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Garde-robe de l’errance

7 juin 2018

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Pour sa dernière collection baptisée Mensch, Christine Nielsen, qui a fondé la marque Hyun Mi Nielsen  s’est interrogée sur les transhumances humaines, pas toujours choisies d’ailleurs. Comment partir? La créatrice offre une vision poétique de ces déplacements forcés ou pas, de ces habits qui semble avoir été choisis à la hâte, qui nous suivent dans nos voyages et évoluent avec eux. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

Emigration. Emigrés. Immigration. Immigrés. Sans-papiers.

Ces mots font la Une des journaux de manière quotidienne, au point d’en perdre leur sens. Trop de visages sans nom, trop de destins inconnus, trop de souffrances, trop de danger. Comment faire face à ce « trop » ? Notre esprit est ainsi fait qu’il conceptualise les choses qu’il ne peut envisager. Ou bien il les enferme dans un calcul. Les chiffres, c’est carré, c’est propre, c’est net, c’est plus facile à appréhender. Par exemple, en Suisse, il y aurait 100’000 sans-papiers. Cela ne dit rien du destin de chacun d’entre eux, 100’000, mais cela rend cette réalité plus virtuelle.

Et puis un jour, un parmi la multitude s’élève, au sens premier du terme. Il grimpe à mains nues les quatre étages d’un immeuble parisien pour aller sauver un enfant suspendu dans le vide. Et soudain, celui qui fut un immigré, un sans-papiers, récupère son nom, il redevient Mamoudou Gassama, il devient un héros, il devient un Français, il devient un sapeur-pompier, et du même coup, ils se voit extrait de la virtualité des chiffres pour être plongé dans le réel.

Ce nouveau héros n’avait pas encore sauvé l’enfant lorsque Christine Nielsen a présenté sa collection à Paris, en janvier dernier, mais déjà ce phénomène de migration de masse faisait pleinement partie de sa réflexion.

Que porte-t-on? Qu’emporte-t-on quand on part? Rappelons que Hyun Mi Nielsen est une marque de mode, pas une association philanthropique. La créatrice a donc a conçu une garde-robe désirable, bien qu’elle semble avoir été faite de bric et de broc, c’était l’idée, avec des éléments sonores – clochettes, coquillages, franges de cuir – destinés à scander chacun des pas des mannequins. «Je me suis interrogée sur tout ce que l’on pouvait accumuler quand on voyage dans le temps et l’espace, quand on traverse sa vie», expliquait-elle après le défilé.

Christine Nielsen a baptisé sa collection « Mensch », un mot yiddish qui évoque un homme d’honneur, un être respectueux qui fait le bien autour de soi. Le choix de ce nom est un postulat: pour la créatrice, celui qui prend la route, qu’il soit contraint ou volontaire, est présumé honorable. Elle prend ainsi le contre-pied de toutes les croyances populaires.

Bien sûr qu’il s’agit d’un défilé de mode, et que l’on y navigue dans l’irréalité la plus ambiguë. Les vagabonds magnifiques de Hyun Mi Nielsen portent des hardes de lumière, des mélanges « patchworkés », des assemblages composites. « C’est une collection qui parle de recyclage et de revalorisation. Certains tissus sont vintage, d’autres proviennent de ma première collection. Je me suis servie un peu partout, à la manière d’une pie, dit-elle. Je trouve qu’il y a de la beauté dans les matières déjà utilisées, qui ont été touchées par d’autres mains. Nos jeans aussi ont été recyclés.»

La créatrice fait aussi grand usage des épingles à nourrice, comme le faisait Vivienne Westwood à la fin des années 1970, quand elle habillait les Sex Pistols. Les épingles à nourrice, c’est sans doute le seul point commun entre le mouvement Punk et Christine Nielsen. Celle-ci mêle les matières raffinées et les tissus bruts, les coutures qui semblent avoir explosé et les surpiqûres de couleur. « Certaines broderies représentent des cartes géographique, qu’elles soient abstraites, ou très détaillées », explique-t-elle. Des cartes qui parlent de déplacement.

Déplacement. Mouvement. Encore des mots importants dans cette collection. « Le mouvement de la personne qui marche, qui se déplace, et le mouvement du vêtement autour de son corps. »