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Le nouvel homme? Exposé

22 janvier 2018

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Si la mode a le pouvoir de transcrire les évolutions d’une société donnée à un moment T, la fashion week de Londres a révélé un homme moderne, en rupture avec l’archétype du male exprimant sa toute puissance, un être plus sensible, plus en phase avec la poésie de la vie. – Jo Phillips.

Q

uel serait l’archétype de « l’homme moderne »? Et quand on parvient à le définir, sait-on ce que cela signifie à notre époque?

Les lignes définissant la masculinité ont été tellement floutées ces dernières saisons que la plupart des hommes ont du mal à définir ce que recouvre la notion de « mâle » aujourd’hui. Une fluctuation des genres, pas forcément confortable d’ailleurs. La masculinité a été ébranlée: et pas seulement par les multiples plaintes pour harcèlement sexuel qui déferlent depuis quelques mois. Ni même à cause de la lassitude des femmes d’être sous-payées par rapport à leurs homonymes masculins.

Cela fait des siècles que les femmes sont victimes de comportements abusifs, et ceux-ci, devenus inacceptables aujourd’hui, sont ancrés dans notre psyché. Certes, comme le disait très justement un confrère masculin pendant la fashion week londonienne, fatigué de ce déferlement de plaintes émanant de la gent féminine, tous les hommes ne sont pas coupables. Cela n’a d’ailleurs jamais été le propos de celles qui révèlent ce qu’elles ont enduré pendant des années. Néanmoins, tous les hommes ont pu bénéficier dans de nombreux aspects de leur vie de l’effet pervers engendré par des siècles de soumission des femmes, que ce soit consciemment ou pas. Ceci dit, ces dernières ne sont pas les seules à souffrir des abus d’un paternalisme violent et arriéré: certains hommes et de nombreux enfants ne sont pas épargnés. 

Pourquoi soulever cette question dans un article sur les derniers défilés masculins automne-hiver 2018-2019 londoniens?

Parce que la mode est un grand miroir de la vie et de notre subconscient. Vous voulez savoir ce qui flottent dans notre esprit et dans nos cœurs? Il suffit de regarder les derniers défilés et lire entre les lignes. Après tout, comme le disait Georges Taylor en 1926: “when the world feels good, skirts get short » (les robes raccourcissent en période de prospérité et rallongent en période de crise, ndlr). Affirmation qui a elle aussi quelque chose de sexiste, si l’on y pense…

Et qu’est-ce que la fashion week de Londres avait à nous dire sur notre présent?

Cela fait un moment déjà que l’on assiste sur les podiums à l’effacement des genres, et ce qui était un trend il y a quelques années est devenu un non évènement que la société a intégré de facto. Cette saison, on peut suivre le fil de cette nouvelle esthétique masculine directement des podiums jusqu’au public venu regarder les shows. La fluidité était l’un des maîtres mots à Londres: depuis les savants drapés jusqu’aux tailles élastiques, en passant par les costumes en matériaux industriels et les pièces fonctionnelles, sans oublier le kilt. Ce ne sont d’ailleurs pas uniquement les formes qui parlent d’un adoucissement, mais aussi les couleurs et le stylisme: on a vu apparaître du velours arc-en-ciel et des costumes sans manche. L’acception traditionnelle du costume a pris un sérieux coup dans l’aile.

Cette saison, ce dernier se définit autrement: un pantalon cargo et une veste fonctionnelle valent costume. On s’interroge sur son rôle dans ce monde masculin mouvant? On sent une volonté des créateurs de se distancer du modèle patriarcal, fortement pris à partie depuis quelques mois. Un vêtement plus fluide offre à l’homme la liberté de se sentir plus relax et afficher sa délicatesse. Il lui permet d’être qui il souhaite être et non pas le contraindre à se fondre dans l’image que l’on attend de lui: un message dont on pouvait déjà sentir les prémices durant les défilés londoniens assez neutres des saisons passées. Les précédentes extravagances et les expérimentations transgenres de Charles Jeffrey ou de Rottingdean Bazaar, se retrouvent désormais dans de nombreux show, de manière atténuée et plus subtile.

Alors qu’ironiquement la Grande-Bretagne a choisi de s’extraire de l’Union Européenne et d’avancer seule vers son avenir –  (Pourquoi? Est-ce que quelqu’un le sait?) – l’une des manières qu’elle a trouvé d’exprimer son unicité s’affiche sur les podiums: les jupes et les drapés qui frôlent le sol ne sont plus l’apanage d’une poignée de jeunes garçons en marge, mais commencent à s’immiscer dans l’uniforme masculin au quotidien.

La Grande-Bretagne forme certains des meilleurs créateurs de mode en devenir du monde, qu’ils viennent de l’Est ou de l’Ouest, de l’Extrême-Orient ou du Moyen-Orient, autant de pays où il n’est pas rare de voir des hommes porter des jupes ou des costumes ressemblant à des robes, du fait de leur culture. Il est intéressant de noter que, jusqu’à il y a peu, les étudiants étrangers venus étudier la mode en Europe ou aux Etats-Unis, étaient en quête d’un vestiaire masculin idéal «westernisé »: des costumes structurés avec des influences militaires comme point de départ. Mais si l’on observe les collections dessinées par les étudiants du London College of Fashion qui viennent de défiler, on note que les drapés et les jupes ont été totalement intégrés dans les garde-robes, non pas comme l’expression d’un particularisme culturel, ni par volonté de flouter les genres, mais plutôt comme faisant partie de manière intrinsèque du vestiaire global de l’homme moderne. C’est un tournant à la fois intéressant et subtil et l’on peut espérer qu’il s’agisse d’un effet miroir magique.

Et sinon, quels étaient les autres pistes suivies à Londres, pendant cette dernière fashion week?

De l’imprimé écossais partout – des plus petits jusqu’aux plus grands –  en couleur ou en ton neutres. De même que l’on a vu apparaître des poches gigantesques sur les pantalons cargo, ou suspendues aux vestes comme des sacs de sports, certaines étaient même attachées aux chevilles, assorties aux bottes Wellington. On a vu aussi des foulards de footballeurs et des liens un peu partout. Les pantalons arboraient tous les détails vus ci-dessus: poches XXL, liens, tartan, etc…

L’esprit sportswear, toujours présent, semble s’inspirer de plus en plus des vêtements de sports outdoor: marche, alpinisme, voile, et c’est tout un attirail trendy qui s’offre aux hommes, lorsqu’il s’agira de pratiquer ces activités pour de vrai. Les tissus arborent des effets mouillés, les matières ont des reflets brillants, métalliques, plus flashy que les saisons précédentes.

On a vu des rembourrages et des références au look Cowboy dans de nombreux shows, de même que l’on assiste au retour du velours côtelé revisité, en lignes fines ou extra-larges. Et comme lors de la saison précédente, les couleurs unies prennent le pas sur les imprimés, avec une forte présence de l’orange, de l’ocre et du taupe, teintes qui venaient compenser la forte présence du noir, du blanc et des teintes pastel.

Les dos présentaient des détails intéressants eux aussi, comme si l’arrière des vêtements était devenu aussi important que le devant: des plissés inversés, des ajouts, des ornements. Il semblerait qu’avec la saison automne-hiver 2018 vienne le temps de se regarder dans le miroir, devant, comme derrière, et que les dos ornés, enfin mis en lumière, symboliseront quelque chose d’intéressant quant à l’avenir de l’homme.

Une version de cet article est parue dans le magazine Cent:  http://centmagazine.co.uk/family/jo-phillips-2/

Jo Phillips est la directrice artistique de Cent Magazine: www.centmagazine.co.uk) Un site digital interactif qui parle de mode, de musique, de design et de littérature, entre autre. Twitter @cent magazine

Intragram @cent mag