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INTERVIEWS: FRANÇOIS NARS

François Nars, que sont devenus vos rêves d’enfant?

3 novembre 2017

François Nars

François Nars a travaillé avec les plus grands photographes de mode et les plus grandes stars. Il a inventé le no-make up avant l’heure lorsqu’il a osé maquiller une peau d’une simple crème hydratante pour lui donner de la lumière. En lançant sa première gamme de rouges à lèvres en 1996 il ne se doutait pas du succès à venir. Rencontre. – Isabelle Cerboneschi, New York.

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rançois Nars est assis dans le salon du Ritz-Carlton, sur Central Park, à New York. Lorsqu’il se lève, s’approche en souriant et en tendant la main, je me demande si son horloge interne ne se serait pas cassée le jour de ses 35 ans? Travailler dans la beauté est un merveilleux élixir. Il faudra y songer dans une prochaine vie…

Le maquilleur et photographe François Nars est né dans le Sud de la France en 1959, entouré de fées, pardon, de femmes élégantes – sa mère Claudette et ses deux grands-mères Léa et Ginette – à qui il dédie l’ouvrage qui lui est consacré. Il a grandi en feuilletant les images de Vogue, en visionnant des films en noir et blanc sur lesquels se détachaient les visages sublimés de Greta Garbo ou de Marlene Dietrich. Nourri à cette esthétique, il fut pourtant le premier à oser réaliser un non-maquillage pour une série de photos de mode. Juste un peu de crème hydratante pour réveiller la beauté du mannequin. Du nude avant l’heure, des décennies avant l’heure.

Après avoir appris le maquillage à l’école des sœurs Carita à Paris et travaillé sur quelques défilés, François Nars s’envole pour New York en 1984 à la demande de Polly Mellen, célèbre styliste pour le Harper’s Bazaar puis le Vogue US. Il débarque à Manhattan au milieu de ces années flamboyantes de la mode, alors qu’un groupe de talents émergents – designers, stylistes, mannequins, photographes – étaient en train de définir une nouvelle esthétique. François Nars devient vite le maquilleur star, celui que tout le monde veut sur les défilés, les campagnes de publicité ou les shootings de mode. Il travaille avec les plus grands photographes: Paolo Roversi, Irving Penn, Helmut Newton, Richard Avedon, Patrick Demarchelier, Bruce Weber, Steven Meisel, pour ne citer qu’eux. C’est à lui que les stars – Isabella Rossellini, Anjelica Houston, Sharon Stone et Madonna, en tête – confient leur visage. Jusqu’au jour où il décide d’arrêter cette vie-là et de créer son propre business.

En 1994, il lance sa première ligne de douze rouges à lèvres chez Barneys à New York. Pas un maquillage pour fille effacée, non: il souhaite que ses produits sachent révéler une personnalité, que les femmes en tombent littéralement amoureuses. Il est le premier à inventer des noms extravagants pour ses couleurs: Sex Machine, Bad Education (Mauvaise éducation) ou bien Deap Throat (Gorge profonde). On pourrait écrire un livre porno avec le nom de ses couleurs. Il voulait des appellations puissamment sexy dont les femmes se souviendraient. Est- ce que l’on se rappelle un simple numéro écrit en tout petits sous un rouge à lèvres? En revanche, on n’oublie par un fard qui s’appelle Never say never (Ne dites jamais jamais). Son best-seller? le blush Orgasm, un rose-pêche doré et irisé. François Nars est sans doute le seul homme sur terre qui puisse se targuer d’avoir généré des millions de dollars grâce à un orgasme, fût-il de pigment.

  Les quatre lettres de son nom prennent tout l’espace sur le packaging noir de ses lignes de maquillage dessinées par le designer Fabien Baron. En 2000, François Nars a vendu sa marque à Shiseido mais en est resté le directeur artistique.

I.C: Quel était votre plus grand rêve d’enfant?
François Nars: Je crois que c’était de faire ce que je voulais, c’est-à-dire travailler dans la mode. Je devais avoir 12 ans quand j’ai commencé à y penser. Enfant, je ne songeais pas vraiment à un métier. Mon rêve, c’était d’être heureux tous les jours, de m’amuser et de profiter de l’enfance. Je crois que j’étais très conscient du fait qu’être enfant, finalement, c’était quand même une très bonne chose: je m’amusais beaucoup, j’avais beaucoup d’amis, on était toujours prêts à faire des bêtises.

Avez-vous le sentiment d’avoir accompli ce rêve-là?
Ah oui, totalement. J’ai réalisé beaucoup de mes rêves d’enfant et d’adolescent. Pendant l’adolescence, on commence à réaliser un petit peu ce qu’est la vie, ce que l’on aimerait faire plus tard. J’ai réalisé notamment mon rêve de devenir maquilleur, photographe et de travailler dans la mode avec tous les gens que j’avais admirés dans les magazines que je feuilletais quand j’étais jeune. J’ai eu beaucoup de chance.

Déjà adolescent, vous vouliez devenir photographe et maquilleur?
Oui, très tôt, vers l’âge de 12 ans, je savais exactement ce que je voulais faire plus tard. J’avais cette passion pour la mode, pour la photo et pour le maquillage. J’étais très précoce.

Comment cette passion est-elle née?
On ne sait pas vraiment comment les choses naissent…

Je crois que l’on peut chercher l’explication dans ma famille. Ma mère, mes grands-mères étaient des femmes très élégantes, très belles. Peut-être que cela a été le premier wake up call comme on dit en anglais: l’éveil à la mode, à la beauté, à l’élégance. Et puis, mon éducation s’est faite à travers les films que je regardais, les vieux films muets des années 30 avec Garbo, Dietrich. Je lisais aussi beaucoup les magazines que ma mère achetait, notamment le Vogue français: dans les années 70, c’était LE meilleur magazine au monde, le plus sophistiqué, le plus glamour! Je pense que ma passion est née d’un peu tout cela.

J’ai vu dans le livre qui vous est dédié une image de Greta Garbo. Vous parlez de ses films. En quoi cette imagerie a-t-elle influencé plus tard votre manière de maquiller ou vos choix de couleurs?
Je crois que c’était l’extrême sophistication, l’extrême perfection du cinéma des années 20-30 qui m’ont touché et surtout éveillé à une élégance, un glamour, un perfectionnisme extraordinaire. C’était le fait de ces extraordinaires directeurs comme Josef von Sternberg qui redessinait le visage de Marlene Dietrich avec de la lumière, tous ces hommes qui ont créé les mythes de ces années-là, et qui continuent à m’influencer encore aujourd’hui. Garbo et Dietrich sont toujours avec moi, tout le temps, quand je travaille, quoi qu’il arrive.

Le maquillage est-il une mise en scène de soi-même?
Oui, le maquillage est une mise en scène, une fantaisie. On aborde un monde où l’on exacerbe la beauté. Mais le maquillage n’est pas nécessaire, c’est un accessoire.

Quel était votre jouet préféré?
J’avais beaucoup de jouets mais sans être trop gâté. Jusqu’au milieu des années 60, il n’y avait pas l’abondance que l’on trouve aujourd’hui. Mon père m’avait acheté pour Noël une machine à visionner des films. On les projetait sur un mur. A l’époque, il n’y avait pas de vidéo bien sûr, donc c’étaient des mini-films de Walt Disney, des morceaux de films parce qu’on ne pouvait pas acheter le film en entier. J’adorais cette petite machine.

L’avez-vous gardée?
Non, hélas. J’aurais peut-être dû, mais avec l’arrivée des vidéos, des CD et des DVD, elle est partie.

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?
Je ne m’en souviens pas, honnêtement, mais je pense que c’était en couleur, même si je regardais beaucoup de films en noir et blanc. Quand je rêvais de Marlene Dietrich, peut-être la rêvais-je en noir et blanc…

Aviez-vous peur du noir?
Oh, comme tout enfant, oui, peut-être. J’aimais bien que la porte de ma chambre soit entrouverte quand j’allais dormir.

Quel était votre livre préféré?
J’aimais beaucoup les fables de La Fontaine. Je les lisais souvent. Ma grand-mère aussi me les lisait. C’est encore un des livres que j’adore, j’ai d’ailleurs toute la collection des fables de La Fontaine, des livres anciens que ma grand-mère m’a donnés.

Les avez-vous relues depuis?
Oui, de temps en temps, il m’arrive de les feuilleter. Elles sont tellement d’actualité!

Si votre enfance était un parfum, quel serait-il?
Je crois que ce serait les deux parfums de mes grands-mères, c’est-à-dire Shalimar de Guerlain pour l’une, et Detchema de Revillon pour l’autre. Ce sont des odeurs qui sont en moi. Le parfum de ma mère aussi, mais surtout celui de mes grands-mères. Elles étaient plus… Disons qu’il y a une chaleur naturelle chez les grands-parents et leurs parfums restent gravés en vous pour toujours. Il m’arrive de sentir Shalimar sur quelqu’un et ça me rappelle tout de suite ma grand-mère.

Donc c’est un parfum d’amour?
Ah, oui! C’est incroyable comme un parfum peut réveiller le passé et presque une présence. Une odeur, c’est fabuleux, c’est même dérangeant parfois.

Et si votre enfance avait un goût, quel serait-il?
Le goût de la mousse au chocolat de ma grand-mère, qu’elle faisait extraordinairement bien. Je crois que je n’ai jamais goûté une mousse au chocolat aussi bien réussie que la sienne. On a essayé de la refaire, plusieurs fois, c’est proche, mais il y a quand même toujours une consistance, un parfum qui manquent, quoi qu’il advienne.

Votre mère vous a aidé à définir votre vision de la beauté. Quels furent les moments les plus importants que vous ayez vécus avec elle enfant?
Lorsque je marchais dans la rue avec ma mère, elle était tellement élégante, tellement belle qu’elle attirait toute l’attention, quoi qu’elle fasse. Ce n’était pas seulement dû à sa manière de se vêtir, mais à sa beauté, un ensemble de choses. Et quand elle venait me chercher à l’école, les institutrices étaient sous le charme. J’étais très fier d’elle. C’est un souvenir très doux.

Quand vous avez commencé votre métier, quelles autres femmes vous ont inspiré?
Etant Français, Catherine Deneuve a toujours été une muse. J’ai grandi en regardant les films de Catherine, que j’ai rencontrée bien après. Charlotte Rampling, aussi, et quelques actrices italiennes comme Claudia Cardinale, Sophia Loren, Silvana Mangano. Ce petit groupe de femmes m’a beaucoup influencé du fait de leur physique, leur personnalité, leur charisme, très puissant.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?
Je passais la plupart de mes vacances à Biarritz. Mes parents et mes grands-parents y louaient une maison et nous y restions les deux mois d’été. J’y ai appris à aimer l’océan, la mer, les embruns, les vagues. Celles de Biarritz sont extrêmement puissantes. Ma mère me tenait dans ses bras et on restait dans les vagues. Certains jours, elles étaient très impressionnantes. Je n’en avais pas peur. C’était cela mes vacances jusqu’à l’âge de 15-16 ans.

Grimpiez-vous dans les arbres?
Non je n’étais pas un grimpeur, mais je nageais beaucoup. Je pouvais rester des heures et des heures sur la plage, le sable.

Vous souvenez-vous de l’enfant que vous avez été?
J’étais un enfant très aimé, très choyé par mes parents et par mes grands-parents, qui m’adoraient. J’aimais beaucoup rester avec ma famille. Je n’aimais pas beaucoup l’école, je préférais être avec mes amis, la famille. J’étais donc un enfant très serein sauf les jours de classe. La rentrée, surtout! C’était toujours un cauchemar.

Est-ce que cet enfant vous accompagne encore?
Oh, oui, absolument. Toute mon enfance, tous mes souvenirs m’accompagnent. Il me semble que pour beaucoup de choses je suis resté très enfant. Je crois que l’on vieillit moins vite quand on garde un côté enfantin, sans que cela devienne ridicule bien sûr. J’adore toujours m’amuser, j’adore rire. J’aime l’insouciance – bien que ce soit quelque chose que l’on perde quand on devient adulte –, cette insouciance de l’enfance que j’aimerais parfois retrouver.

• A lire: François Nars, Rizzoli International Publication INC, 201

Une version de cette interview est parue dans le Hors-série Mode du 17 septembre 2016