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Un été invincible

28 janvier 2019

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La semaine dernière, à Paris, la haute couture printemps-été 2019 était l’invitée d’honneur, transformant la ville en défilé de mode. Pendant ces quelques jours, les couturiers se sont livrés à ce bel exercice qui consiste à faire oublier les bruits du monde. Chacun à sa manière, en convoquant le passé, en visant l’épure, ou au contraire en s’immergeant dans l’extravagance.  — Isabelle Cerboneschi, Paris.

“Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible.”
L’Été, Albert Camus, extrait du Retour à Tipasa, 1952

Curieuse synchronicité des agendas: tandis que se tenait la semaine de la haute couture à Paris, à Davos, avait lieu le World Economic Forum. Tandis que dans la commune suisse, l’un des principaux sujets de préoccupation était la durabilité et le réchauffement climatique, à Paris les couturiers et grands couturiers s’interrogeaient sur la meilleure manière de faire face à un monde devenu opaque et conjurer un avenir un peu rassurant. Et pourquoi ne pas instiller un peu de pensée magique dans tous cela? Avec des paillettes et du glam en excès, un soupçon de décadence inspirée du passé, du tulle en volume XXL pour danser au bord du précipice. Ou à l’opposé, en se dénudant: avec des coupes rigoureuses, on peut faire face à tout, même au pire qui n’est jamais certain. C’est d’ailleurs l’une des politesses de la haute couture que de nous faire accroire qu’il y a des étoiles en plein midi.

Passé recomposé

Chaque couturier s’y prend à sa manière. « Faire un meilleur avenir avec les éléments élargis du passé ». Karl Lagerfeld aime à citer cette phrase de Goethe lorsqu’il évoque ses créations. Pour la dernière collection Chanel haute couture printemps-été 2019, il s’est inspiré du XVIIIe siècle, une période qu’il aime pour son énergie et sa vigueur, en rendant hommage aux marchands merciers qui vendaient des articles de luxe sous l’Ancien Régime et dont le métier disparu fut mis en lumière au Musée Cognacq-Jay*. Il évoque la délicatesse des fleurs de porcelaine dans toute la collection. Des fleurs peintes, en dentelles, en céramique, ou brodées dans les ateliers Lesage, ornant les robes et jusqu’aux bijoux de tête. Les silhouettes longilignes composaient avec les robes à la française revisitées. « C’est une collection sereine, idéale, hors du temps, tout à fait d’aujourd’hui, avec de nouvelles formes », commentait Karl Lagerfeld dans la note d’intention du défilé. Il fallait lire dans cette collection sa présence en creux: fatigué, il a laissé le soin de la révérence finale à Virginie Viard, la directrice du studio Chanel. Cœur serré…

La mode est un cirque pour Maria Grazia Chiuri qui a pris ce terme au pied de la lettre avec la dernière collection haute couture qu’elle a créée pour Dior. Les filles défilaient tandis que les acrobates de la troupe londonienne Mimbre se soutenaient l’une l’autre. Certains vêtements donnaient l’impression d’avoir eu un passé avant le défilé: effilochages, soie lavée-froissée. Le passé se lisait dans quelques broderies datant des années 1950 et empruntées aux archives de la maison Dior. Une certaine manière de parler de l’intemporalité de la haute couture, cette exception française qui a survécu à tout, jusque là.

Le duo britannique Ralph & Russo ont choisi d’évoquer les années 1960, lorsque l’on sirotait des Mai Tai au bord d’une piscine turquoise en écoutant des orchestres mexicains jouer de la samba. On nageait dans les Trente Glorieuses, l’avenir semblait radieux. Pas de Brexit à l’horizon. Tamara Ralph et Michael Russo ont convoqué l’esprit de l’actrice mexicaine Maria Felix. Tailleurs pantalon brodés couleur jade, céladon ou rose bubble gum, manches calypso, capes de plumes et capelines: la collection semble sortir d’une comédie musicale joyeuse, qui se terminerait bien.

Chez Azzaro, on évoque les années glorieuses du Studio 54. « Je me suis inspiré de toute les muses du Studio 54: Diana Ross, Bianca Jagger, confie Maxime Simoens, le directeur artistique de la maison. Le premier look, je voulais que ce soit une incarnation de Grace Jones: un costume très épaulé. Le dernier look est un faux nu: des strass et des franges. C’est l’esprit que Loris Azzaro voulait donner à sa maison. Il l’a créée dans les années 1970. Aujourd’hui nous sommes plongés dans la gravité: il nous manque la légèreté de cette époque. On n’est pas en train de révolutionner le monde, mais avoir de l’insouciance, cela permet de respirer.»

Métamorphoses

Clare Waight Keller, la directrice artistique de Givenchy, a décidé d’écrire un nouveau chapitre. Sa troisième collection haute couture surprend par sa modernité, par ses expérimentations, l’utilisation de tissus technologiques inusités dans la haute couture et l’arrivée inattendue du latex, dès le premier look, porté en leggins sous une veste de smoking au revers asymétrique et à la coupe parfaite, ou en body vermillon sous une robe de dentelle laquée noire. « J’ai voulu partir d’une page blanche: depuis les couleurs, en passant par les techniques, les formes, les structures, tout, j’ai tout voulu rafraichir, confie Clare Waight Keller après le défilé. J’ai cherché de nouvelles manières de faire les choses. Nous avons travaillé sur l’intensité des couleurs, comme si elles sortaient directement du tube de peinture, comme des pigments purs. De nouvelles formes, des hanches très définies, un tailoring très nerveux, du latex comme une seconde peau, qui donne une brillance moderne. Nous nous sommes appuyés sur la tradition et nous l’avons modernisée ». Quant aux silhouettes masculines, elles étaient graphiques, très pures. On sentait un retour au tailoring, tellement bienvenu après ce tsunami de streetwear. Mention spéciale pour ce manteau de guipure noire, si délicat, si désirable. Pour un dandy moderne.

Les défilés de Iris Van Herpen sont toujours à mi-chemin entre la couture et l’art. La designer est fascinée par l’évolution du corps humain et notamment les hybridations possibles avec le règne animal. Devant sa femme-oiseau, vêtue de strates de soie découpées au laser et superposées comme un millefeuille, on songe aux Métamorphoses d’Ovide. L’organza plissé à la main floute la silhouette, la soie liquide semble dotée d’une vie propre. Iris Van Herpen a travaillé avec l’artiste américain Kim Keever pour créer des robes nuages. Des bijoux-masques, imprimés en 3D dessinent des lignes de force sur les visages des mannequins. Tout cela est bouleversant de beauté…

Quand on parle des robes d’Elie Saab, on évoque souvent ses robes « sirènes ». Pour sa dernière collection haute couture, il semble avoir pris ce qualificatif au pied de la lettre et ses robes racontent un personnage légendaire, mi-terrestre, mi-aquatique, vêtu de broderies évoquant les algues et de ruissellements. Organza, satin duchesse, tulle, taffetas irisé, toutes les matières de la haute couture se mêlent pour obtenir des effets changeants. Subtile métamorphose.

More is more

Lorsqu’elle était enfant, Elsa Schiaparelli, qui ne se trouvait pas jolie, eut l’idée de glisser des graines de fleurs dans ses oreilles et ses narines en espérant qu’il lui pousserait des fleurs sur le visage, lit-on dans son autobiographie Shocking Pink. « Cela raconte toute la fantaisie de cette femme, confie Bertrand Guyon, le directeur artistique de la maison Schiaparelli. Pour construire son extravagante collection haute couture printemps-été 2019, il s’est inspiré de ce souvenir d’enfance d’Elsa Schiaparelli, mais aussi de ses collections méconnues des années 1950 ou encore de son amour des étoiles, né des visites qu’elle rendait à à son oncle, Giovanni Schiaparelli, un astronome fameux qui vivait près de Milan.« Je voulais mélanger l’univers des fleurs et des constellations sur un mode joyeux, léger, ludique, créer quelque chose de très optimiste. » D’où cette robe boule ornée de fleurs comme un bouquet rond, ou encore cette longue robe sur laquelle s’inscrivent les constellations. Pour clore ce défilé baroque, le mannequin Erin O’Connor, enceinte de huit mois, portait un énorme manteau de tulle dessiné pour elle, inspiré d’un manteau des années 1950 d’Elsa Schiaparelli. Extravagant, gigantesque, imposant. « On rajoute, on rajoute…»

Un mannequin vêtu d’une robe de tulle de couleur arc-en-ciel s’avance dans la lumière. Sur le jupon, écrit en lettres majuscules à la manière d’une story d’Instagram: « NO PHOTOS PLEASE ». Et bien sûr, tous les invités assistant au défilé Viktor & Rolf prennent la robe en photo. Comment faire autrement que de passer outre l’injonction? Les passages se suivent, robes délicates, romantiques, toutes porteuses d’un message: « LESS IS MORE », « I’M NOT SHY I JUST DON’T LIKE YOU », « NO ». « Nous nous sommes demandé ce que l’on pouvait dire, littéralement, avec une robe. Comment attirer l’attention, quel message peut transmettre la mode? », confient Viktor Horsting et Rolf Snoeren, à l’issue de leur défilé. « D’un côté nous voulions exprimer les bruits du monde et d’un autre côté nous voulions une collection extrêmement romantique, féminine, exagérément sucrée, d’où l’utilisation du tulle. Nous aimons cette contradiction. Tout ce qui est écrit sur les robes parle de nous et de notre mode. C’est un peu comme les réseaux sociaux: vous recevez toutes sortes de messages, sans filtre. Nous voulions envoyer un message puissant, mais enveloppé dans de la douceur. » Le show se terminait par une robe d’au moins 5 mètres de diamètre et portant cette inscription: « I WANT A BETTER WORLD ».

Alexis Mabille a vêtu ses mannequins de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel: toutes les nuances de rose, des jaunes éclatants, des orange, des teintes vibrantes. Certaines robes évoquaient un passé pas si lointain de la couture, comme cette longue robe noire portée avec une cape jaune, inspirée d’une création d’Yves Saint Laurent incarnée par Carla Bruni lors du dernier défilé du maître. « Dans la couture la tradition est très présente et certaines silhouettes, simples mais belles, mettent en valeur un femme. On se les réapproprie, on les interprète. On ne peut pas tout le temps inventer la nouveauté », explique Alexis Mabille. Il évoque aussi les robes très Charles James, mais traitées avec des poches, des corsets plus confortables. Les filles ont des fleurs dans les cheveux et portent de la haute joaillerie signée Alexandre Reza, « parce que c’est une réalité: les clientes de la haute couture ne portent pas des bijoux de couturiers, mais de la haute joaillerie. » Mais ce qui comptait pour le couturier ce sont les couleurs, l’arc-en-ciel et son symbolisme. « La mode doit garder sa légèreté, mais quand c’est noir dehors, on a besoin de couleurs dedans . »

Less is more

« C’est justement lorsque les temps sont difficiles qu’il faut se dénuder », confie Julien Fournié. D’où une collection haute couture sans fioriture, laissant apparaître mieux que jamais son sens de la coupe, son art de mettre en lumière les courbes des corps féminins, de les embellir sans les camoufler. Les corps sont comme surlignés de teintes monochromes, de beige, de kaki, de rouge rubis ou de vert émeraude. Il se dégage une telle fluidité de ces silhouettes hitchcockiennes. Ses robes, à la douce épure, semblent avoir été faites pour conjurer des temps incertains.

Une sorte de retenue, une douceur inattendue émanait du dernier défilé d’Alexandre Vauthier. On a connu des collections aux coupes plus agressives, plus sexy portant sa signature. A croire que les temps appellent la poésie. Son art de la coupe s’exprime parfaitement à travers ces jupes pouf, ces vestes à la coupe impeccable aux épaules arrondies, basculées vers l’avant. Il manie le chaud et le froid, le masculin et le féminin avec maestria, jouant avec les volants qui prennent des formes inattendus et s’envolent vers le ciel, comme des ailes sculptées par Bernini. Simplement chic.

« Les seules créatures qui survivront à l’homme, ce sont les insectes. Parce qu’ils savent s’organiser, ont le respect d’eux-mêmes et de leur entourage », confiait Bernard Delettrez à l’issu du défilé d’Antonio Grimaldi dont il a créé les bijoux en forme d’insectes, ainsi que les masques de métal que portaient les mannequins. La collection du couturier italien est plus structurée, plus architecturale que d’habitude. Et au final, l’actrice Asia Argento, emportait une robe de mariée aux ailes blanches, rédemptrices, conçue pour mettre ses tatouages en valeur. «On ne porte pas de la haute couture comme un autre vêtement: c’est presque un geste artistique, cela nous amène hors de soi, plus haut que soi, confiait-elle après le défilé. J’aime l’architecture des vêtements d’Antonio Grimaldi et la thématique de cette collection qui évoque le fil d’Ariane, le labyrinthe. Je me sens un peu dans un labyrinthe en ce moment, un peu perdue. Et interpréter cela lors d’un défilé, cela avait du sens. » Et en passant entre les rangs, elle lançait un regard de défiance qui disait: « Que voulez-vous de moi ? »

* « La fabrique du luxe. Les marchands merciers parisiens au XVIIIe siècle », l’exposition qui s’est tenue au Musée Cognacq-Jay à Paris, jusqu’au 27 janvier.