La Sonnerie Souveraine cessera d’être fabriquée le 31 décembre 2018

11 janvier 2018

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Il aura fallu six ans à François-Paul Journe pour créer cette grande sonnerie. Elle fut lancée en 2006. Douze ans plus tard, le grand horloger décide de la retirer du catalogue: retour sur un chef d’œuvre. – Isabelle Cerboneschi.

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rançois-Paul Journe retirera son emblématique Sonnerie Souveraine F.P.Journe du catalogue dès le 31 décembre 2018. Le maître horloger invite donc les clients qui souhaiteraient acquérir ce modèle, une pièce de collection, à le commander pendant l’année en cours. De nouveaux collectionneurs, possédant la capacité financière de s’offrir une montre dotée d’un prix à six chiffres, sont apparu sur le marché ces dernières années, et ils s’intéressent à la marque. Combien de pièces auront été commandées à la fin de l’année 2018 et combien de collectionneurs auront vu leur garde-temps baptisé à leur nom?

 

Un ressort, un barillet, six ans de recherches, dix brevets déposés, 3 mois d’assemblage, 582 composants, 35’040 sonneries par an, et beaucoup de rage: voilà quelques uns des ingrédients qui furent nécessaires à la création de cette montre sonnant le temps qui passe.

 

Lorsque François-Paul Journe me l’avait présentée en mars 2006, il ne l’ôtait quasiment pas du poignet et hésitait à la laisser se faire photographier. Je n’osais d’ailleurs pas la toucher. Sans doute parce que cette grande sonnerie valait plusieurs centaines de milliers de francs. Mais aussi parce qu’elle relevait d’une autre époque: celle où les mécènes étaient des rois et qu’ils pouvaient tout s’offrir, même des montres qui sonnent le temps qui passe et chantent l’apologie des choses inutiles.

 

Je me souviens avoir laissé longtemps mon regard se promener dans le mouvement de la Sonnerie Souveraine de François-Paul Journe, comme une enfant fascinée par la magie d’un automate. En 2005, l’horloger avait dévoilé une première version de la grande sonnerie, «mais je n’en étais pas content. J’ai tout démonté et tout refait. Et j’ai mis un an à la stabiliser.» Tandis que François-Paul Journe racontait ses tâtonnements, la pièce égrenait ses quarts, ses demies, et l’heure, enfin rythmant la conversation: à chaque sonnerie, la conversation s’interrompait. Puis reprenait dans l’intervalle.

 

«Une grande sonnerie, ça doit donner 812 coups de marteau pendant 24 heures, alors qu’une répétition minute 32 coups au maximum», relevait François-Paul Journe. Toute la difficulté est là: dans l’énergie phénoménale qu’il s’agit de trouver. Mais le plus étonnant, dans cette pièce, qui peut aussi se mettre en mode répétition minute, c’est la facilité avec laquelle on peut la manipuler. «Le cahier des charges était simple: elle devait être comprise par un enfant de 8 ans.»

 

C’est au moment du remontage et de la mise à l’heure que les choses se compliquent avec les grandes sonneries, en général. C’est à ce moment précis que l’on risque la fausse manœuvre, qu’il y a de la casse, et que la montre se retrouve au service après-vente. François-Paul Journe avait résolu ce problème: «A la place de deux ressorts et deux barillets, comme sur les grandes sonneries traditionnelles, qui permettent de régler comme on veut l’énergie du mouvement ou de la sonnerie, je n’en ai mis qu’un seul pour les deux fonctions, qui ne se remonte que dans un sens.» Par un système de sûretés, lors de la mise à l’heure, la sonnerie est bloquée, et lorsque la sonnerie est engagée, il n’y a pas de remise à l’heure possible. Quant à la réserve de marche, «elle prend en compte la perte d’énergie globale, grace à un calcul différentiel», expliquait le maître horloger. Il y a 24 h de réserve de marche en mode grande sonnerie, et 5 jours pour l’indication des heures si l’on n’utilise pas la sonnerie. «Et quand il ne reste que trois tours de barillets – environ 24 à 30 h –, la sonnerie se bloque pour laisser 24 h de réserve de marche au mouvement afin que les heures continuent de tourner.»

 

«Cette pièce, c’est une grande leçon d’humilité, me disait-il. Il faut parfois taire sa rage quand ça marche mal. On vit de grands moments de solitude. Le plus difficile, ce furent les 2% qui restaient à perfectionner.»

 

La conversation ne portant que sur elle, la montre ne s’est jamais fait oublier. Mais dans la vraie vie, est-elle aussi présente, coupe-t-elle aussi les conversations? Dérange-t-elle les voisins d’opéra? «C’est une montre intime, pas un mégaphone, m’avait répondu François-Paul Journe. C’est un luxe absolu: seul son propriétaire l’entend. L’entourage qui ne sait pas, n’y prête pas attention et ne percevra pas la sonnerie.»

 

Juste avant de prendre congé, j’ai entendu l’horloger marmonner: «Je suis très fier d’y être arrivé.»