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Saut quantique vers l’Antique

15 novembre 2017

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Photo: Olivier Sailland

Pour la dernière collection Croisière de Chanel, Karl Lagerfeld a décidé de faire un voyage temporel, plutôt que spatial, emmenant les invités dans l’Antiquité revisitée par ses soins. Une Grèce telle qu’il l’imagine: des plissés de statues mouvantes, des toges courtes en broderies façon tweed, des voiles de prêtresses modernes. L’hiver sera chaud. – Isabelle Cerboneschi

C

’était en juin dernier et Paris était gris. D’où ce besoin d’ailleurs, mais un ailleurs proche. A l’extrémité du Grand Palais, les agents de sécurité vérifiaient l’identité de chacun, ouvraient les sacs avant de les faire passer dans l’appareil à Rayon X. Contrôles d’usage. Pas de vol 714 pour Sydney en vue, mais une télétransportation immédiate dans le monde antique, destination annoncée par des fresques rappelant celles des villas de Pompéi accueillant les convives.

Quelle étrangeté ces colonnes brisées, cette copie d’une statue ayant appartenu à Gabrielle Chanel posée là, en attente, et tous ces faux vestiges d’un passé qui n’a existé que dans l’esprit de Karl Lagerfeld, «comme le lieu d’origine de la beauté et de la culture, où s’épanouit une formidable liberté des corps qui a désormais disparu », dit-il dans sa note d’intention. Et cela à quelques centaines de mètres des Champs Elysées, en plein XXIe siècle.

Pour présenter la dernière collection Croisière, il nous a conviés à un voyage immobile. L’avant-goût d’un été en plein hiver.

L’option de défiler en Grèce, dans un décor grandeur nature faisait partie des nombreuses options retenues par la maison, mais ce fut finalement Paris. «Défiler à Paris nous paraissait important dans le contexte actuel, nous, maison française. C’est une manière de réaffirmer le rôle de Paris, capitale de la création. La collection croisière est pour nous un espace de liberté. L’occasion, aussi, de porter cette parole-là», expliquait la veille Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel.

Les vestales qui ouvraient le défilé portaient des robes-tuniques courtes taillées dans une matière qui ressemblait à du tweed, mais qui était en réalité une broderie de rubans tissés. Elles étaient juchées sur des spartiates multicolores avec des talons en forme de colonnes. Sans doute pour nous rappeler que les statues de l’Antiquité n’étaient pas blanches, mais polychromes, serties de yeux de porcelaine.

Les filles passaient comme pour se rendre dans une Agora imaginaire, le front haut, ceint de diadèmes en feuilles d’acanthe et des boucles d’oreilles en forme d’amphores. «Pour moi il était important de faire une collection très Chanel mais qui s’inspire d’un autre monde, d’autres siècles», souligne Karl Lagerfeld. Et pour ce faire il a utilisé quelques éléments de la culture grecque, mais sans que cela ressemble à une leçon d’histoire du costume.

Les jupes longues en plissé soleil se jouaient des éléments, les robes voilaient et dévoilaient la peau. Les maillots ressemblaient à ces « drapés mouillés » que l’on trouve sur certaines figures du fronton du Parthénon. «Le corps n’était pas caché, ce n’était pas quelque chose dont il fallait avoir honte, comme ça a pu être le cas plus tard. relève Karl Lagerfeld dans l’interview du défilé. Comme aujourd’hui, le corps était important. Les vêtements le mettait en valeur. Tout était fluide, sans entrave. En ce sens l’Antiquité portait un message très moderne.»

Et au fil des passages, on se prenait à oublier le présent, balloté entre passé et futur proche, appelant de nos voeux une beauté salvatrice. Les colonnes de détachaient sur un ciel d’aurore.

“L’Aurore à la chaussure d’or paraît déjà à l’horizon…

Toutes les couleurs se confondaient sur son visage…

La lune dans son plein éclairait les cieux… ”

Sapphô, Odes et Fragments, ed. Gallimard.

Qu’est-ce que les collections croisières?

Les collections croisière qui viennent d’arriver en boutique et vont y rester jusqu’aux soldes du printemps, permettent de répondre aux besoin d’une clientèle qui ne vit pas au rythme des quatre saisons. – Isabelle Cerboneschi

Qu’est-ce que les collections croisières? Un vestiaire d’été en décalage horaire.

Encore que cette définition ne vaut que si l’on vit sous nos latitudes. Quand c’est l’été à Paris, c’est l’hiver quelque part, et cette notion de saison n’a plus de raison d’être.

On les appelle « Croisière » (ou encore Cruise ou Resort) parce que ces collections étaient à l’origine destinées à des clientes américaines fortunées qui partaient s’abriter sous des cieux plus cléments en hiver. C’était aussi une manière de faire du réassortiment et de ré-amorcer le désir dans les boutiques entre les deux saisons: printemps-été et automne-hiver.

A l’époque, la mode s’achetait à Paris et les saisons étaient en accord avec celles de la capitale française. Aujourd’hui, les collections arrivant le même jour dans toutes les boutiques des marques du monde entier, la notion de croisière est désuète. Mais le monde de la mode aime à cultiver ses paradoxes et continue d’utiliser ce mot qui relève plus du nom de code que d’une réalité. «Pour le grand public, ces notions n’existent pas. Les gens comprennent qu’il y a le printemps-été et l’automne-hiver et c’est tout. Les collections croisière relèvent avant tout de la logique marchande», me confiait Olivier Saillard, alors directeur du Musée Galliéra de Paris lors d’une interview. 

Même si leur nom n’évoque pour le grand public qu’un immense bateau rempli de gens, pour les professionnels, les collections croisière sont ont pris une place de plus en plus  importante dans le calendrier des ventes: elles sont livrées en boutiques en novembre et certaines pièces peuvent rester sur les présentoirs jusqu’aux soldes de juin, soit une durée de vie de 8 mois. Dans ce monde de la mode où par définition rien ne dure, c’est chose exceptionnelle. Aucune marque ne souhaite articuler de chiffres mais selon des professionnels, la ligne Croisière représenterait jusqu’à 70% du chiffre d’affaires de certaines maisons.

La présentation de la collection est un sujet en soi: où convier les centaines d’invités (clients, acheteurs, journalistes, VIP, amis de la maison) pour leur faire vivre une expérience entièrement placée – du petit déjeuner jusqu’au dîner – sous la bannière de la marque? Les maisons rivalisent d’idées pour éveiller le désir des clientes et émerveiller les pus blasés des journalistes, choisissant des destinations inattendues: Cuba, Rio, Singapour, Palm Springs, Séoul, … Pour la croisière 2017, Chanel a choisi de réinventer la Grèce Antique en plein Paris, Louis Vuitton a convié ses invités à Kyoto, et Dior à Los Angeles, pour ne parler que des marques voyageuses.

A quand remontent les collections Croisière? «Je ne sais pas quand elles sont apparues au sens contemporain du terme, certainement dans les années 1970, mais dans les années 1920, des couturiers ont délocalisé leur boutique à Biarritz, à Deauville, à Cannes. Et dans ces boutiques-là, on trouvait des vêtements un peu plus adaptés au bord de mer. Ce fut le cas de Chanel, mais surtout de Jean Patou. Il a participé à la démocratisation du vêtement en s’inspirant du monde du sport. Suzanne Lenglen, c’est Jean Patou. Il fut le premier à s’adresser à l’extérieur. Les couturiers alors étaient des couturiers de salons. Lui est devenu un couturier du plein air, de la bonne santé, de la villégiature. Les différents pyjamas de plage que j’ai achetés pour les musées sont tous de Jean Patou », confiait Olivier Saillard. 

La croisière n’aurait peut-être pas connu un tel succès si les femmes n’avaient pas accepté de décloisonner leur vestiaire, n’hésitant plus à porter une petite robe d’été en hiver sur un pull à col roulé et sous un grand manteau, faisant fi des saisons.

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