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Iris Apfel, starlette gériatrique

3 décembre 2016

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Cette icône de mode de 95 ans n’a jamais donné autant d’interviews que depuis qu’elle est entrée dans le 4ème âge. Ambassadrice de marques, collectionneuse, décoratrice d’intérieur, elle aura eu mille vies et un seul mari avec qui elle a restauré la Maison Blanche sous le règne de 9 présidents. Son style idiosyncratique est une source d’inspiration infinie. Rencontre enchantée. – Isabelle Cerboneschi

I

l existe quelques rares personnalités dans le monde du design et de la mode dont l’allure, un détail, suffit à les identifier. Un catogan, des lunettes noires et un col haut? Karl Lagerfeld. Un visage en triangle et un carré mousseux de cheveux roux? Sonia Rykiel. Une paire d’énormes lunettes rondes, une bouche rouge et un bob de cheveux mauves: Iris Apfel.

Depuis que le Metropolitan Museum of Art de New York lui a dédié une exposition en septembre 2005 intitulée Oiseau rare, sous la direction de Harold Koda (responsable du Costume Institute jusqu’en 2015, ndlr), Iris Apfel est devenue une icône de mode adulée mondialement.

« Il voulait que je monte une exposition d’accessoires, mais les présenter hors contexte n’avait pas de sens, dit-elle. Il m’a demandé de présenter certaines de mes tenues que je devais accessoiriser à ma façon ». Alors qu’elle était surtout connue d’un certain public américain, en révélant les secrets de son dressing, elle a vu l’aréopage de ses admirateurs se démultiplier.

Iris Apfel est née dans le Queens, dont elle a gardé l’accent, d’un père qui vendait des miroirs et d’une mère vendeuse. La célébrité lui est tombée dessus par accident, dit-elle, comme toutes les choses importantes dans sa vie. Ses intuitions l’ont menée à travailler en tant que rédactrice pour le Woman’s Wear Daily et à créer, en 1950 avec son époux Carl, une fabrique de tissus précieux: Old World Weavers. Carl, ce fut l’amour de sa vie: elle l’a épousé en 1948 et a vécu avec lui soixante-sept ans d’un mariage heureux, jusqu’à ce mois d’août 2015 où il est parti à l’âge de 100 ans.

Création de modèles, rééditions d’étoffes anciennes, les époux Apfel sont rapidement devenus la coqueluche de la haute société américaine. Ensemble, ils ont participé aux projets de restauration de la Maison-Blanche sous le règne de neuf présidents. Leur clientèle était composée des personnalités les plus flamboyantes de l’époque: Greta Garbo, la riche héritière Marjorie Merriweather Post, Estée Lauder, pour ne citer qu’elles. Les époux Apfel ont vendu leur société en 1992 à Stark Carpet, qui continue d’éditer certaines de leurs étoffes.

Cette frénétique collectionneuse de vêtements a développé un style idiosyncratique, mêlant haute couture et pièces trouvées aux puces, vêtements ecclésiastiques et pantalons en lézard griffés Dolce & Gabbana, le tout souligné par des bijoux aux proportions démesurées, dont ses fameux bracelets empilés sur ses poignets et ses avant-bras, à la manière de l’écrivaine Nancy Cunard. Un style à la hauteur de son humour. Lorsque Iris Apfel se raconte, ses bijoux s’entrechoquent et accompagnent son discours à contretemps.

Cette starlette gériatrique de 95 ans, comme elle se qualifie, n’a jamais donné autant d’interviews, n’a jamais autant prêté son image aux marques (Citroën, TAG Heuer) que depuis qu’elle est entrée dans le 4e âge. En septembre dernier, elle était assise au premier rang du défilé Monse à New York portant à son poignet le premier modèle d’une nouvelle collection de montres lancée sur le marché américain par TAG Heuer: la Link Ladies Collection. Cette icône de la mode avait accepté de pousser ses bracelets tintinnabulants afin de laisser une portion de poignet libre pour accueillir la nouvelle montre.

IC: Vous dites que vous êtes une starlette gériatrique de 95 ans, vous êtes l’ambassadrice de nombreuses marques, que renvoie votre image aux gens?
Iris Apfel: Demandez-leur! J’imagine que je leur renvoie l’image de l’authenticité. Et que cela implique également un certain sens du style, de l’originalité, de la créativité et de la longévité (rires). Les gens me disent souvent que je ne suis pas fausse et ils savent que si j’associe mon nom à quelque chose, c’est que je suis sincère.

C’est pour cela que vous l’avez associé à celui de TAG Heuer?
J’aime leur histoire, j’aime la qualité et je suis très flattée d’y être associée. Je trouve le design de leur nouvelle montre très beau. Elle a un grand cadran et j’aime tout ce qui est grand: c’est beaucoup plus simple pour voir.

Je vous ai croisée à Paris dans les coulisses du défilé automne-hiver 2016-2017 de Dries Van Noten à Paris en mars 2016. Il m’a dit que vous étiez une source d’inspiration pour lui. C’est formidable de continuer à inspirer certains créateurs!
J’étais tellement excitée à l’idée de ce show! Quelqu’un avait demandé à Dries de préparer une liste de dix objets sans lesquels il ne pouvait pas vivre, et mon nom était sur cette liste! Je l’avais rencontré il y a quelques années lors d’une soirée, à New York. Il était venu pour ouvrir une boutique chez Bergdorf Goodman et j’avais été invitée à cet événement. Je me demandais pourquoi d’ailleurs, car je ne le connaissais pas. Il est venu vers moi, s’est présenté et m’a expliqué qu’on lui avait proposé d’inviter absolument qui il souhaitait et il a répondu qu’il n’y avait qu’une seule personne qu’il voulait rencontrer et c’était moi. Je l’adore! Il est tellement authentique, original, créatif, gentil et mignon. Ce n’est pas un créateur bidon comme pas mal de gens, il est très intègre, il aime les beaux tissus. J’ai adoré son show. Il fait des habits que les gens peuvent porter, contrairement à certains détraqués.

Il fabrique ses propres tissus. Vous devez être sensible à ce fait, n’est-ce pas?
Il adore les tissus et assembler des choses insolites. Il m’a dit que je l’inspirais, qu’il gardait mon livre dans son atelier et que parfois quand il n’arrivait pas à se faire comprendre par un designer, il lui montrait une de mes photos. Cela m’a ravie! (Rires.)

Une de vos leçons de style tient en une phrase: More is more, less is a bore (plus c’est mieux et moins c’est ennuyeux). Pensez-vous que plus de gens devraient l’appliquer?
Cela s’applique à ma personne. Il faut savoir doser le «plus», car sinon vous pouvez vite ressembler à un sapin de Noël! Certains ont un style minimaliste et cela leur va très bien. Je ne dis à personne comment s’habiller. Je pense que chacun doit en être conscient pour soi-même. C’est d’ailleurs là où est le problème: tellement de gens ne prennent pas le temps de se connaître et de savoir ce qu’ils peuvent porter, quelle est leur zone de confort. Ils suivent aveuglément ce que les autres font. C’est plus facile, mais ce n’est ni créatif ni très intéressant. Ils se ressemblent tous. J’ai observé que ces derniers hivers, à New York, toutes les jeunes filles se ressemblaient de dos. Elles avaient de longs cheveux raides, libres ou avec une queue-de-cheval, des bomber jackets en cuir, des collants noirs, des cuissardes noires. On pouvait penser que c’était la même personne. Pourquoi, quand il y a un tel choix de pièces magnifiques, vouloir ressembler à tout le monde? Je ne comprends pas.

Vous avez été décoratrice: les étoffes utilisées pour décorer les intérieurs ont-elles eu une influence sur votre manière de vous vêtir?
Je pense que cela fait partie d’un tout: on fait les deux choses avec une même sensibilité. Quand vous êtes designer, vous décorez votre maison et quand vous vous habillez, vous vous décorez vous-même. C’est pareil.

Avez-vous le sentiment de vous être inventée à travers vos vêtements et vos accessoires?
Je me suis inventée, oui, mais je ne l’ai pas fait consciemment. Je ne fais jamais rien consciemment, d’ailleurs, tout est viscéral. Je peux expliquer les choses de manière intellectuelle, mais je les réaliserai de manière intuitive. On dit que je revendique le fait d’être une rebelle. Ce n’est pas vrai. Simplement, je fais ce que je veux. Personne n’a à me dire ce que je dois faire, de la même manière que je ne me permets pas de dire à qui que ce soit ce qu’il ou elle devrait faire. Chacun doit savoir ce qui est confortable pour soi.

Comment cela se passait-il lorsque, avec votre époux Carl, vous décoriez la Maison-Blanche?
Vous ne décorez pas la Maison-Blanche, vous la restaurez. Il s’agit d’une véritable restauration historique: tout doit être refait à l’identique, le plus proche possible de ce qui a été. Même s’il s’agit de la chose la plus laide au monde, il est absolument impossible de la changer. Vous ne pouvez pas décider de changer cette horrible couleur en bleu par exemple, même si le résultat serait magnifique. Donc nous avons fourni les tissus, nous les avons fabriqués aussi près des modèles que possible. On nous avait donné les originaux.

Si vous aviez la possibilité de tourner les aiguilles de votre montre à l’envers, quel moment choisiriez-vous de revivre?
Si vous me proposiez une telle chose je vous dirais de vous en aller! J’ai choisi de vivre dans l’ici et le maintenant. Je souhaite aller de l’avant, je ne veux pas retourner en arrière.

Pourquoi aimez-vous les vêtements vintage, n’y a-t-il pas assez de créativité à vos yeux dans les propositions des designers et créateurs d’aujourd’hui?
Les vêtements vintage ont plus d’intégrité. Et puis les vieux vêtements me font paraître plus jeune (rires). Ceux qui datent des années 1950 jusqu’aux années 1990 étaient bien mieux confectionnés. Il y avait plus d’originalité, c’était l’âge d’or de la mode aux USA, nous avions des couturiers admirables, la qualité du travail était superbe. De nos jours, les habits sont très mal faits, ils coûtent plus cher, mais sont mal assemblés. Je pense que la mode est dans un trou et manque de créativité. Heureusement, j’ai gardé beaucoup de mes habits et je peux faire du shopping dans mon placard!

Nous vivons dans un monde où les jeunes sont mis en avant – on ne parle que des Millennials et de la manière de les intéresser – tandis que les personnes âgées sont cachées, mises à l’écart. Comment changer cela?
J’espère justement être un exemple vivant de ce qui peut changer! Les gens doivent se rendre compte qu’à 95 ans, on n’a pas besoin de se recroqueviller sur soi et d’attendre la mort: il y a toujours tellement de choses à faire! Simplement, il faut se motiver. Quand on a atteint un certain âge, au moment du lever, comme le disait ma mère, tout ce que vous possédez en double dans votre corps fait mal. Mais si vous restez à la maison, vous ne faites qu’y penser. A moins que vous ayez une pneumonie ou une hanche cassée, il faut sortir de son lit et commencer à faire quelque chose! Je ne pense pas à mes douleurs quand je travaille. C’est quand je m’arrête qu’elles me font mal à nouveau. Il faut toujours rester occupé, s’occuper l’esprit. Rien n’est gratuit, tout a un prix.

Une version de cette interview a été publiée dans le Hors-Série Luxe du Temps le 3 décembre 2016

“J’ai choisi de vivre dans l’ici et le maintenant. Je souhaite aller de l’avant, je ne veux pas retourner en arrière.”