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Chanel, une femme dans chaque port…

30 avril 2018

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“Dans le port d’Amsterdam, y’a des marins qui chantent les rêves qui les hantent.” Dans celui de Hambourg, un jeune garçon regardait le large. Savait-il déjà qu’il emmènerait le vaisseau-amiral Chanel vers tous les ports de notre imaginaire? La collection Métiers d’art Paris-Hamburg 2017/18 de Chanel vient d’arriver en boutique. Retour sur le défilé. – Lily Templeton, Hambourg.

En décembre 2017, Karl Lagerfeld avait invité le monde dans cette ville qui le vit naître. N’en déplaise aux hagiographes, point d’histoire originelle : Chanel et son chef d’orchestre ont transformé cette ville «porte du monde» en Stargate vers une réalité parallèle où des sirènes façon Amanda Harlech marchent le long des quais brumeux tandis que passent les marins qui ressemblent à Corto Maltese (ou un Sébastien Jondeau portant gros pull et pantalon de marin). Quand on a pour seul rivage les horizons lointains, rêve-t-on d’un port?

Il n’est possible de réinterpréter avec brio que ce qui est maîtrisé à la perfection, et le polymathe Lagerfeld a fermement en main l’âme de Chanel mais aussi une culture indiscutable qui ne laisse rien au hasard. À commencer par le choix de La Paloma, joué par l’orchestre résident, conduit pour la soirée par le violoncelliste britannique Oliver Coates, et racontant l’histoire d’un marin ayant quitté La Havane, où la maison parisienne a déjà fait escale.

S’il faut absolument offrir un ancrage, c’est celui de l’Elbphilarmonie, scintillant diadème couronnant le renouveau culturel de la ville. Juxtaposer l’ancien et le nouveau, c’est ce que les architectes Jacques Herzog et Pierre de Meuron ont fait pour adjoindre la crête de verre et d’acier au Kaispeicher A, ancien entrepôt où se sont croisé cacao et tabac. C’est aussi le modus operandi de la maison.

Pour mieux jouer la partition des Métiers d’Art, Karl Lagerfeld a décomposé Hambourg jusqu’à son expression la plus simple, la brique, atome élémentaire dont découle toute l’architecture de la ville. Elle est partout, d’un tweed à grosses bandes aux petites minaudières en forme de conteneur qui feront, à n’en pas douter, fureur auprès d’une clientèle plus habituée des marinas que de la marine marchande.

En découle un fauvisme à la Kandinsky ou une abstraction à la Stuart Sutcliffe, dans lequel les couleurs et les formes prennent une part égale. Les silhouettes sont années soixante, clin d’œil à l’émergence des Beatles, l’autre histoire musicale de la ville, et se portent en robes-pulls aux épaisses torsades, grands manteaux d’amiral, pantalons larges et formes trapèze. La palette est celle de la ville, entre le bleu marine, les noirs et gris de l’industrie, l’orange rouille de la brique, le blanc écume. Des sequins brillants faisaient écho aux scintillances des eaux du port, et à celles du soleil sur les motifs du toit. Autour des têtes flottent le tulle, comme des voilettes coupées à même la brume.

Et au milieu de l’abstraction jaillit l’idée qu’au-delà du vêtement, aussi beau fût-il, il faut comme en concert, ne retenir que l’émotion, la sensation. Alors qu’il fait gros temps sur la mode d’aujourd’hui et qu’elle ne sait pas comment tenir le cap entre injonction d’utilité et envie de luxe, Paris-Hamburg est une collection incarnée dans laquelle la main de l’artisan vient ennoblir l’habit, dans laquelle le vrai luxe est celui du temps passé, de l’instant présent et d’un avenir (sup)portable.

Là où s’était donné le Sacre du Printemps (joué virtuellement en 2013 par l’orchestre symphonique de Londres alors sous la direction d’Esa-Pekka Salonen), c’est le sacre de Chanel.