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IWC, la plus américaine des manufactures suisses, fête ses 150 ans

21 juin 2018

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Quand l’horloger Florentine Ariosto Jones a quitté les Etats-Unis, où il était né, pour s’installer à Schaffhouse, il souhaitait créer des montres de poche dotées d’un mouvement de qualité, afin de les exporter dans son pays natal. Il ne savait pas qu’en créant l’International Watch Company en 1868, cette belle manufacture fêterait un jour ses 150 ans, grâce à quelques grands hommes qui ont écrit son histoire. – Isabelle Cerboneschi.

Il s’appelait Florentine Ariosto Jones. Difficile de donner son nom à une marque de montres suisses, quand on s’appelle Florentine Ariosto Jones. C’est pourtant à cet homme, un américain du New Hampshire, que l’on doit la création de l’International Watch Company, devenue IWC.

On ne sait pas grand chose de Florentine Ariosto Jones si ce n’est qu’il est né en 1841 à Rumney, dans le New Hampshire, que ses parents s’appelaient Solomon et Lavinia Craig Jones, et qu’il s’est battu pendant la guerre de Sécession sous le 13e régiment d’infanterie du Massachusetts. Il avait deux grands-oncles, horlogers tous les deux, avec qui il a appris le métier, avant d’entrer dans la compagnie F. Howard & Cie, à Boston, dont il est rapidement devenu le superintendant. Bien décidé à produire des mouvements de qualité pour des montres de poche destinées au marché américain, il prend la décision de quitter son pays pour la Suisse.

Lorsqu’il arrive à Schaffhouse en 1868, il co-fonde avec un autre horloger américain Charles Kidder, l’International Watch Company, dont les initiales donneront IWC. Florentine Ariosto Jones était un visionnaire. Il a réussi à combiner le meilleur du système américain – rationalisant le travail grâce à des machines importées des Etats-Unis – avec le savoir-faire suisse. Il a surtout eu l’idée d’installer la manufacture à proximité du Rhin afin d’alimenter ses machines en énergie hydraulique.

L’horloger n’est pas arrivé en Suisse les mains vides: il avait apporté avec lui des plans de mouvements de montres de poche qui ont donné naissance aux fameux calibres Jones.  Contrairement à ce qu’il avait prévu, il n’a pas exporté sa production aux Etats-Unis, car de nouvelles taxes de douane étaient entretemps entrées en vigueur. En revanche, même si cela ne faisait pas partie du plan, il a réussi à faire de sa fabrique de montres une référence de la haute horlogerie.

Lorsqu’il a décidé de rentrer aux Etats-Unis en 1880, Florentine Ariosto Jones a vendu la compagnie au constructeur de machines Johannes Rauschenbach Vogel. Au  décès de ce dernier, Hans Ernst Homberger, le délégué des héritiers Rauschenbach et époux de l’une de ses filles, a repris les rênes de l’entreprise. C’est sous son égide que sont nés deux modèles devenus des icônes de la maison: la Montre Spéciale pour Aviateur et la Portuguaise. Il rachètera l’entreprise en 1955.

Parmi les hommes qui ont participé à écrire l’histoire d’IWC, il faut citer Albert Pellaton. Dans les années 1940, le directeur technique, dont le nom est bien connu des amateurs d’horlogerie, a inventé notamment le fameux boîtier interne en fer doux qui protège les mouvements de la montre contre les champs magnétiques. Il a également développé un système de remontage à cliquets bidirectionnel, devenu le célèbre système de remontage Pellaton.

Même si IWC a participé à la création d’un mouvement à quartz, le Beta 21, en 1969, cela n’a pas empêché la manufacture de sentir le vent de la crise du quartz passer. Dans les années 1980, son avenir était plus qu’incertain. Elle a dû sa survie à un homme, dont le nom n’est pas assez souvent cité alors que l’industrie horlogère lui doit énormément: Günter Blümlein. En tant que consultant tout d’abord, puis en tant que directeur dès 1982, Günter Blümlein va redresser l’entreprise. Il a su parier sur le retour en grâce des mouvements mécaniques et en 1985, il a lancé la Da Vinci, le premier chronographe équipé d’un calendrier mécanique programmé pour les 500 ans à venir. En 1986, il prend également les commandes de Jaeger-LeCoultre et participe au renouveau de la Grande Maison. Puis vient le tour de Lange & Söhne. En 1996, Günter Blümlein réunit les trois manufactures dans un groupe portant le noms de LMH, Les Manufactures Horlogères SA, qui sera vendu en 2000 à Richemont. Il s’éteint un an plus tard, en 2001.

Enfin, dans la liste de ceux qui ont fait IWC, il ne faut pas oublier de mentionner l’ingénieur Kurt Klaus, une figure, qui a passé 60 ans dans la manufacture et a participé à tous les grands développements horlogers contemporains de la marque.

C’est grâce ces quelques grands hommes (il y en eut d’autres) qu’IWC aujourd’hui peut fêter ses 150 ans, sans flonflon, juste en démontrant son savoir-faire, grâce à une série de garde-temps qui rendent élégamment hommage au passé.

Pour en savoir plus, j’ai rencontré David Seyffer, le conservateur du Musée IWC.

I.C: Que reste-t-il des origines américaines de la manufacture aujourd’hui?
David Seyffer: Ce qu’il en reste, c’est avant tout un esprit d’innovation. Florentine Ariosto Jones souhaitait créer des montres traditionnelles qui soient de la meilleure qualité possible, tout en utilisant les dernières technologies de l’époque. Nous faisons la même chose aujourd’hui: nous fabriquons des montres traditionnelles avec, à la fois des outils centenaires, et en faisant usage des dernières avancées technologiques. Le fondateur de la manufacture regardait vers le futur. Et cet esprit perdure. Nous fêtons les 150 ans d’héritage d’IWC, mais nous pensons déjà aux 200 prochaines années.

Comment se porte le marché américain, qui fut le premier marché d’IWC?
Je ne peux vous répondre car je ne m’occupe pas des marchés, mais on m’a raconté une histoire à ce sujet: une édition limitée de 27 pièces, baptisées D.H Craig, du nom du grand-oncle du fondateur, a été lancée en 2016 sur le marché américain, dans la boutique de New York. Il s’agissait d’une Portugaise dotée d’un tourbillon. On ne sait jamais comment le marché va réagir lorsque l’on réalise ce genre d’opération, or les ventes ont été un immense succès. Tout le monde connaissait l’histoire de Jones, là bas. Ce qui prouve que le marché américain est mûr.

Le psychiatre Carl Gustav Jung, à qui l’on doit le concept de synchronicité, fut apparemment actif dans l’entreprise après le rachat d’IWC par Johannes Rauschenbach Vogel, dont il avait épousé la fille. A-t-il apporté quelque chose à l’entreprise?
Les seuls documents écrits que nous ayons à disposition montrent qu’il disait toujours « merci » pour son poste et pour l’argent qu’il recevait. Monsieur Rauschenbach avait deux filles: l’une avait épousé Jung, la seconde était l’épouse de Monsieur Homberger, qui a racheté plus tard l’entreprise. Mais Carl Gustav Jung n’a pas apporté grand chose à la manufacture. En revanche l’entreprise l’a beaucoup soutenu: c’est grâce à l’argent qu’il a reçu d’IWC qu’il a pu mener à bien ses recherches.

Pourquoi la Portugaise porte-t-elle ce nom et pourquoi l’a-t-on changé en Portugieser?
Dans les années 1930, deux marchands portugais ont demandé à la manufacture de leur créer des modèles aussi précis qu’un chronomètre de marine. Ces montres ont été baptisées Portugaises. C’était une époque troublée, les marchés ne se portaient pas très bien, les systèmes politiques étaient en plein bouleversements. Avant la guerre, IWC était une marque très forte sur dans les marchés de l’Est, en Slovaquie, en Pologne. Or quand l’Allemagne est passée sous le régime nazi, le marché s’est effondré, les distributeurs ont fui le pays et la manufacture s’est mise en quête d’autres marchés. Ce partenariat avec ces marchands portugais est tombé à pic. Dans les années 30 et 40, malgré le fait que l’Europe était en guerre, il est intéressant de relever que des montres précieuses étaient malgré tout expédiées au Portugal. Au départ, ces montres ne portaient pas de noms. On les appelait « les montres pour le Portugal ». D’où les “Portugaises”, puis elles sont devenues les “Portugieser”car elles sont tellement emblématiques de la manufacture de Schaffouse! Ce modèle est toujours un de nos best sellers.

La montre Hommage à Pallweber Edition « 150 Years » créée pour le jubilé est inattendue en terme de design et de technique. Quelle était l’intention derrière ce garde-temps et que raconte cette montre d’IWC?
Dans les années 1880, quand l’idée d’une lecteur digitale des heures et des minutes a émergé, c’était une nouvelle approche. IWC a racheté le brevet à Pallweber, qui était un indépendant. Le concept a été amélioré et IWC a créé au total 20’000 exemplaires de cette montre. C’était un challenge à l’époque car le système utilise beaucoup d’énergie. Quelques années plus tard, étonnamment, la demande a brutalement cessé. Nous avons renoué avec l’affichage digital autour des années 1970 seulement.

Quand on pense à IWC on pense avant tout à des montres d’aviateurs. Avec l’IWC Portugaise Tourbillon Force constante, lancée pour le 150e anniversaire, vouliez-vous démontrer l’ensemble des savoir-faire accumulés?
En effet, quand on fête un anniversaire comme celui-ci, il convient de le célébrer et de montrer tout son savoir-faire dans le domaine de la haute horlogerie. En 1993, à l’occasion de son 125e anniversaire, IWC avait lancé « Il Destriero Scafusia », le destrier de Schaffhouse, la montre la plus compliquée de son époque qui comportait notamment un tourbillon, une répétition minute et un calendrier perpétuel. Lancer cette année un tourbillon force constante avec un calendrier perpétuel est une manière de rappeler notre savoir-faire.

« Il Destriero Scafusia » avait été lancé sous le règne de Günter Blümlein. Peut-on dire que la marque a véritablement pris son essor sous sa direction?
C’est une question très importante et juste. Si vous regardez l’histoire de la manufacture, dans les années 1970, elle était en danger. La crise du quartz avait créé des changements dramatiques dans le domaine horloger et IWC n’était pas épargnée. A cette époque, deux tiers des employés du domaine horloger ont perdu leur emploi. C’était un véritable désastre pour la Suisse. Monsieur Blümlein a compris que l’on ne pouvait pas entrer en compétition avec les montres à quartz et la production de masse, et il a décidé de revenir à la haute horlogerie et au savoir-faire horloger, quitte à créer un marché de niche. Il avait une véritable vision. Sans lui, nous ne serions pas là à fêter cet anniversaire. Il a sauvé non seulement IWC mais je dirais toute l’industrie horlogère telle qu’on la connaît aujourd’hui. C’était un grand homme!