INTERVIEWS: JAUMA PLENSA

Jaume Plensa, le sculpteur des âmes pensantes

20 novembre 2017

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Pour ajouter une pièce à sa collection d’oeuvres d’art inspirées de l’histoire de la maison et de son fondateur, la marque de champagne Ruinart a fait appel en 2017 à l’artiste catalan Jaume Plensa. Il a sculpté son homme sans visage avec des lettres empruntées à huit alphabets différents. Une sculpture symbolique qui dit l’appartenance au genre humain et invite à la communication. Entretien autour d’une bouteille de champagne qui est restée fermée. – Isabelle Cerboneschi

J

aume Plensa rêvait de devenir médecin, il est devenu sculpteur, sculptant les corps qu’il n’a pu explorer de l’intérieur, n’en gardant que l’écorce, l’évocation. Ses sculptures monumentales sont hautement reconnaissable: des silhouettes humaines, sans visage, en posture d’agenouillement, ou de méditation, faites de lettres et de symboles.

 

La statue d’homme pensant que Jaume Plensa a créé pour la collection d’art de Ruinart, en hommage à son fondateur, Dom Ruinart, lettré passionné d’art, d’antiquité grecque, et de culture, est dans cette mouvance. Elle raconte un savoir lorsqu’il est ouvert sur l’autre. Elle est faite d’autant de vide que de matière. Mais le vide possède une forte charge symbolique car il n’est que le négatif de lettres provenant de huit alphabets différents – latin, grec, arabe, hébreu, chinois, japonais, russe et hindi. L’homme ne possède pas de tête, et donc ne regarde nulle part. On entre directement dans ses pensées, ou plutôt non, il est pensées.

 

Avec des lettres enchâssées et assemblées les unes dans les autres à la main, l’artiste donne à voir l’âme lorsqu’elle n’est pas en posture de séparation, lorsque tous les alphabets cohabitent en elle, parce que l’être est encore unifié, pacifié.

 

L’oeuvre de l’artiste catalan Jaume Plensa m’évoque le prologue de l’Evangiles selon Jean. Et quand je le lui fais remarquer, il rit. Il rit comme tous ces artistes dont l’oeuvre possèdent une dimension symbolique. Il se demande pourquoi. Puis il cherche une réponse possible à cette assertion.

 

“Peut-être parce que j’ai choisi dans mon travail ce créer un corps humain avec un alphabet. Cette capacité de parler, de communiquer, cela nous appartient. Je cherche à retranscrire cette musique qu’est la voix en écriture, une sorte de partition. Mon travail envoie un message positif de diversité, c’est une invitation à se comprendre, à créer des ponts entre toutes les cultures.”

 

IC: Les mots semblent pour vous aussi vitaux que l’air que l’on respire.

Jaume Plensa: J’ai fait un projet à Chicago, la Crown Fountain, une tour avec mille visages d’habitants projetés en vidéo. Ils ferment les yeux et de l’eau sort de leur bouche comme une gargouille. Je trouve que c’est une très belle métaphore de notre capacité de parler. L’eau c’est le corps – 60% de notre corps est fait d’eau – , mais c’est aussi les mots. Je trouve très beau l’espace vide qui se crée entre deux êtres qui se parlent: il s’y passe une absorption d’énergie extraordinaire. L’idée de la communication était le concept derrière cette sculpture: je voulais créer un lieu où les gens puissent se retrouver autour d’une culture, qu’ils se parlent.

 

Les mots, à vos yeux, sont-ils d’abord une forme?

Oui, chacun est la mesure exacte de son contenu. J’ai grandi entouré de livres. Mon père lisait beaucoup et il voulait me faire lire des choses que je refusais toujours dans un acte d’auto-affirmation, mais grâce à lui, j’ai eu la possibilité de lire très tôt de la poésie qui m’a touchée infiniment. Et grâce à cela, j’ai construis une table de connaissance dont les quatre pieds étaient formés des oeuvres de Baudelaire, Dante, William Blake et Shakespeare. Je suis un artiste visuel, certes, mais j’ai grandi grâce aux images que les poètes m’ont aidé à fabriquer dans mes rêves. Les mots sont devenus images et ma source d’inspiration.

 

Vous parlez d’images, or William Blake était un poète mais aussi un peintre…

William Blake était un personnage spécial à mes yeux: il est né en 1757, et a vécu comme moi avec un pied dans chaque siècle, devenant un pont entre les deux. Je me sens moi aussi à cheval entre deux siècles (Jaume Plensa est né en 1955, ndlr). On doit construire non seulement une oeuvre visuelle, mais une aptitude face à la réalité, une éthique. Pour moi l’art n’est pas une direction mais une conséquence de ma vie. Peut-être que tout cela explique que mon art est comme il est… J’ai toujours cette envie d’intouchable, ce désir de quelque chose d’invisible qui nous dépasse.

 

La sculpture que vous avez créée pour Ruinart n’a pas d’yeux et pas de face. Pourquoi?

Au moment où Ruinart m’a proposé cette collaboration j’ai choisi de faire une oeuvre dans cette famille de forme humaine, avec les alphabets. C’était général et abstrait, comme le message glissé dans une bouteille que l’on envoie à je ne sais qui. Et pour cette collaboration avec Ruinart, je trouvais que cette figure humaine sans visage, que l’on peut compléter dans nos rêves, est large et ouverte. Elle parle de communication entre les humains de toutes les cultures. C’est le côté positif de la globalisation, ce qui nous rend riche dans notre diversité: plus l’on est différent et plus on a d’informations à offrir.

 

Ce choix de huit alphabets différents a-t-il une raison d’être particulière?

Non, je les ai choisi depuis quelques années comme une métaphore de tous les alphabets. Parfois j’utilise aussi l’alphabet Thaï ou Tamoul. J’ai choisi ceux-là parce qu’on ne peut pas tous les utiliser. Ils sont suffisamment différents pour représenter tous les autres.

 

L’homme idéal est-il un homme de parole?

Oui, inévitablement. Si quelque chose fait la différence entre nous et toutes les autres créations de la nature, c’est cette capacité de créer des mots, de les construire, d’entrer en conversation entre nous. Et c’est extraordinaire.

 

Il y a quelque chose de très rassembleur dans votre oeuvre: elle n’exclut ni la joie, ni la beauté. Et je le mentionne parce qu’aujourd’hui, dire qu’un oeuvre d’art est belle c’est presque comme si c’était antinomique.

Je suis d’accord. Depuis quelques années je suis fier de la beauté. C’est la chose la plus essentielle que je doive offrir. C’est presque une obligation de l’artiste: retourner à la beauté. La communauté, la société en a désespérément besoin et nous devons la créer, nous les artistes, écrivains, musiciens,… La beauté a toujours été révolutionnaire, parce tout le monde la comprend sans pouvoir l’exprimer. C’est quelque chose attaché dans notre mémoire. On la reconnaît tout de suite.

 

Quand on regarde votre oeuvre, un message très fort s’en dégage: ce que l’on vit se grave en nous sur la peau. Cela signifie-t-il que le mot peut guérir?

Absolument! Je crois beaucoup à une forme d’appréhension de la réalité pas forcément avec les yeux, ou avec les oreilles, ni avec la bouche. J’ai beaucoup travaillé la position du sage qui se ferme les yeux, la bouche et les oreilles de ses mains, mais pas dans un sens négatif. Plutôt dans l’intention de dire qu’il existe d’autre parties du corps qui sont ouvertes à la communication. Il faut sentir avec le corps, avoir les yeux dans les doigts, il faut caresser les choses pour les comprendre, il faut vivre ces vibrations inexplicables. Il y a des moments où des enfants s’endorment bercés par les voitures: cela nous arrive sans que nous nous en apercevions. La réalité s’endort en face de nous. L’art a la capacité de la réveiller de nouveau. William Blake disait qu’une seule pensée pouvait remplir l’immensité: One thought fills immensity. Je crois à cette idée que la vibration de notre corps, de nos idées, peut remplir l’espace d’une énergie énorme et invisible, qui nous embrasse et qui fait que les choses changent. De la même façon que je crois que la vie nous tatoue en permanence des textes sur la peau, mais avec une encre invisible, et tout d’un coup, il y a quelqu’un qui a la capacité de lire sur notre peau ce message invisible et il devient un ami, un amant, quelqu’un de proche. Mon travail cherche à montrer cela, des choses qui nous dépassent, des contradictions, des histoires que l’on n’arrive pas à exprimer mais que l’on ressent.

 

Le champagne est un vin particulier car il a en lui une certaine joie.

J’adore le champagne! Je n’ai aucune explication à cela. J’ai souvent utilisé comme métaphore pour expliquer mon travail celle du message dans une bouteille. Or quel plus beau message que celui que l’on extrait d’une bouteille de champagne?

 

Pensez-vous que l’on puisse changer le monde en utilisant des mots plus beaux?

La réponse est dans la question je pense…

“Il faut sentir avec le corps, avoir les yeux dans les doigts, il faut caresser les choses pour les comprendre, il faut vivre ces vibrations inexplicables.” – Jaume Plensa

“Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu Il était au commencement avec Dieu. Tout est né par lui, et absolument rien de ce qui existe n’a pris naissance sans lui. En lui est la vie; et la vie est la lumière des hommes. Et la lumière éclaire les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue.” – Prologue de l’Evangile selon Jean