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Les parfums “gender fluid” de Francis Kurkdjian

6 février 2019

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Quand la question des “gender fluid”, ces personnes qui ne se définissent pas selon leur sexe d’origine, a commencé à émerger il y a quelques années, le parfumeur s’est interrogé sur ce qui déterminait le genre en parfumerie. Il a donné la plus belle des réponses: avec une même liste d’ingrédients il a créé deux formules différentes, sans les attribuer à un sexe en particulier. Le lancement de ces deux eaux de parfum portant le même nom – Gentle Fluidity – a eu lieu en janvier. Rencontre. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

Francis Kurkdjian fait partie de cette première vague de parfumeurs indépendants qui ont décidé de créer leur propre maison de parfums en marge des grands groupes.

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois en 2001, lorsqu’il a créé son atelier de parfumerie sur mesure. Il avait déjà derrière lui de beaux succès de parfumerie, dont Le Mâle, de Jean Paul Gaultier, une senteur pour homme révolutionnaire car à la limite des genres, déjà.

En 2009, il a co-fondé avec Marc Chaya, la Maison Francis Kurkdjian. Vingt ans plus tard, en janvier 2019, il lance deux nouvelles eaux de parfum portant le même nom: Gentle Fluidity. Deux fragrances inspirées d’un phénomène de société.

Quand on a commencé à parler des « gender fluid », ces personnes qui ne se reconnaissent pas dans leur genre d’origine, ou qui préfèrent balancer de l’un à l’autre, Francis Kurkdjian s’est demandé à quoi cela pourrait correspondre dans le domaine de la parfumerie. « Une eau de Cologne était un début de réponse. Mais cela ne me suffisait pas. Être gender fluid, c’est ressentir qu’avec le même ADN, on a deux identités différentes . Pour traduire ce concept en parfumerie, je me suis dit que j’allais créer un parfum qui soit comme la soie. La soie n’a pas de sexe. Si j’en fais une cravate, par convention elle va être masculine et si j’en fait une robe, par convention elle va devenir féminine. Je me suis dit qu’il serait intéressant de faire deux parfums avec une même liste de matières premières qui me permettrait d’exprimer deux identités différentes.»

Il existe une version or et une version argent de Gentle Fluidity, mais aucune ne mentionne un sexe: la première est un oriental-musqué et la seconde un aromatique boisé. « Dans les ingrédients majeurs on trouve une baie de genièvre, qui exprime la fraîcheur dans les parfums pour hommes mais on peut aussi en mettre une trace dans les parfums floraux, car cela leur apporte une « naturalité ». Il y a de l’essence de coriandre, elle aussi ambivalente: selon le dosage, elle est à la frontière entre une fleur épicée et une sauge. J’ai choisi la noix de muscade, qui n’a pas vraiment de genre. Une note d’ailleurs n’est pas féminine ou masculine: il y a du jasmin dans le parfum Eau Sauvage de Christian Dior, qui est l’archétype du parfum masculin. Tout est une question de concentration et d’équilibre entre les notes. Dans les deux Gentle Fluidity on retrouve un accord musqué, un boisé-ambré et un accord vanille. J’ai travaillé les deux parfums en parallèle et j’ai épuré la formule au maximum afin d’exprimer ce que je voulais. »

Avec ces deux fragrances sans genre, Francis Kurkdjian pousse les distributeurs à repenser la présentation en rayons. « Nous avons la chance d’avoir nos propres boutiques et nos propres corners au Printemps et aux Galeries Lafayette. Mais la conséquence de l’évolution du genre dans la société va être complexe pour la distribution. Si l’on décide demain que les objets ne sont plus régis par le genre féminin ou masculin où mettra-t-on les choses? », s’interroge le parfumeur.

Cette question, la maison l’Artisan Parfumeur se l’est déjà posée: tous les packagings, toutes les boutiques ont été repensés et sont devenus « gender free », sans genre. Un client ou une cliente choisit le parfum qui l’attire intuitivement sans plus se demander pour qui il a été conçu. « Aux Etat-Unis, les jeunes générations revendiquent cette non séparation des genres, relève le parfumeur. La pression va devenir de plus en plus forte. Cela va être un énorme chantier à mettre en place. Dans ma collection j’ai Apom Homme et Apom Femme. Je vais en faire quoi? Un jour ou l’autre je vais devoir apporter une réponse. »

La question que pose Francis Kurkdjian dépasse bien sûr le seul domaine de la parfumerie. En 1994, Calvin Klein avait lancé l’eau de toilette CKOne, le premier parfum « unisexe » revendiqué comme tel. Le designer rêvait aussi d’une mode unisexe, taillée de la même manière pour l’homme et la femme. A l’époque il s’agissait surtout de faire des économies sur les coûts de production: il revient bien moins cher de tout fabriquer sur la base d’un seul patron. Sauf que le designer était en avance de presque trente ans sur l’époque. « Ce n’était pas la même revendication: dans les années 1990, on restait des filles et des garçons, même si on partageait des codes, des vêtements et des parfums, relève le parfumeur. Aujourd’hui, la complexité naît de la volonté d’effacer les genres. J’ai lu dans le New York Times l’histoire de parents qui élèvent leurs enfants dans un non genre: ils ne veulent pas révéler leur sexe biologique pour leur laisser le choix plus tard de s’autodéterminer. Aujourd’hui tout est « genré », mais peut-être que dans cinquante ans on sera un être humain qui sera homme ou femme et qui pourra avoir des enfants avec qui il veut, de la manière qu’il aura choisie.»

Les deux nouvelles eaux de parfum de la Maison Francis Kurkdjian auraient dû s’appeler Gender Fluidity, mais lorsque le parfumeur a demandé son avis au metteur en scène Ciryl Teste, avec qui il a travaillé sur la pièce Festen, il y a eu un malentendu heureux. « Je lui parlais du concept de Gender Fluidity, mais avec nos mauvais accents anglais respectifs, il a compris Gentle Fluidity. C’est donc lui qui a trouvé involontairement le nom du parfum. C’est beaucoup mieux ainsi: dans dix ans, le concept de Gender Fluidity sera dépassé mais j’espère que les parfums survivront »

Les créateurs s’inspirent de ce qu’ils voient, de ce qu’ils ressentent, pour créer. Ils ne font pas forcément changer les choses, mais ils les observent. Ils prennent le pouls de la société et donnent une réponse esthétique à cette vie qui avance. « Un créateur est connecté à son époque à la fois de l’intérieur, sinon il ne peut la comprendre, mais aussi de l’extérieur, ce qui lui permet d’avoir une vision, explique Francis Kurkdjian. C’est la première fois qu’un sujet de société m’a interpelé à ce point et que j’ai voulu l’appréhender de manière frontale. Et je suis assez fier de mon histoire. »

Les parfums Gentle Fluidity sont en vente dans les boutiques Francis Kurkdjian à Paris, 5 rue d’Alger, 7 rue des Blanc-Manteaux, sur son corner au Printemps et aux Galerie Lafayette et dès février chez les distributeurs agréés.