olivier Saillard et seront exposées dans la maison du couturier jusqu’au 10 juin. Cette exposition en forme d’hommage, qui se tient dans la salle où avaient lieu les défilés, couvre une période qui va de 1981 à 2017. Et pourtant, impossible de dater une seule pièce: la mode d’Azzedine Alaïa est immortelle. – Isabelle Cerboneschi.

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n ce dimanche pluvieux je me faufile sous la porte cochère du 18 rue de la Verrerie, à Paris mais pour la première fois ce sera sans lui. Sans Azzedine Alaïa, sans ses éclats de rire: juste ses éclats.

 

« Je suis couturier », est la première exposition dédiée au maître dans ce lieu qui lui servait de royaume: atelier, galerie d’art, boutique, hôtel, salle de défilé, et surtout cuisine, là où il passaient tous ceux qui voulaient le voir. Parce que c’était ici, autour de la table que tout se nouait et se dénouait.

 

Dans la salle où avait lieu les défilés, moments tant attendus car arrivant hors calendrier officiel et à des dates improbables, 41 oeuvres de Monsieur Alaïa révèlent leur absolue beauté. Elles moulent des corps invisibles et parfaits, comme si l’air les avait épousées. Ce ne sont que courbes et contre-courbes, ondulations et arabesques. En les regardant, je me souviens des paroles de Monsieur Alaïa et son goût pour les derrières. Il a toujours aimé les courbes. Dieu que la femme est belle en Alaïa! Une robe blanche sculpturale, avec une capuche, ressemble à celle qui fut portée par Grace Jones. Je reconnais soudain certaines pièces de sa dernière collection haute couture qu’il nous avait prêtées une semaine avant de disparaître pour un dernier shooting. Notamment celle qui finissait le défilé, portée par Naomi Campbell.

 

Au moment où je me fais cette réflexion, Naomi Campbell apparaît, comme si la robe avait eu le pouvoir de la matérialiser. Sauf qu’il n’en est rien. Elle sort des cuisines où elle avait ses habitudes, comme elle prend le temps de l’expliquer à Jack Lang. Elle appelait Azzedine Alaïa « papa », ainsi que toutes les autres filles qu’il a su transformer en déesses. Elle traverse la salle, hiératique, belle au delà de la beauté, telle la reine qu’elle fut lors du dernier défilé haute couture qui s’était tenu ici même l’été dernier. Les questions que j’aimerais lui poser resteront suspendues dans les airs, comme les robes qui nous entourent.

 

« Certaines des personnes qui visitent l’exposition me disent: « comme c’est triste! ». Mais ne rien faire aurait été encore plus triste, confie Olivier Saillard qui avait organisé la sublime exposition dédiée à Monsieur Alaïa au Palais Galliera, le musée de la mode qu’il a dirigé pendant sept ans. Azzedine était d’un caractère très combatif et il n’aimerait pas que les gens tombent dans une mélancolie contreproductive. Il a fait un travail si extraordinaire que c’est notre mission de le conserver, de protéger cette oeuvre et d’organiser des expositions à foison, parler de ce talent unique qu’était Azzedine Alaïa. »

 

« C’était prévu, tout cela! Nous avons créé l’association en 2007. Nous savions que nous n’étions pas immortels », explique Carla Sozzani, l’amie de toujours, en tout cas l’amie de quarante ans de Monsieur Alaïa. C’est avec elle et avec son compagnon, l’artiste Christoph von Weyhe, qu’Azzedine Alaïa, a choisi de créer l’Association qui porte son nom. Juste après sa disparition. Carla Sozzani, la présidente de l’Association, a approché Olivier Saillard, le directeur en partance du Musée Galliera, afin de le convaincre de rejoindre l’Association, destinée à devenir une fondation, ainsi que le souhaitait le couturier. il a dit oui. « C’est moins un projet professionnel qu’une mission morale de protéger l’œuvre d’Azzedine et la mettre en avant. Oui j’ai envie d’y jouer un rôle», confie Olivier Saillard.

 

Azzedine Alaïa m’avait souvent parlé de son désir de transformer son hôtel particulier en lieu d’exposition pour y montrer ses propres collections et celles des autres: en plusieurs décennies, il a collectionné les vêtements des plus grands noms de l’histoire de la mode. « Il y a tellement d’expositions à inventer! confie Carla Sozzani. Azzedine a collectionné soixante ans de son travail. Plus tout le travail des autres! C’est gigantesque! »

 

L’exposition commence le premier jour de la semaine de la haute couture. Un comble pour un couturier qui défilait à contretemps, en dehors de toute norme et tout calendrier, quand ça lui chantait, ou plutôt quand ses robes étaient prêtes. Or « elles ne sont jamais prêtes », me disait-il en riant.

 

« C’est le bon moment pour montrer son travail de couturier, de sculpteur et d’architecte, relève encore Olivier Saillard. C’est le dernier couturier au sens strict, qui savait coudre, épingler, assembler, concevoir un patron. De cette virtuosité il a su tirer un style comme l’a fait Balenciaga ou Madeleine Vionnet avant lui. C’est rare.  Un style c’est une architecture des corps servie par une science du vêtement qui ne peut naître que de la technique de coupe. C’était un couturier comme il n’en existe plus. » Puis il ajoute: « J’ai eu la liberté de choisir les vêtements que je voulais exposer. J’ai préféré aller vers ce qu’il y avait de plus intemporel: des noirs et des blancs. Je me disais que parler d’intemporalité, pour Azzedine, c’était ce qu’il y avait de plus juste. L’éternité lui allait bien. »