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Dior X Tomaso Binga: quand l’esprit du féminisme s’empare de la mode

Fashion week, Paris: Maria Grazia Chiuri a invité l’artiste italienne féministe Tomaso Binga chez Dior pour scénographier le défilé automne-hiver 2019-20. La directrice artistique de la maison continue à construire son vocabulaire, convoquant certaines silhouettes du passé afin de trouver une réponse aux interrogations de notre époque, notamment la place de la femme dans la société. Pour appuyer son propos, elle a convoqué une figure du féminisme: Tomaso Binga et son fameux Alfabetiere murale. Rencontre – Isabelle Cerboneschi, Paris.

28 février 2019

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Dior, collection automne-hiver 2019-2020. Photo: © Sarah Pintadosi pour Dior.

Dior, défilé automne-hiver 2019-2020. Photo: © Dior.

Dans le jardin du Musée Rodin, un bâtiment blanc, rectangulaire, arbore les lettres D.I.O.R écrites dans un alphabet particulier: chaque lettre est formée par un corps de femme nue, le corps de l’artiste italienne Tomaso Binga. C’est à elle que Maria Grazia Chiuri, la directrice artistique de Dior a fait appel pour réaliser la scénographie du défilé prêt-à-porter automne-hiver 2019-20. Depuis son arrivée cher Dior, la créatrice italienne utilise le podium pour y faire défiler non seulement des vêtements mais aussi des slogans féministes. « We should all be feminist », était-il écrit sur un T-Shirt lors de sa première collection. «  Sisterhood is Powerful » lit-on sur le premier look du défilé. Une sorte de révolution à l’envers qui, si elle devait avoir lieu, descendrait de la cour à la rue.

Pour cette collection automne-hiver 2019-20 elle s’est inspirée des figures des Teddy Girls, les homologues féminines des Teddy Boys dans les années 1950, l’une des premières subcultures qui a émergé en Angleterre. Leur style était un joyeux mélange édouardien-rock and roll. Elles portaient des vestes d’hommes, des blousons de cuir, des jeans retroussés, des coiffures extravagantes façon banane et étaient en révolte contre l’austérité de l’après-guerre.

Ce sont ces figures de femmes rebelles qui ont inspiré Maria Grazia Chiuri. On en retrouve la trace dans l’usage du tartan, qui a fait partie, plus tard, de l’uniforme des punks. Elle revisite la ligne du tailleur Bar et lui donne une allure plus masculine. Elle repense le blouson noir créé par Yves Saint Laurent pour Dior ainsi que la robe Miss Dior de la fin des années 1940, et elle en fait autre chose: une allure qui semble taillée pour les Millennials riches et (un peu) rebelles. Sans oublier les fameux T-Shirts à thèmes. Le défilé ouvre sur ces mots de la poétesse américaine Robin Morgan datant de 1984:  « Sisterhood is Global ».

Et pour appuyer son propos, Maria Grazia Chiuri a demandé à l’artiste italienne Tomaso Binga de créer la scénographie du défilé. Bianca Pucciarelli Menna, son véritable nom, est née à Salerne en 1931. Mais c’est lorsqu’elle a choisi de se rebaptiser Tomaso, un prénom qu’elle a emprunté au poète Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), qu’elle s’est réinventée et a choisi de bâtir une œuvre contestataire et féministe, révoltée qu’elle était par la manière dont on traitait, et traite encore, les femmes dans son pays et ailleurs. Installée à Rome dans les années 1970, elle entendait bousculer l’ordre établi grâce à des happenings dérangeants, usant du travestissement. Lors de l’un de ces moments artistiques, elle s’est même déguisée en pape et invitait les spectateurs à confesser leurs péchés et leur donnait l’absolution.

En 1976, l’artiste a créé “l’Alfabetiere murale”, un vaste collage où se mêlent des lettres de l’alphabet et son propre corps, qu’elle contorsionne pour lui faire représenter une lettre de l’alphabet. Cette œuvre se veut une critique de l’usage que l’on fait du corps de la femme « que les hommes utilisent pour faire des publicités pour des voitures et pour bien d’autres choses », dit-elle. Thomas Binga a ouvert le défilé avec cette phrase: « En tant que femmes et féministes nous devons nous gérer nous-mêmes et cette révolte sera notre victoire silencieuse ». Elle était entourée de deux mannequins arborant des T-shirts à slogan:  « Sisterhood is global »  et  « Sisterhood is Powerful »,  en hommage aux oeuvres de la poétesse Robin Morgan, dont l’œuvre repose sur le concept de sororité. Le jour du défilé, l’artiste portait une robe qu’elle avait réalisée elle-même avec deux robes dont l’une était devenue trop petite. Et cela la faisait rire. Rencontre.

I.C. : La mode est-elle un langage qui pourrait détruire les stéréotypes?
Tomaso Binga: La mode peut faire de la politique, mais elle doit trouver des canaux différents et que ce ne soit pas que du business.

Pourquoi avoir pris un prénom masculin?
C’était une provocation. C’était aussi une performance. Toutes les femmes qui travaillent dans l’art n’ont pas eu besoin de changer de nom. C’est en prenant un prénom d’homme que je prenais position: je voulais lutter contre l’attitude de l’homme tout en prenant son habit. Il est toujours nécessaire aujourd’hui de prendre position sur certains sujets et notamment sur la place de la femme dans la société. On peut voir que dans de nombreux pays on est de plus en plus ouvert sur la condition féminine mais en Italie, c’est plus difficile, car nous avons un lien puissant avec la religion, du fait de la présence du Vatican. Il est vrai que le dernier pape est plus ouvert, même si les hommes ont des privilèges qu’ils ne veulent pas perdre.

Quand avez-vous réalisé cet alphabet dont vous vous êtes servi pour la scénographie du défilé?
J’ai commencé à travailler dessus en 1975, mais il a été terminé en 1996. Chaque lettre est formée de mon propre corps. Je ne voulais pas montrer mon visage. Je ne voulais pas que ce travail soit relié à ma propre personne. Ce n’était pas important: ce qui comptait c’était la position. Je voulais le réaliser comme un alphabet pour les enfants, comme on apprend les lettres à l’école. J’ai écrit un poème qui est comme un acrostiche: chaque mot commence avec l’une des lettres de l’alphabet dans l’ordre: A, B, C, D, etc. “Abbiamo Bisogno Come Donne E Femministe Gestirci Hanno Impunemente Lordato Mondo Non Operando Positivamente Questa Rivolta Segna Tuttavia Una Vittoria Zittita.” (Nous avons besoin en tant que femmes et de féministes de nous gérer face aux  troubles de la seigneurie. Le monde ne fonctionne pas positivement. Cette révolte marque pourtant une victoire silencieuse, ndlr).  Et nous l’avons transcrit avec l’alphabet pour le défilé.

Comment Maria Grazia Chiuri en est-elle venue a vous demander de réaliser la scénographie du dernier défilé?
J’ai exposé mon alphabet dans une galerie, Maria Grazia l’a vu, elle était étonnée car pour cette collection, elle souhaitait s’interroger sur la place du corps de la femme et le féminisme. Or elle cherchait justement une artiste qui avait exploré ce thème. Ce fut une suite de rendez-vous. La vie est faite de ces rencontres hasardeuses et heureuses. C’est la première fois que je travaillais avec le monde de la mode.

En quoi votre travail se retrouve-t-il dans les vêtements de la collection Dior?
J’aime réaliser des choses étranges et on retrouve cela dans les vêtements de Maria Grazia. Dans cette collection elle fait référence aux Teddy Girls des années 1960, mais il y a plein de choses qui se combinent et qui ressemblent à mon travail: un mélange de styles, des références au passé, combinées pour répondre au présent.

Dior X Tomaso Binga: quand l’esprit du féminisme s’empare de la mode

28 février 2019

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Fashion week, Paris: Maria Grazia Chiuri a invité l’artiste italienne féministe Tomaso Binga chez Dior pour scénographier le défilé automne-hiver 2019-20. La directrice artistique de la maison continue à construire son vocabulaire, convoquant certaines silhouettes du passé afin de trouver une réponse aux interrogations de notre époque, notamment la place de la femme dans la société. Pour appuyer son propos, elle a convoqué une figure du féminisme: Tomaso Binga et son fameux Alfabetiere murale. Rencontre – Isabelle Cerboneschi, Paris.

Dans le jardin du Musée Rodin, un bâtiment blanc, rectangulaire, arbore les lettres D.I.O.R écrites dans un alphabet particulier: chaque lettre est formée par un corps de femme nue, le corps de l’artiste italienne Tomaso Binga. C’est à elle que Maria Grazia Chiuri, la directrice artistique de Dior a fait appel pour réaliser la scénographie du défilé prêt-à-porter automne-hiver 2019-20. Depuis son arrivée cher Dior, la créatrice italienne utilise le podium pour y faire défiler non seulement des vêtements mais aussi des slogans féministes. « We should all be feminist », était-il écrit sur un T-Shirt lors de sa première collection. «  Sisterhood is Powerful » lit-on sur le premier look du défilé. Une sorte de révolution à l’envers qui, si elle devait avoir lieu, descendrait de la cour à la rue.

Pour cette collection automne-hiver 2019-20 elle s’est inspirée des figures des Teddy Girls, les homologues féminines des Teddy Boys dans les années 1950, l’une des premières subcultures qui a émergé en Angleterre. Leur style était un joyeux mélange édouardien-rock and roll. Elles portaient des vestes d’hommes, des blousons de cuir, des jeans retroussés, des coiffures extravagantes façon banane et étaient en révolte contre l’austérité de l’après-guerre.

Ce sont ces figures de femmes rebelles qui ont inspiré Maria Grazia Chiuri. On en retrouve la trace dans l’usage du tartan, qui a fait partie, plus tard, de l’uniforme des punks. Elle revisite la ligne du tailleur Bar et lui donne une allure plus masculine. Elle repense le blouson noir créé par Yves Saint Laurent pour Dior ainsi que la robe Miss Dior de la fin des années 1940, et elle en fait autre chose: une allure qui semble taillée pour les Millennials riches et (un peu) rebelles. Sans oublier les fameux T-Shirts à thèmes. Le défilé ouvre sur ces mots de la poétesse américaine Robin Morgan datant de 1984:  « Sisterhood is Global ».

Et pour appuyer son propos, Maria Grazia Chiuri a demandé à l’artiste italienne Tomaso Binga de créer la scénographie du défilé. Bianca Pucciarelli Menna, son véritable nom, est née à Salerne en 1931. Mais c’est lorsqu’elle a choisi de se rebaptiser Tomaso, un prénom qu’elle a emprunté au poète Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), qu’elle s’est réinventée et a choisi de bâtir une œuvre contestataire et féministe, révoltée qu’elle était par la manière dont on traitait, et traite encore, les femmes dans son pays et ailleurs. Installée à Rome dans les années 1970, elle entendait bousculer l’ordre établi grâce à des happenings dérangeants, usant du travestissement. Lors de l’un de ces moments artistiques, elle s’est même déguisée en pape et invitait les spectateurs à confesser leurs péchés et leur donnait l’absolution.

En 1976, l’artiste a créé “l’Alfabetiere murale”, un vaste collage où se mêlent des lettres de l’alphabet et son propre corps, qu’elle contorsionne pour lui faire représenter une lettre de l’alphabet. Cette œuvre se veut une critique de l’usage que l’on fait du corps de la femme « que les hommes utilisent pour faire des publicités pour des voitures et pour bien d’autres choses », dit-elle. Thomas Binga a ouvert le défilé avec cette phrase: « En tant que femmes et féministes nous devons nous gérer nous-mêmes et cette révolte sera notre victoire silencieuse ». Elle était entourée de deux mannequins arborant des T-shirts à slogan:  « Sisterhood is global »  et  « Sisterhood is Powerful »,  en hommage aux oeuvres de la poétesse Robin Morgan, dont l’œuvre repose sur le concept de sororité. Le jour du défilé, l’artiste portait une robe qu’elle avait réalisée elle-même avec deux robes dont l’une était devenue trop petite. Et cela la faisait rire. Rencontre.

I.C. : La mode est-elle un langage qui pourrait détruire les stéréotypes?
Tomaso Binga: La mode peut faire de la politique, mais elle doit trouver des canaux différents et que ce ne soit pas que du business.

Pourquoi avoir pris un prénom masculin?
C’était une provocation. C’était aussi une performance. Toutes les femmes qui travaillent dans l’art n’ont pas eu besoin de changer de nom. C’est en prenant un prénom d’homme que je prenais position: je voulais lutter contre l’attitude de l’homme tout en prenant son habit. Il est toujours nécessaire aujourd’hui de prendre position sur certains sujets et notamment sur la place de la femme dans la société. On peut voir que dans de nombreux pays on est de plus en plus ouvert sur la condition féminine mais en Italie, c’est plus difficile, car nous avons un lien puissant avec la religion, du fait de la présence du Vatican. Il est vrai que le dernier pape est plus ouvert, même si les hommes ont des privilèges qu’ils ne veulent pas perdre.

Quand avez-vous réalisé cet alphabet dont vous vous êtes servi pour la scénographie du défilé?
J’ai commencé à travailler dessus en 1975, mais il a été terminé en 1996. Chaque lettre est formée de mon propre corps. Je ne voulais pas montrer mon visage. Je ne voulais pas que ce travail soit relié à ma propre personne. Ce n’était pas important: ce qui comptait c’était la position. Je voulais le réaliser comme un alphabet pour les enfants, comme on apprend les lettres à l’école. J’ai écrit un poème qui est comme un acrostiche: chaque mot commence avec l’une des lettres de l’alphabet dans l’ordre: A, B, C, D, etc. “Abbiamo Bisogno Come Donne E Femministe Gestirci Hanno Impunemente Lordato Mondo Non Operando Positivamente Questa Rivolta Segna Tuttavia Una Vittoria Zittita.” (Nous avons besoin en tant que femmes et de féministes de nous gérer face aux  troubles de la seigneurie. Le monde ne fonctionne pas positivement. Cette révolte marque pourtant une victoire silencieuse, ndlr).  Et nous l’avons transcrit avec l’alphabet pour le défilé.

Comment Maria Grazia Chiuri en est-elle venue a vous demander de réaliser la scénographie du dernier défilé?
J’ai exposé mon alphabet dans une galerie, Maria Grazia l’a vu, elle était étonnée car pour cette collection, elle souhaitait s’interroger sur la place du corps de la femme et le féminisme. Or elle cherchait justement une artiste qui avait exploré ce thème. Ce fut une suite de rendez-vous. La vie est faite de ces rencontres hasardeuses et heureuses. C’est la première fois que je travaillais avec le monde de la mode.

En quoi votre travail se retrouve-t-il dans les vêtements de la collection Dior?
J’aime réaliser des choses étranges et on retrouve cela dans les vêtements de Maria Grazia. Dans cette collection elle fait référence aux Teddy Girls des années 1960, mais il y a plein de choses qui se combinent et qui ressemblent à mon travail: un mélange de styles, des références au passé, combinées pour répondre au présent.