Au nom de l’amour que je me porte…

 In AMOUR, BONHEUR, CŒUR, PERSONNALITÉ, PSYCHOLOGIE

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Photo: Allef Vinicius.

Comment appréhender ce jour de la Saint Valentin quand on l’exècre? Toutes les vitrines des magasins, tous les magazines sont comme autant d’injonctions à manifester notre amour envers l’autre… Pourquoi l’autre? Et si l’on choisissait simplement de se fêter soi-même? De se rappeler que la personne qui a vraiment le pouvoir de nous rendre heureux, c’est nous? Témoignages de femmes amoureuses de leur propre vie. – Isabelle Cerboneschi.

 

C’est une amie de longue date. On se connaît depuis vingt ans. On s’est croisées à Paris en janvier dernier pendant les défilés de haute couture. On ne s’était pas vues depuis plusieurs mois. « Tu es resplendissante », me dit elle gentiment. Je lui réponds que cela fait longtemps que je n’ai pas été aussi heureuse. « Tu as rencontré un homme? », me demande-t-elle. Et soudain, je sens une colère monter en moi, comme la sève d’un volcan, lente mais dévastatrice. Ça me blesse, mais je ne sais pas pourquoi. Ses paroles étaient anodines pourtant. Ma réaction ne l’était pas. J’ai grommelé que non, que j’étais juste heureuse d’être libre, et j’ai continué à faire ce que j’étais venue faire en ce lieu. La colère en plus.

C’est plus tard, bien plus tard que j’ai compris: pour cette amie, le bonheur ne pouvait venir que d’un autre, homme ou femme, selon nos orientations sexuelles. Il lui semblait tout à fait normal de se démunir du plus grand pouvoir du monde – celui de nous rendre heureux – et de l’offrir à un autre humain qui aurait croisé notre chemin. Par sa question, elle me disait que cette dépossession était dans l’ordre des choses et cela m’était insupportable. Car ce pouvoir de rendre heureux, et son corollaire, le pouvoir de rendre malheureux, est bien trop puissant pour le confier à quelqu’un d’autre que soi-même.

Cette perception de la femme qui aurait les yeux brillants et la mine radieuse, parce qu’elle est amoureuse est trop souvent en décalage avec la réalité. « Pour beaucoup de gens, être heureuse signifie avoir un homme dans sa vie, même si les choses sont en train d’évoluer, relève Valérie Dana, directrice de la très belle revue espagnole La Vida en Rosa dédiée aux femmes atteintes du cancer. Il est certain qu’avoir quelqu’un qui nous aime est un plus, mais cela peut-il être la seule raison pour que nous, les femmes, soyons épanouies? Évidemment non, et cela vaut pour les hommes aussi. »

Elle raconte: « J’ai travaillé pendant des mois sur le lancement du magazine qui s’appelait  Rose à cette époque, mais c’était top secret. Je travaillais dans le monde de la publicité où seules les équipes créatives avaient le droit d’être créatives… Grâce à mon projet, j’étais bercée par un mélange d’excitation et d’épuisement. Mais surtout il fallait que je continue à travailler sans que personne ne se doute de mes activités annexes. Mon chef, avec qui je m’entendais bien, me voyant arriver avec un grand sourire chaque fois que j’allais au bureau, me demanda un jour si j’étais amoureuse car j’avais les yeux qui brillaient… »

Les jeunes générations comprennent mieux que leurs aînées cette discordance entre la fable que l’on fait croire aux femmes depuis qu’elles sont enfants, sur le bonheur qui passerait forcément par un mari, et la réalité: « Il y a cent ans, la seule possibilité pour les femmes de changer de statut, ou d’être « heureuses », c’était de se marier. Or ce préjugé perdure même si la société a changé », explique Cléo Bennoun, 24 ans, qui prépare un Master à la Copenhagen Business School.

« J’ai grandi en regardant les dessins animés de Walt Disney où tous les happy endings signifiaient que l’héroïne trouvait un mari, poursuit-elle. J’ai grandi en écoutant mes grands-parents me raconter leur histoire d’amour: ils se sont mariés très jeunes, à une époque où le seul travail auquel pouvait aspirer une jeune fille, c’était celui de « parfaite femme d’intérieur ». Ma grand-mère a renoncé à son rêve d’étudier la médecine parce qu’elle ne pouvait pas être à la fois une femme, une mère et une étudiante. Est-ce que devenir médecin l’aurait rendue plus heureuse qu’elle ne le fut? Elle ne le saura jamais. Il m’a fallu du temps pour comprendre que tout ces dessins animés, tous ces films, que j’avais regardés ne reflétaient pas ce que j’espérais que ma vie devienne. Ils ne correspondaient pas à ma propre vision du bonheur, même si tout le monde autour de moi voulait me faire croire que j’avais tort. »

 

 » C’est le fait d’avoir quitté une situation, une personne, qui m’a rendue heureuse. J’ai moins, mais j’ai plus. Chaque matin je me réveille dans la plénitude du moment présent. »

 

Le bonheur, puisque c’est vers lui que tout tend, peut être amplifié par un « plus » – une relation amoureuse – mais il peut aussi être généré par un « moins »: une situation désagréable dont on se débarrasse, un poids dont on se déleste, une personne toxique qui quitte notre vie. Et ces « manques », au lieu de dépeupler et d’amoindrir notre vie, la rendent plus riche, plus légère, plus sereine aussi. C’est ce qui est arrivé à Sandrine Viboud-Wiegandt, opticienne de père en fille, qui vient de réaliser son rêve: devenir indépendante et ouvrir son propre magasin de lunettes à Carouge: « Aux bonheurs des yeux ». D’ailleurs, le mot bonheur tient tout entier dans son enseigne. « C’est le fait d’avoir quitté une situation, une personne, qui m’a rendue heureuse. J’ai moins, mais j’ai plus. Chaque matin je me réveille dans la plénitude du moment présent: je suis heureuse dans l’instant. C’est magique!».

« Je crois qu’il faut différencier le désir des femmes d’être respectées dans leurs activités, d’avoir les mêmes droits salariaux que les hommes et leurs désirs d’avoir des relations plus intimes, relève Valérie Dana. La figure de l’homme protecteur ne me déplaît pas personnellement, si cela n’empiète pas sur ma liberté. Le rôle des femmes a changé dans la société; elles sont capables de s’épanouir grâce à leur travail et ce, sans la présence d’un homme à leur côté. Mais cela ne signifie pas qu’elles tournent le dos à l’amour, bien au contraire. Elles rêvent qu’un homme les aime vraiment, c’est-à-dire sans mensonges interposés. »

Aujourd’hui encore, malgré l’évolution de la société et des mentalités, dans les pays occidentaux, les filles sont élevées dans l’illusion du bonheur, un bonheur qui passe forcément par un homme. « J’ai été élevée dans la religion juive, explique Cléo Bennoun. A l’école religieuse, le dimanche, on nous apprenait que pour être heureuses, nous devions devenir des femmes au foyer, apprendre à faire le pain, à tenir une maison et nous habiller d’une certaine manière pour rendre un homme heureux. Ces idéaux n’ont jamais fait sens pour moi, mais de manière inconsciente, je pensais que, si je voulais devenir une bonne épouse, je devais apprendre à faire tout cela. Mais je savais aussi que je souhaitais voyager, découvrir le monde, faire une carrière, atteindre des buts, réaliser des rêves, or tout cela ne semblait pas vouloir correspondre au futur que j’étais supposer avoir en tant que femme aspirant au bonheur. Pour moi, aujourd’hui, me marier à 24 ans ce serait la fin de mon monde!»

 

« Tant qu’une femme ne se voit pas elle-même comme la déesse qu’elle est, elle ne sera jamais heureuse »

 

« Quand je suis partie aux Etats Unis à l’âge de 16 ans, j’ai commencé à expérimenter le maquillage et une certaine manière de me vêtir, poursuit-elle. Je voulais dessiner le portrait d’une jolie fille, mais pour les mauvaises raisons. Je voulais attirer l’attention des garçons parce que je savais que si je trouvais un boyfriend, je serais heureuse. C’était ce qui arrivait dans toutes les séries TV que je regardais! Mais aucun homme ne m’a apporté le bonheur. Ils ont pu me faire sentir sexy et désirable, mais tant qu’une femme ne se voit pas elle-même comme la déesse qu’elle est, elle ne sera jamais heureuse, même si 50 hommes font la queue devant sa porte pour lui dire à quelle point elle est belle. J’ai passé un an avec mon ex boyfriend et jamais le fait d’être avec lui m’a rendue plus heureuse que je ne l’étais déjà: voyager dans un pays que je ne connaissais pas, obtenir mon permis de conduire, emménager dans un nouvel appartement, cela me rendait tout aussi heureuse. »

 

Se respecter, s’aimer soi-même nous rapprochera du bonheur bien mieux qu’aucune autre relation ne saura le faire. Beaucoup d’hommes ou de femmes passeront dans notre vie, mais nous n’avons qu’un seul « Moi ».

 

« Désormais je vis à Copenhague et dans la culture danoise, les hommes et les femmes partagent les mêmes responsabilités vis-à-vis du foyer, de la famille, et leurs relations semblent beaucoup plus saines que celles que j’ai pu expérimenter auparavant, relève Cléo Bennoun. Le bonheur dans ce pays ne signifie pas trouver le partenaire parfait. Pour les amies de mon âge, le bonheur, c’est de décrocher un diplôme, sortir avec des amis, être indépendante, s’acheter leur premier appartement… Nous créons notre propre bonheur, conscientes que toutes les femmes ne peuvent pas expérimenter cela dans le monde d’aujourd’hui. »

« J’ai beaucoup de chance de pouvoir vivre dans des pays où les femmes sont perçues (presque) à l’égal des hommes, et ce dans tous les aspects de leur vie. Oui, un partenaire peut vous rendre plus heureuse, de la même manière que votre famille ou vos amis, le peuvent, mais cette personne ne peut pas être la seule et unique raison de notre bonheur. Se respecter, s’aimer soi-même nous rapprochera du bonheur bien mieux qu’aucune autre relation ne saura le faire. Beaucoup d’hommes ou de femmes passeront dans notre vie, mais nous n’avons qu’un seul « Moi ». Et cet être que l’on est, nous devons le chérir, l’aimer, et à partir de là, pouvoir choisir à quoi notre bonheur pourra ressembler. »

J’ai écouté sans l’interrompre cette jeune femme de 24 ans mettre des mots sur tout mes ressentis, me donnant une leçon de bonheur mémorable. Quelques heures plus tard, je poussais la porte de la galerie Krisal, à Carouge, qui expose les oeuvres du photographe Charly Schwartz parti sur les traces du peintre Ferdinand Hodler. Christine Ventouras, la directrice de la galerie est venue vers moi, tout sourire. « Tu es radieuse, me dit elle. Amoureuse? » J’ai attendu quelques secondes avant de lui répondre: « Oui, je suis amoureuse de ma vie. »

Photo: Brittney Burnett.

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