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Hubert de Givenchy, le dernier des grands couturiers de l’âge d’or de la haute couture

14 mars 2018

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C’est par un communiqué de presse très sobre que Philippe Venet, son compagnon, a annoncé le décès du couturier, le 10 mars 2018. Hubert de Givenchy, qui vouait un culte à Balenciaga, était un esthète et un grand amateur d’art. Un ami fidèle également. Il avait rencontré Audrey Hepburn sur un malentendu en 1953: leur amitié aura duré une vie. Le mot élégance semble avoir été inventé pour lui. – Isabelle Cerboneschi.

« C’est avec une immense tristesse que Monsieur Philippe Venet vous informe du décès de Monsieur Hubert Taffin de Givenchy, son compagnon et ami. Monsieur de Givenchy s’est éteint dans son sommeil le samedi 10 mars 2018. Ses neveux et nièces et leurs enfants partagent sa douleur. Ses obsèques seront célébrées dans la plus stricte intimité. En lieu de fleurs et couronnes, Monsieur de Givenchy aurait préféré un don à l’Unicef en sa mémoire. »

Quelques phrases, très sobres, pour annoncer la disparition de cet homme immense dans tous les sens du terme, et une invitation à faire un don à l’Unicef, dont son amie et muse Audrey Hepburn était l’ambassadrice: cela correspond bien avec le personnage d’une élégance extrême que fut Hubert de Givenchy.

Quand Hubert de Givenchy inventait les prémisses du prêt-à-porter

Hubert de Givenchy était destiné à une carrière juridique, mais c’est la mode qui lui a pris le coeur. Cet orphelin de père, né le 20 février 1927, a grandi à Beauvais dans le Nord de la France, dans la famille de sa mère. Son grand-père était administrateur des manufactures de tapisseries des Gobelins et de Beauvais. Il y a appris le sens du tissu et le goût des belles matières.

En 1945, a dix-sept ans, il décide de quitter Beauvais pour Paris. Il étudie le dessin à l’École Nationale Supérieure des beaux-arts avant d’entrer comme apprenti chez Jacques Fath. Il passe ensuite chez Robert Piguet et Lucien Lelong avant de devenir en 1947, le premier assistant d’Elsa Schiaparelli, puis le directeur artistique de sa boutique place Vendôme. Il restera quatre ans chez la couturière. Pour elle, il invente le concept des « séparables », soit des pièces coordonnées. Au lieu de s’en tenir à un total look, la cliente peut porter les pièces de sa garde-robe – les vestes, les blouses, les jupes, les pantalons –  en les séparant à sa guise, changeant d’allure selon son humeur. Le prêt-à-porter n’existe pas encore – Gaby Aghion ne lancera sa marque Chloé qu’en 1952 – mais avec les « séparables » on en perçoit les prémisses.

En 1952, Hubert de Givenchy crée sa propre maison de couture. Le 2 février, il présente sa première collection haute couture avec des « séparables ». C’est Bettina Graziani, alors à la tête des relations publiques de la maison, qui ouvre le défilé. Elle porte une blouse à volants qui deviendra la fameuse «Blouse Bettina». Il est vite repéré par Hélène Lazareff, la directrice de Elle, et surtout par la toute puissante rédactrice en chef du Harper’s Bazaar Carmel Snow, qui avait inventé le terme de New Look après avoir vu la première collection de Christian Dior en 1947.

L’année suivante Hubert de Givenchy rencontre Cristobal Balenciaga, avec qui il noue un puissante amitié. Il ne travaillera jamais avec lui et pourtant le couturier espagnol deviendra son mentor. Lorsque ce dernier fermera sa maison de couture en mai 1968, c’est le nom d’Hubert de Givenchy qu’il donnera à ses clientes pour assurer sa succession.

Audrey Hepburn, l’amie, la muse

1953, marque aussi le début d’une amitié sans faille avec Audrey Hepburn. Alors qu’il prépare sa prochaine collection, Hubert de Givenchy rencontre celle qui deviendra sa muse. « Sur un malentendu, précise la journaliste et écrivaine Pepita Dupont, qui a bien connu le couturier. Son amie Gladys de Segonzac, qui servait d’intermédiaire entre Hollywood et les couturiers français, voulait lui présenter « Miss Hepburn » qui souhaitait absolument le rencontrer pour être habillée par lui dans un film qui serait tourné à Paris. Hubert de Givenchy était ravi: il adorait Katharine Hepburn. Le rendez-vous est pris et soudain il voit entrer une jeune femme portant un pantalon corsaire en vichy, des ballerines et un T-shirt. Il est très déçu: elle n’était pas son genre! Il attendait Katherine Hepburn et c’est Audrey Hepburn qui est apparue. Elle lui était inconnue, il n’avait pas vu «Vacances romaines», qui vaudra un Oscar à l’actrice en 1954. Audrey Hepburn lui avoue qu’elle était allé voir Cristobal Balenciaga afin qu’il lui prête des vêtements pour le film Sabrina de Bill Wilder. Le couturier ne prêtant pas de vêtements aux actrices, il lui avait conseillé de tenter sa chance chez Hubert de Givenchy. Ce dernier refuse: il ne peut pas réaliser les 15 robes qu’elle demande. Avec un aplomb désarmant, Audrey lui propose de dîner. Elle choisit un endroit à la mode à l’époque, La fontaine des Quatre-Saisons, au 61 rue de Grenelle, un cabaret parisien tenu par Pierre Prévert, le frère du poète Jacques Prévert. Hubert est tombé sous le charme avant le dessert: il n’a pas su résister à la grâce naturelle d’Audrey. «Hubert, tu vas être mon couturier pour toute ma carrière et peut-être que tu auras beaucoup de travail si ça marche», lui a-t-elle dit. Elle est aussi devenue célèbre grâce aux tenues qu’il a créées pour elle. Il l’a métamorphosée, il fut son pygmalion vestimentaire. Elle se sentait à l’aise, vivante, en sécurité dans un vêtement d’Hubert. Il lui a donné une assurance avec ses vêtements. D’ailleurs elle est enterrée dans une robe d’Hubert. Il l’a habillée à la scène comme à la ville à l’exception de deux films: Guerre et Paix et My Fair Lady, car il s’agissait de films en costumes d’époque et surtout dans le cas de My Fair Lady, c’est Cecil Beaton qui les a dessinés. Hubert s’est incliné. Quand il parlait d’Audrey, il avait les larmes aux yeux: ils ont vécu quarante ans d’amitié amoureuse, une relation fusionnelle.»

Hubert de Givenchy était le dernier survivant de l’âge d’or de la haute couture. Son compagnon, Philippe Venet, couturier lui même, avait accepté la part de l’ombre et laissé la lumière à Hubert de Givenchy en fermant sa propre maison, bien que très talentueux. Parmi les clientes de Givenchy, on retrouve les noms prestigieux de la duchesse de Windsor, de Grace de Monaco, de Jackie Kennedy, d’Elizabeth Taylor, de Lauren Bacall, entre autres et de Jean Seberg qui a d’ailleurs posé dans un de ses tailleurs le 10 février 1961.

Insatisfait jusqu’à l’épure

Hubert de Givenchy détestait les effets de manche. Ce qui comptait, pour lui, c’est la ligne. Cet éternel insatisfait poussait l’exigence jusqu’à défaire une robe parfaite pour en faire autre chose, par peur qu’on le soupçonne de faire dans la facilité. Lors d’une interview qu’il m’avait donnée en septembre 2015, Bertrand Guyon l’actuel directeur artistique de Schiaparelli, qui a travaillé six ans avec Hubert de Givenchy m’expliquait le perfectionnisme du maître. «C’était une de ses dernières collections (j’ai travaillé avec lui ses six dernières années), avant un essayage final, avec le mannequin studio: une très belle robe avec une cape, tout en organza, c’était très léger, très vaporeux, il y avait une succession de volants. Quand la fille est entrée, c’était aérien, magnifique, la cape volait et tout le monde était en extase. Tout le monde s’écriait: «Ah! C’est magnifique, c’est magnifique!» Et Monsieur de Givenchy regardait, regardait et à un moment il a dit «Non! On va raccourcir la robe et la cape parce que je ne veux pas qu’ils croient – il parlait de la presse – que j’ai voulu créer un effet avec ma robe.» Et on a raccourci la robe, et on a raccourci la cape, c’était toujours très joli, mais c’était devenu beaucoup plus mesuré, beaucoup plus rigoriste et l’effet spectaculaire n’y était plus vraiment… Ça m’a marqué. Je ne comprenais pas qu’un homme qui, à l’époque, devait avoir presque 70 ans, et donc qui n’avait plus rien à prouver à personne, puisse lancer cette phrase. J’y pense très souvent parce qu’on en a refait beaucoup des effets, depuis… »

Le 11 juillet 1995, sous les lustres majestueux des salons du Grand Hôtel, devenu l’hôtel InterContinental Le Grand, à Paris, Hubert de Givenchy a tiré sa révérence: après avoir montré sa collection, il a fait monter ses ouvrières en blouses blanches sur le podium.

Parmi ses successeurs, seule Clare Waight Keller, nommée à la direction artistique de la maison en mars 2017, avait su trouver grâce à ses yeux. Dès sa nomination elle avait demandé à rencontrer le couturier. La première collection haute couture qu’elle a présentée en janvier dernier se voulait un hommage à Monsieur de Givenchy. “Je suis profondément attristée par la disparition de ce grand homme et ce grand artiste que j’ai eu l’honneur de rencontrer et apprendre à connaître depuis que j’ai été nommée chez Givenchy, déclare-t-elle. Hubert de Givenchy ne fut pas seulement l’une des personnalités les plus influentes de l’histoire de la mode, dont l’héritage influence encore la manière que l’on a de se vêtir et de créer. Mais il était aussi l’homme le plus élégant, le plus charmant qu’il m’ait été donné de rencontrer. ll était la définition d’un vrai gentlemen qui restera dans mon esprit pour toujours. Mes pensées les plus profondes vont à ses proches en ces moments difficiles. »

La Maison Givenchy a également tenu à rendre hommage à son fondateur, Hubert de Givenchy, cette « personnalité incontournable du monde de la haute couture française, symbole de l’élégance parisienne pendant plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui encore, son approche de la mode et son influence perdurent. Dès sa première collection haute couture, en 1952, Hubert de Givenchy a défendu le principe des separates. Deux ans plus tard, il devenait le premier créateur à lancer une ligne de prêt-à-porter de luxe. Il a également révolutionné la mode internationale en créant des silhouettes à l’élégance intemporelle pour Audrey Hepburn, son amie et sa muse pendant plus de quarante ans. Son œuvre demeure aussi pertinente aujourd’hui qu’alors. Son départ laisse un grand vide au sein de la Maison et du monde de la mode. »

L’art, sa deuxième passion

Monsieur de Givenchy n’était pas qu’un couturier. Il était un grand collectionneur d’art, confie Pepita Dupont qui a eu l’occasion de découvrir certaines oeuvres de sa collection dans son hôtel particulier parisien. « Il était d’une grande élégance et d’une grande discrétion. Je me souviens l’avoir croisé dans la file pour voir l’exposition “Passions Privées” organisée par Suzanne Pagéau au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris. C’était en 1996. Hubert avait prêté des œuvres de sa collection. Il y avait d’autres collectionneurs aussi dont certains avaient souhaité garder l’anonymat. Il faisait la queue comme tout le monde. Et lorsqu’il s’est retrouvé devant ses oeuvres, il les regardait comme s’il les redécouvrait. Il adorait Picasso. Il a beaucoup aidé Diego Giacometti à ses débuts, poursuit-elle. L’artiste habitait dans un atelier dans le 14e arrondissement de Paris, pas très loin de son frère Alberto. On pouvait acheter ses oeuvres, ses tables, pour pas grand chose, à l’époque. Toutes les tombes des chiens d’Hubert dans son château du Jonchet, sont des sculptures de Giacometti. »

 

Lors des ventes aux enchères, outre des oeuvres d’art, il arrivait également au couturier d’acheter ses propres robes. En décembre 2006, William Doyle, le CEO de Newbridge Silverware, s’était rendu à une vente aux enchères chez Christie’s à Londres dans le but d’acheter certains des vêtements les plus iconiques portés par Audrey Hepburn dans ses films pour en agrémenter les collections du Newbridge Silverware’s « The Museum of Style Icons ». Dont la fameuse petite robe noire de Holly Golightly dans Breakfast at Tiffany’s. William Doyle s’est battu avec acharnement contre un enchérisseur anonyme qui misait au téléphone et a finalement perdu la partie. Il s’est avéré que l’acheteur n’était autre que Hubert de Givenchy qui souhaitait acquérir cette robe à tout prix: 607,000 euros. William Doyle est reparti avec une robe du soir noire qui avait été conçue pour Audrey Hepburn pour le film Charade. Ce fut la première pièce acquise par le musée.

«Je suis profondément attristé du décès d’Hubert de Givenchy a déclaré Monsieur Bernard Arnault, Président-Directeur Général du groupe LVMH. Parmi les créateurs qui ont définitivement installé Paris, à partir des années 1950, au sommet de la mode mondiale, Hubert de Givenchy a donné à sa maison de couture une place à part. Tant dans les robes longues de prestige que dans les tenues de jour, Hubert de Givenchy a su réunir deux qualités rares : être novateur et intemporel. J’adresse à sa famille et à tous ceux qui l’ont connu mes plus sincères condoléances. »

« Hubert m’avait demandé lors d’un dîner si je serais intéressée d’écrire ses mémoires, confie Pepita Dupont. Mais je n’avais pas le temps. Je ne sais pas si il a trouvé quelqu’un pour le faire. Peut-être le découvrira-t-on plus tard.»  Peut-être… Avec le départ de Monsieur Hubert de Givenchy, c’est un chapitre de la mode qui se ferme. Un chapitre où il était question d’élégance comme mode de vie.

Hubert de Givenchy: quelques dates

• 20 février 1927: naissance d’Hubert Taffin de Givenchy à Beauvais.

• 1945: Il fait son apprentissage chez Jacques Fath, puis chez Robert Piguet et Lucien Lelong

• 1947: Il devient premier assistant chez Elsa Schiaparelli

• 1952: Il fonde sa maison de couture.

• 1953: Il rencontre Cristobal Balenciaga, qui devient son mentor et Audrey Hepburn, qui sera sa muse. Il l’habillera dans tous ses films, hormis My Fair Lady.

• 1988: Il cède sa maison de couture au groupe LVMH. Il en reste néanmoins le directeur artistique.

• 1995: Il réalise sa dernière collection qu’il présente sous les lustres du Grand Hôtel (devenu l’InterContinental Le Grand) à Paris.

• 10 mars 2018: Il décède à l’âge de 91 ans.