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“Je n’ai aucune conviction quand je crée: j’ai peur”

Vingt ans après avoir créé le Tourbillon Souverain, le maître horloger François-Paul Journe lance le Tourbillon Souverain Vertical. Lors d’un long entretien, il revient sur les temps forts de ces vingt dernières années, il évoque ses maîtres et l’importance du passé pour inventer le présent, il explique son sens tout particulier de l’écoulement du temps lors du processus créatif, il raconte les raisons de l’entrée de Chanel dans son entreprise et il rit aussi, parfois. – Isabelle Cerboneschi.

4 juin 2019

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François-Paul Journe dans ses ateliers. ©F-P Journe

La première fois que j’ai rencontré François-Paul Journe, c’était au début des années 1990. Il venait de s’installer à Genève dans un bureau sans charme, mais cela n’avait aucune importance car son trésor était tout entier dans sa tête et dans ses mains. En 1999 il me présentait son Tourbillon Souverain avec remontoir d’égalité. Vingt ans plus tard, dans sa manufacture, il m’explique son nouveau Tourbillon Souverain Vertical. Face à lui pour la énième fois, l’écoutant raconter cette nouvelle complication, comme si la chose allait de soi et que tout était simple, j’ai pris conscience de tout ce que le temps, lorsqu’il est bien employé et que le chemin suivi est juste, peut accomplir sur une destinée.

C’est une forme d’indifférence pour un futur dans lequel il n’avait pas envie de se projeter qui ont mené cet élève « difficile » vers le collège Lapérine, à Marseille (devenu le Lycée Professionnel Léonard de Vinci) pour y étudier l’horlogerie. Marseille, c’est la ville où il est né et dont il a gardé un peu de soleil dans la voix. Après un passage au Collège Pierre Girard à Paris, la loyauté familiale a fait le reste. Son oncle, Michel Journe, célèbre restaurateur d’horlogerie ancienne, avait ouvert la voie horlogère. Pourquoi ne pas la suivre ? Et c’est ainsi qu’oncle et neveu ont travaillé ensemble, restaurant les chefs-d’œuvre horlogers du passé.

La passion pour ce monde de l’infini précis et précieux n’est pas tombée sur lui comme une révélation : elle s’est révélée peu à peu, de manière naturelle, en faisant. Parce qu’il n’avait pas les moyens de s’offrir une montre signée par l’illustre d’Abraham-Louis Breguet, qu’il admirait, François-Paul Journe a décidé de réaliser sa propre montre de poche dotée d’un tourbillon, entièrement à la main. Il avait 20 ans. Il a mis cinq ans pour la terminer. Cette ténacité, ce jusque-boutisme font sa force encore aujourd’hui.

En apprenant à réparer des garde-temps anciens, il a compris que la voie à suivre était une subtile équation entre la quête de perfection, l’exploit technique et une esthétique intemporelle. Ses montres sont la synthèse de cela. Elles traduisent son respect de l’histoire horlogère, un goût personnel pour le classicisme et une certaine idée de l’horlogerie contemporaine. Ses garde-temps ont un visage sans âge, marqué non par les signes du temps, mais par l’histoire du temps. D’où sa devise « Invenit et fecit » (il a inventé et il a fait, ndlr), gravée sur ses cadrans.

François-Paul Journe fait partie de ces rares maîtres horlogers à n’avoir jamais sacrifié sa vision, poursuivant inlassablement ses idées iconoclastes, avec toujours, en guise de garde-fou, un respect pour les maîtres du passé. En septembre dernier, le groupe Chanel entrait à hauteur de 20% dans son entreprise, venant s’ajouter aux deux autres associés de François-Paul Journe, afin d’assurer la pérennité de son entreprise. Le maître horloger, depuis, appréhende la vie avec une légèreté qu’on ne lui connaissait pas.

Dans son propre panthéon horloger, Abraham Louis Breguet est le maître. Celui qui vient juste après, c’est George Daniels, ce maître horloger décédé en 2011. On pourrait rajouter un troisième homme à ce palmarès: l’expert horloger Jean-Claude Sabrier, dont François-Paul Journe a racheté la bibliothèque en 2015. Le maître horloger a une manière touchante de vénérer: il le fait de façon absolue, radicale, en miroir de son caractère. Le jour de notre rencontre, il m’a présenté l’un de ses plus grands admirateurs qui tient le blog The JourneGuy. Ce collectionneur a appris le français juste pour pouvoir l’interviewer sans traducteur. Dans cette fameuse interview, François-Paul Journe lui a confié qu’il rêvait d’une impossible rencontre : s’asseoir aux côtés de Breguet.The JourneGuy lui a offert tableau réalisé à son attention, le montrant à table avec Abraham-Louis Breguet et George Daniels. Le maître horloger en a perdu la voix.

François-Paul Journe est du genre obstiné: poursuivre tous les Graal, mais un à la fois. Il aura mis six ans pour créer la Sonnerie Souveraine avec répétition minutes qu’il a lancée en 2006 et retirée du catalogue fin 2018. Ce garde-temps était un exploit horloger et « une grande leçon d’humilité ». Il laisse temporairement la place à une montre astronomique qui sera lancée à l’occasion de la vente caritative Only Watch. Mais le jour de notre rencontre, il fut surtout question du Tourbillon Souverain Vertical, qu’il commençait à présenter. François-Paul Journe était serein, comme un homme qui n’a plus besoin de se prouver à lui-même qu’il est capable de tutoyer l’impossible.

I.C.: Qu’est-ce que le Tourbillon Souverain Vertical apporte de plus à celui que vous avez créé il y a vingt ans?
François-Paul Journe: Ce qui est formidable, c’est que le premier article sur le Tourbillon Souverain, c’est vous qui l’avez écrit! Vous devriez pouvoir répondre à cette question (rires). Il va apporter une nouvelle vie à ce tourbillon car c’est un produit légèrement différent. Le plus difficile fut de lui trouver un look. Une montre, c’est une émotion. Il faut qu’elle ravisse les gens. J’ai essayé de garder l’esprit du premier tourbillon bracelet que j’avais fait en 1991, tout y ajoutant quelque chose de moderne. Le cadran est formé du mouvement guilloché avec un petit cadran en émail.

Pourquoi un tourbillon vertical?
Abraham-Louis Breguet a inventé le tourbillon pour des montres de poche, or dans les poches, le tourbillon était positionné à la verticale. Ensuite, quand la personne s’en défaisait, elle le posait verticalement sur un support. Celui-ci, c’est la même chose sauf qu’il s’agit d’une montre-bracelet : quand on la met sur une table, le tourbillon reste vertical. Une fois qu’ils sont posés à plat, tous les tourbillons horizontaux perdent 4 secondes dans la nuit, parce qu’il y a plus de frottements sur la pointe des pivots. On perd des secondes, même avec un remontoir d’égalité.

Est-ce qu’il vous aurait été possible, technologiquement parlant, de le créer il y a vingt ans?
Il ne me manquait rien mais je n’y ai même pas pensé! Les idées viennent petit à petit.

Le visage très épuré de ce garde-temps, d’où vient-il?
Je suis revenu à mes premières amours. Il y a un grand classicisme dans ce modèle. Sur le cadran en émail, je voulais recréer l’une des plus belles polices de caractères qui existait sur les pendules du XVIIIe siècle, quand les émailleurs ont su faire des grands cadrans, vers 1770. Ils se sont appliqués alors à créer des polices de caractère très épurées. C’est un choix qui m’est très personnel: dans cette montre on retrouve un peu d’histoire de l’horlogerie, du classicisme et de la modernité. C’est ce mélange de tout qui fait mon style. On verra ce que je ferai dans vingt ans pour le prochain. J’espère que vous reviendrez (rires).

L’an passé vous avez retiré du catalogue la Grande Sonnerie que vous vouliez remplacer par une montre astronomique. Est-elle bientôt prête?
Le prototype de l’astronomique est fait, le mouvement tourne, c’est un travail de longue haleine. Il reste encore quelques petits détails à régler mais il sera dévoilé lors de la prochaine édition d’Only Watch. On espère qu’il permettra de faire gagner de l’argent au profit de la recherche sur la myopathie !

En général les montres cédées à Only Watch sont des pièces uniques. J’imagine que vous allez refaire d’autres exemplaires pour vos clients ?
C’est le prototype que nous mettons en vente. Ensuite il y aura la série. Enfin, quand je dis série : j’imagine qu’on en fabriquera autant d’exemplaires que la Grande Sonnerie. En 2006, quand on avait lancé la Grande Sonnerie, on a eu vingt commandes, et encore, on n’était pas trop connus ! Quand l’astronomique va faire le tour du monde avec Only Watch on aura certainement 40 commandes, au minimum. On va essayer de les tenir mais on ne pourra peut-être pas. Dans la Grande Sonnerie, il y avait 465 composants et dans celle-ci il y en a 900 ! Réussir à faire une montre astronomique, c’est aussi une histoire de prestige. Franco Cologni (le président de la Fondation de la Haute Horlogerie, ndlr) avait inventé un barème des complications, un peu comme l’échelle de Richter : le niveau 10 correspondait à une grande sonnerie. Il y a au moins 200 ou 300 marques qui aimeraient atteindre le niveau 10 et nous on l’arrête ! (rires).

Oui, mais la montre astronomique dépasse le niveau 10 !
C’est bien supérieur à 10 ! Mais l’astronomique est une compilation de complications qui sont nécessaires si l’on est amoureux du ciel et des étoiles. La mienne a été conçue pour observer la voûte céleste. C’est un instrument qui aurait pu servir à un astronome du XVIIIe ou du XIXe siècle : il lui aurait donné au minimum les informations nécessaires pour faire son métier. La Grande Sonnerie, en revanche, c’est comme si l’on faisait un triple salto arrière en se recevant sur la pointe des pieds, sans même être décoiffé. C’est un exercice très difficile.

Vous aviez mis six ans pour créer la Grande Sonnerie.
Oui et beaucoup plus pour l’astronomique : je l’ai commencée en 2006. Il y a beaucoup d’indications sur le cadran et je n’arrivais pas à trouver son esthétique. Pendant six ans, j’ai cherché comment j’allais dessiner le visage de cette montre. J’ai fait je ne sais combien de dessins ! Et quand j’ai trouvé la formule, on a pu travailler relativement vite. Tant que ce n’est pas bon, je remets le projet à plus tard et entretemps, je fais quelque chose de plus facile.

Entretemps vous avez lancé l’Elégante, avec son mouvement électromécanique qui s’arrête de fonctionner quand la personne cesse de porter sa montre et se remet automatiquement à l’heure lorsqu’elle est reprise en main.
Oui mais je n’ai pas beaucoup travaillé dessus car c’était un travail de recherche. Le plus compliqué fut de faire marcher les premières séries : je soudais les bobines au binoculaire avec le fer à souder ! La mise au point du concept a pris un an. Nous avons refait trois ou quatre fois les circuits intégrés. Maintenant tout va bien.

Avant l’Élégante vous n’aviez jamais défini vos montres selon un sexe donné, or celle-ci est clairement destinée aux femmes.
Je reprends une phrase de Jean-Claude Biver : « Une montre, c’est comme une voiture. » Où avez-vous vu qu’il y a des voitures pour les femmes ?

De nombreuses marques le pensent …
Je n’y crois pas du tout : il y a des petites tailles, des grandes tailles, … Au début, quand j’ai voulu faire l’Élégante, je voulais un design féminin. J’ai l’ai confié à une designer de Paris mais le résultat ressemblait à tout sauf à une montre F.P. Journe. Je l’ai donc fait moi-même : un design normal avec un cadran où l’on peut lire l’heure, une ligne des minutes ronde et des aiguilles qui tournent.

D’où vous vient cette conviction d’être dans le juste lorsque vous créez une nouvelle montre ?
Je n’ai aucune conviction quand je crée : j’ai peur. Mais je sais ce que j’ai envie de faire. En 1991 quand j’ai fait mon premier tourbillon bracelet, c’était trop tôt : il n’a pas plu. Je l’ai exposé à Bâle quand j’étais à l’AHCI. Les gens ne l’ont pas compris. Je l’ai mis à mon poignet et j’ai attendu. En 1994, je suis allé déjeuner à l’Hippopotamus de Montparnasse. C’était l’été, on avait les manches relevées. La fille à l’accueil a vu mon poignet et m’a dit : « C’est quoi cette montre ? C’est fantastique ! ». Et je me suis dit que si la réceptionniste de l’Hippopotamus était capable de comprendre ce que j’avais fait, cela voulait dire que le monde avait changé et que le moment était venu. J’ai commencé à dessiner la collection. A l’époque je vivais entre Paris et Sainte-Croix.

En 2016 vous avez créé le service Patrimoine, qui permet à des collectionneurs d’acheter des montres qui ne sont plus en production, mais que vous révisez entièrement. Comment évolue ce service ?
Très bien. L’idée est venue par hasard : des clients recherchaient un modèle particulier. Ils ne voulaient pas l’acheter en vente publique, ni sur internet. Ils nous ont demandé de la racheter pour eux, de la remettre en état et de leur donner une garantie. La première année, nous avons fait un chiffre de 1,7 million. Attention, ce n’est pas du gain, car c’est un service ! On ne gagne pas vraiment d’argent avec cela : la marge est toute petite. Mais c’est bon pour l’image et bon pour nos clients qui sont heureux de pouvoir acheter une montre en parfait état, presque comme si elle sortait de la manufacture. Je les achète chez Christie’s, chez Sotheby’s. J’ai récemment racheté une montre qui avait été volée lors du cambriolage du Musée de l’horlogerie de Genève (en novembre 2002, ndlr), qui avait été rachetée par les assurances. Nous l’avions prêtée en 2002 et elle nous est revenue après avoir fait tout ce chemin.

Pendant le dernier Salon International de la Haute Horlogerie, vous avez participé à la remise du Young Talent Competition destiné à découvrir de jeunes apprentis horlogers. La transmission dans votre métier est essentielle. Avez-vous le sentiment que les écoles laissent certains métiers de côtés ?
Oui mais c’est normal. Les écoles sont faites pour former des horlogers généralistes, parce que les maisons ont besoin de cela. Elles ne peuvent pas créer des artistes.

Le prix permet aux apprentis d’acheter leurs propres outils et leur donne une visibilité médiatique. Est-ce que cela suffit ?
L’atelier de mon oncle Michel était à Saint-Germain-des-Prés, dans le quartier des antiquaires. Il vendait des montres et des pendules anciennes, que nous réparions et tout de suite, j’ai été plongé dans le bain des collectionneurs. J’ai connu ces gens. Quand j’ai fait ma première montre, immédiatement des clients étaient là. Ces jeunes, qui sortent de l’école, n’ont pas eu cette chance : il leur faut une couverture médiatique importante pour qu’ils soient visibles. Cela va leur permettre, s’ils sont talentueux et ont le sens du commerce, de discuter avec des collectionneurs et de faire des propositions. Ils feront leur première affaire et s’ils travaillent bien, ils en feront une deuxième et cela s’enchaînera.

En parlant d’apprentissage, qui fut votre plus grand maître ?
George Daniels. C’était un autodidacte qui a aimé l’horlogerie follement. Quand il avait 15 ans, pour gagner sa vie, il jouait au poker sur les docks. Puis il a commencé à s’intéresser à la mécanique horlogère et quand il a découvert l’univers de Breguet, il a fait comme tous ceux qui naissent à l’horlogerie : il n’y a rien de plus beau que le premier tourbillon de Breguet et il en a fait sa propre version. Moi aussi, ma première montre, je l’ai créée par rapport à celle de Breguet. Tout le monde passe par là, c’est le tuyau originel.

Le grand problème des horlogers indépendants est la transmission de leur savoir et de leur entreprise. En septembre 2018 vous avez passé un accord avec Chanel qui a pris une participation de 20%. Ce n’est pas la première fois qu’on vous approche. Pourquoi avoir choisi Chanel ?
Ce sont des amis, ils aiment mon travail. Ils m’avaient déjà demandé d’entrer dans l’entreprise il y a dix ans mais j’attendais de voir ce que feraient mes enfants. Mon grand, Charles, qui est à Paris, fait des études d’histoire. C’est une bibliothèque vivante mais il n’est pas dans les montres. Le petit, je voulais le faire entrer à l’école d’horlogerie, à Genève, il y a 3 ans, mais sa passion c’est le basket. Chaque fois que je partais en voyage, j’étais inquiet. Je me suis dit que s’il m’arrivait quelque chose, je ne voudrais pas qu’un groupe vienne ennuyer mes enfants. Voilà pourquoi Chanel : on est dans le même business, le luxe à échelle humaine. Cela devrait rassurer tout le monde.

Êtes-vous heureux ?
Chaque fois que l’on me pose cette question, je réponds avec une litote : je ne suis pas malheureux (rires).

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“Je n’ai aucune conviction quand je crée: j’ai peur”

4 juin 2019

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Vingt ans après avoir créé le Tourbillon Souverain, le maître horloger François-Paul Journe lance le Tourbillon Souverain Vertical. Lors d’un long entretien, il revient sur les temps forts de ces vingt dernières années, il évoque ses maîtres et l’importance du passé pour inventer le présent, il explique son sens tout particulier de l’écoulement du temps lors du processus créatif, il raconte les raisons de l’entrée de Chanel dans son entreprise et il rit aussi, parfois. – Isabelle Cerboneschi.

La première fois que j’ai rencontré François-Paul Journe, c’était au début des années 1990. Il venait de s’installer à Genève dans un bureau sans charme, mais cela n’avait aucune importance car son trésor était tout entier dans sa tête et dans ses mains. En 1999 il me présentait son Tourbillon Souverain avec remontoir d’égalité. Vingt ans plus tard, dans sa manufacture, il m’explique son nouveau Tourbillon Souverain Vertical. Face à lui pour la énième fois, l’écoutant raconter cette nouvelle complication, comme si la chose allait de soi et que tout était simple, j’ai pris conscience de tout ce que le temps, lorsqu’il est bien employé et que le chemin suivi est juste, peut accomplir sur une destinée.

C’est une forme d’indifférence pour un futur dans lequel il n’avait pas envie de se projeter qui ont mené cet élève « difficile » vers le collège Lapérine, à Marseille (devenu le Lycée Professionnel Léonard de Vinci) pour y étudier l’horlogerie. Marseille, c’est la ville où il est né et dont il a gardé un peu de soleil dans la voix. Après un passage au Collège Pierre Girard à Paris, la loyauté familiale a fait le reste. Son oncle, Michel Journe, célèbre restaurateur d’horlogerie ancienne, avait ouvert la voie horlogère. Pourquoi ne pas la suivre ? Et c’est ainsi qu’oncle et neveu ont travaillé ensemble, restaurant les chefs-d’œuvre horlogers du passé.

La passion pour ce monde de l’infini précis et précieux n’est pas tombée sur lui comme une révélation : elle s’est révélée peu à peu, de manière naturelle, en faisant. Parce qu’il n’avait pas les moyens de s’offrir une montre signée par l’illustre d’Abraham-Louis Breguet, qu’il admirait, François-Paul Journe a décidé de réaliser sa propre montre de poche dotée d’un tourbillon, entièrement à la main. Il avait 20 ans. Il a mis cinq ans pour la terminer. Cette ténacité, ce jusque-boutisme font sa force encore aujourd’hui.

En apprenant à réparer des garde-temps anciens, il a compris que la voie à suivre était une subtile équation entre la quête de perfection, l’exploit technique et une esthétique intemporelle. Ses montres sont la synthèse de cela. Elles traduisent son respect de l’histoire horlogère, un goût personnel pour le classicisme et une certaine idée de l’horlogerie contemporaine. Ses garde-temps ont un visage sans âge, marqué non par les signes du temps, mais par l’histoire du temps. D’où sa devise « Invenit et fecit » (il a inventé et il a fait, ndlr), gravée sur ses cadrans.

François-Paul Journe fait partie de ces rares maîtres horlogers à n’avoir jamais sacrifié sa vision, poursuivant inlassablement ses idées iconoclastes, avec toujours, en guise de garde-fou, un respect pour les maîtres du passé. En septembre dernier, le groupe Chanel entrait à hauteur de 20% dans son entreprise, venant s’ajouter aux deux autres associés de François-Paul Journe, afin d’assurer la pérennité de son entreprise. Le maître horloger, depuis, appréhende la vie avec une légèreté qu’on ne lui connaissait pas.

Dans son propre panthéon horloger, Abraham Louis Breguet est le maître. Celui qui vient juste après, c’est George Daniels, ce maître horloger décédé en 2011. On pourrait rajouter un troisième homme à ce palmarès: l’expert horloger Jean-Claude Sabrier, dont François-Paul Journe a racheté la bibliothèque en 2015. Le maître horloger a une manière touchante de vénérer: il le fait de façon absolue, radicale, en miroir de son caractère. Le jour de notre rencontre, il m’a présenté l’un de ses plus grands admirateurs qui tient le blog The JourneGuy. Ce collectionneur a appris le français juste pour pouvoir l’interviewer sans traducteur. Dans cette fameuse interview, François-Paul Journe lui a confié qu’il rêvait d’une impossible rencontre : s’asseoir aux côtés de Breguet.The JourneGuy lui a offert tableau réalisé à son attention, le montrant à table avec Abraham-Louis Breguet et George Daniels. Le maître horloger en a perdu la voix.

François-Paul Journe est du genre obstiné: poursuivre tous les Graal, mais un à la fois. Il aura mis six ans pour créer la Sonnerie Souveraine avec répétition minutes qu’il a lancée en 2006 et retirée du catalogue fin 2018. Ce garde-temps était un exploit horloger et « une grande leçon d’humilité ». Il laisse temporairement la place à une montre astronomique qui sera lancée à l’occasion de la vente caritative Only Watch. Mais le jour de notre rencontre, il fut surtout question du Tourbillon Souverain Vertical, qu’il commençait à présenter. François-Paul Journe était serein, comme un homme qui n’a plus besoin de se prouver à lui-même qu’il est capable de tutoyer l’impossible.

I.C.: Qu’est-ce que le Tourbillon Souverain Vertical apporte de plus à celui que vous avez créé il y a vingt ans?
François-Paul Journe: Ce qui est formidable, c’est que le premier article sur le Tourbillon Souverain, c’est vous qui l’avez écrit! Vous devriez pouvoir répondre à cette question (rires). Il va apporter une nouvelle vie à ce tourbillon car c’est un produit légèrement différent. Le plus difficile fut de lui trouver un look. Une montre, c’est une émotion. Il faut qu’elle ravisse les gens. J’ai essayé de garder l’esprit du premier tourbillon bracelet que j’avais fait en 1991, tout y ajoutant quelque chose de moderne. Le cadran est formé du mouvement guilloché avec un petit cadran en émail.

Pourquoi un tourbillon vertical?
Abraham-Louis Breguet a inventé le tourbillon pour des montres de poche, or dans les poches, le tourbillon était positionné à la verticale. Ensuite, quand la personne s’en défaisait, elle le posait verticalement sur un support. Celui-ci, c’est la même chose sauf qu’il s’agit d’une montre-bracelet : quand on la met sur une table, le tourbillon reste vertical. Une fois qu’ils sont posés à plat, tous les tourbillons horizontaux perdent 4 secondes dans la nuit, parce qu’il y a plus de frottements sur la pointe des pivots. On perd des secondes, même avec un remontoir d’égalité.

Est-ce qu’il vous aurait été possible, technologiquement parlant, de le créer il y a vingt ans?
Il ne me manquait rien mais je n’y ai même pas pensé! Les idées viennent petit à petit.

Le visage très épuré de ce garde-temps, d’où vient-il?
Je suis revenu à mes premières amours. Il y a un grand classicisme dans ce modèle. Sur le cadran en émail, je voulais recréer l’une des plus belles polices de caractères qui existait sur les pendules du XVIIIe siècle, quand les émailleurs ont su faire des grands cadrans, vers 1770. Ils se sont appliqués alors à créer des polices de caractère très épurées. C’est un choix qui m’est très personnel: dans cette montre on retrouve un peu d’histoire de l’horlogerie, du classicisme et de la modernité. C’est ce mélange de tout qui fait mon style. On verra ce que je ferai dans vingt ans pour le prochain. J’espère que vous reviendrez (rires).

L’an passé vous avez retiré du catalogue la Grande Sonnerie que vous vouliez remplacer par une montre astronomique. Est-elle bientôt prête?
Le prototype de l’astronomique est fait, le mouvement tourne, c’est un travail de longue haleine. Il reste encore quelques petits détails à régler mais il sera dévoilé lors de la prochaine édition d’Only Watch. On espère qu’il permettra de faire gagner de l’argent au profit de la recherche sur la myopathie !

En général les montres cédées à Only Watch sont des pièces uniques. J’imagine que vous allez refaire d’autres exemplaires pour vos clients ?
C’est le prototype que nous mettons en vente. Ensuite il y aura la série. Enfin, quand je dis série : j’imagine qu’on en fabriquera autant d’exemplaires que la Grande Sonnerie. En 2006, quand on avait lancé la Grande Sonnerie, on a eu vingt commandes, et encore, on n’était pas trop connus ! Quand l’astronomique va faire le tour du monde avec Only Watch on aura certainement 40 commandes, au minimum. On va essayer de les tenir mais on ne pourra peut-être pas. Dans la Grande Sonnerie, il y avait 465 composants et dans celle-ci il y en a 900 ! Réussir à faire une montre astronomique, c’est aussi une histoire de prestige. Franco Cologni (le président de la Fondation de la Haute Horlogerie, ndlr) avait inventé un barème des complications, un peu comme l’échelle de Richter : le niveau 10 correspondait à une grande sonnerie. Il y a au moins 200 ou 300 marques qui aimeraient atteindre le niveau 10 et nous on l’arrête ! (rires).

Oui, mais la montre astronomique dépasse le niveau 10 !
C’est bien supérieur à 10 ! Mais l’astronomique est une compilation de complications qui sont nécessaires si l’on est amoureux du ciel et des étoiles. La mienne a été conçue pour observer la voûte céleste. C’est un instrument qui aurait pu servir à un astronome du XVIIIe ou du XIXe siècle : il lui aurait donné au minimum les informations nécessaires pour faire son métier. La Grande Sonnerie, en revanche, c’est comme si l’on faisait un triple salto arrière en se recevant sur la pointe des pieds, sans même être décoiffé. C’est un exercice très difficile.

Vous aviez mis six ans pour créer la Grande Sonnerie.
Oui et beaucoup plus pour l’astronomique : je l’ai commencée en 2006. Il y a beaucoup d’indications sur le cadran et je n’arrivais pas à trouver son esthétique. Pendant six ans, j’ai cherché comment j’allais dessiner le visage de cette montre. J’ai fait je ne sais combien de dessins ! Et quand j’ai trouvé la formule, on a pu travailler relativement vite. Tant que ce n’est pas bon, je remets le projet à plus tard et entretemps, je fais quelque chose de plus facile.

Entretemps vous avez lancé l’Elégante, avec son mouvement électromécanique qui s’arrête de fonctionner quand la personne cesse de porter sa montre et se remet automatiquement à l’heure lorsqu’elle est reprise en main.
Oui mais je n’ai pas beaucoup travaillé dessus car c’était un travail de recherche. Le plus compliqué fut de faire marcher les premières séries : je soudais les bobines au binoculaire avec le fer à souder ! La mise au point du concept a pris un an. Nous avons refait trois ou quatre fois les circuits intégrés. Maintenant tout va bien.

Avant l’Élégante vous n’aviez jamais défini vos montres selon un sexe donné, or celle-ci est clairement destinée aux femmes.
Je reprends une phrase de Jean-Claude Biver : « Une montre, c’est comme une voiture. » Où avez-vous vu qu’il y a des voitures pour les femmes ?

De nombreuses marques le pensent …
Je n’y crois pas du tout : il y a des petites tailles, des grandes tailles, … Au début, quand j’ai voulu faire l’Élégante, je voulais un design féminin. J’ai l’ai confié à une designer de Paris mais le résultat ressemblait à tout sauf à une montre F.P. Journe. Je l’ai donc fait moi-même : un design normal avec un cadran où l’on peut lire l’heure, une ligne des minutes ronde et des aiguilles qui tournent.

D’où vous vient cette conviction d’être dans le juste lorsque vous créez une nouvelle montre ?
Je n’ai aucune conviction quand je crée : j’ai peur. Mais je sais ce que j’ai envie de faire. En 1991 quand j’ai fait mon premier tourbillon bracelet, c’était trop tôt : il n’a pas plu. Je l’ai exposé à Bâle quand j’étais à l’AHCI. Les gens ne l’ont pas compris. Je l’ai mis à mon poignet et j’ai attendu. En 1994, je suis allé déjeuner à l’Hippopotamus de Montparnasse. C’était l’été, on avait les manches relevées. La fille à l’accueil a vu mon poignet et m’a dit : « C’est quoi cette montre ? C’est fantastique ! ». Et je me suis dit que si la réceptionniste de l’Hippopotamus était capable de comprendre ce que j’avais fait, cela voulait dire que le monde avait changé et que le moment était venu. J’ai commencé à dessiner la collection. A l’époque je vivais entre Paris et Sainte-Croix.

En 2016 vous avez créé le service Patrimoine, qui permet à des collectionneurs d’acheter des montres qui ne sont plus en production, mais que vous révisez entièrement. Comment évolue ce service ?
Très bien. L’idée est venue par hasard : des clients recherchaient un modèle particulier. Ils ne voulaient pas l’acheter en vente publique, ni sur internet. Ils nous ont demandé de la racheter pour eux, de la remettre en état et de leur donner une garantie. La première année, nous avons fait un chiffre de 1,7 million. Attention, ce n’est pas du gain, car c’est un service ! On ne gagne pas vraiment d’argent avec cela : la marge est toute petite. Mais c’est bon pour l’image et bon pour nos clients qui sont heureux de pouvoir acheter une montre en parfait état, presque comme si elle sortait de la manufacture. Je les achète chez Christie’s, chez Sotheby’s. J’ai récemment racheté une montre qui avait été volée lors du cambriolage du Musée de l’horlogerie de Genève (en novembre 2002, ndlr), qui avait été rachetée par les assurances. Nous l’avions prêtée en 2002 et elle nous est revenue après avoir fait tout ce chemin.

Pendant le dernier Salon International de la Haute Horlogerie, vous avez participé à la remise du Young Talent Competition destiné à découvrir de jeunes apprentis horlogers. La transmission dans votre métier est essentielle. Avez-vous le sentiment que les écoles laissent certains métiers de côtés ?
Oui mais c’est normal. Les écoles sont faites pour former des horlogers généralistes, parce que les maisons ont besoin de cela. Elles ne peuvent pas créer des artistes.

Le prix permet aux apprentis d’acheter leurs propres outils et leur donne une visibilité médiatique. Est-ce que cela suffit ?
L’atelier de mon oncle Michel était à Saint-Germain-des-Prés, dans le quartier des antiquaires. Il vendait des montres et des pendules anciennes, que nous réparions et tout de suite, j’ai été plongé dans le bain des collectionneurs. J’ai connu ces gens. Quand j’ai fait ma première montre, immédiatement des clients étaient là. Ces jeunes, qui sortent de l’école, n’ont pas eu cette chance : il leur faut une couverture médiatique importante pour qu’ils soient visibles. Cela va leur permettre, s’ils sont talentueux et ont le sens du commerce, de discuter avec des collectionneurs et de faire des propositions. Ils feront leur première affaire et s’ils travaillent bien, ils en feront une deuxième et cela s’enchaînera.

En parlant d’apprentissage, qui fut votre plus grand maître ?
George Daniels. C’était un autodidacte qui a aimé l’horlogerie follement. Quand il avait 15 ans, pour gagner sa vie, il jouait au poker sur les docks. Puis il a commencé à s’intéresser à la mécanique horlogère et quand il a découvert l’univers de Breguet, il a fait comme tous ceux qui naissent à l’horlogerie : il n’y a rien de plus beau que le premier tourbillon de Breguet et il en a fait sa propre version. Moi aussi, ma première montre, je l’ai créée par rapport à celle de Breguet. Tout le monde passe par là, c’est le tuyau originel.

Le grand problème des horlogers indépendants est la transmission de leur savoir et de leur entreprise. En septembre 2018 vous avez passé un accord avec Chanel qui a pris une participation de 20%. Ce n’est pas la première fois qu’on vous approche. Pourquoi avoir choisi Chanel ?
Ce sont des amis, ils aiment mon travail. Ils m’avaient déjà demandé d’entrer dans l’entreprise il y a dix ans mais j’attendais de voir ce que feraient mes enfants. Mon grand, Charles, qui est à Paris, fait des études d’histoire. C’est une bibliothèque vivante mais il n’est pas dans les montres. Le petit, je voulais le faire entrer à l’école d’horlogerie, à Genève, il y a 3 ans, mais sa passion c’est le basket. Chaque fois que je partais en voyage, j’étais inquiet. Je me suis dit que s’il m’arrivait quelque chose, je ne voudrais pas qu’un groupe vienne ennuyer mes enfants. Voilà pourquoi Chanel : on est dans le même business, le luxe à échelle humaine. Cela devrait rassurer tout le monde.

Êtes-vous heureux ?
Chaque fois que l’on me pose cette question, je réponds avec une litote : je ne suis pas malheureux (rires).