Aux couleurs de Le Corbusier

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L’exposition « Couleurs et correspondances » qui se tient à la Villa « Le Lac » à Corseaux jusqu’au 2 juin, révèle les liens qu’entretenait l’architecte avec sa famille et avec la petite maison à travers des lettres familiales et des tableaux monochromes réalisés par la plasticienne Florence Cosnefroy. – Isabelle Cerboneschi.

 

La Villa « Le Lac » accueille jusqu’au 2 juin une exposition qui permet de rentrer dans l’intimité de Le Corbusier. Plus qu’une exposition, Il s’agit d’une conversation silencieuse entre les murs de la maison, des extraits de lettres échangées en famille et des tableaux monochromes peints par la plasticienne française Florence Cosnefroy qui viennent en regard de ces écrits intimes. Cette installation nous permet de comprendre comment la famille Jeanneret vivait entre ces murs et en filigrane, d’entrevoir l’évolution de la carrière de l’un des plus grands architectes du XXe siècle : Charles-Édouard Jeanneret, alias Le Corbusier.

Ce dernier avait construit la Villa Le Lac en 1923 pour ses parents retraités, en bordure de Léman. Une maison toute simple de 64m2, sertie d’une immense fenêtre qui court sur presque toute sa longueur, offrant aux habitants une vue panoramique sur le lac et ses effets changeants. Une manière d’intégrer l’extérieur à l’intérieur. Inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2016, cette petite villa fonctionnelle a servi de laboratoire d’idées pour Le Corbusier. On y retrouve notamment trois parmi les « Cinq points de l’architecture moderne » publiés en 1927 par Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret : le plan libre, sans mur porteur, que permettent les structures avec des poteaux et des dalles libérant l’espace, la fenêtre en bandeau – celle-ci fait 11mètres de long – qui ouvre sur le monde et le toit-terrasse. Les deux autres points étant les pilotis et la façade libre, dont la Villa Savoye est l’un des plus parlant exemples. Le Corbusier a également développé une théorie de la couleur, « La polychromie architecturale », qui a donné lieu à un nuancier de 63 teintes toujours utilisées à ce jour.

Jusqu’au 2 juin, les murs de la Villa Le Lac accueillent l’exposition « Couleurs et correspondances ». Une installation réalisée par Florence Cosnefroy, qui a réussi à établir des liens entre l’abondante correspondance familiale et la maison. Elle s’est inspirée de tranches de vies auxquelles elle a donné des couleurs : au total 32 tableaux monochromes viennent en regard d’extraits de lettres échangées entre 1923 et 1965, ainsi que quelques aquarelles de la maison.

« Il y a cinq ans j’ai découvert le nuancier de Le Corbusier et depuis ce jour j’ai travaillé sur différents sites qu’il a conçus depuis 2014. Je rencontre les habitants, je leur demande comment on vit dans un bâtiment Le Corbusier, je collecte des images, des souvenirs, pour en faire des installations temporaires, une sorte d’œuvre collective et colorée », explique Florence Cosnefroy qui a déjà investi le toit terrasse de la Cité Radieuse à Marseille ou encore les 12 piliers de la Fondation suisse à la Cité internationale universitaire de Paris.

A l’invitation de Patrick Moser, le conservateur de la Villa Le Lac, l’artiste a apprivoisé les lieux afin de créer une œuvre entièrement dictée par la petite maison. « Je me suis laissée guider par les quelques 1800 lettres échangées entre Le Corbusier, son père, sa mère et son frère Albert Jeanneret. J’ai cherché les références à la Villa, aux couleurs et avec quelques extraits, j’ai essayé de faire parler la petite maison. À travers cette correspondance, j’ai rencontré un homme bienveillant, très proche des siens, pétri de doutes et de rêves, qui a créé une maison facile à vivre pour ses parents, dans un lieu idyllique. Un personnage très différent du grand architecte froid et distant auquel on pense. Il a fait de cette maison un manifeste architectural dont il s’est servi par la suite. On retrouve beaucoup d’éléments de son style : le lien très fort avec l’extérieur, la perfection des détails et surtout les cadrages très particuliers. Quel que soit l’angle depuis lequel on regarde la maison, on retrouve des perspectives, des paysages cadrés. C’est un travail de peintre. »

L’exposition suit un sens chronologique. Elle commence par la pièce principale où les lettres font référence aux débuts de la petite maison jusqu’au décès du père. Elle se poursuit dans la chambre d’amis aux murs bleus. Dans ces années qui précèdent la seconde Guerre Mondiale, on y sent vivre la maison au gré des saisons. On prend connaissance de la route qui se construit juste derrière. On lit en filigranes les difficultés que Le Corbusier a rencontré dans sa carrière à cette époque, sa vie quotidienne à Paris. Puis l’on passe dans la chambre rose, celle de sa mère. Nous sommes dans l’après-guerre, la Cité Radieuse se construit, Le Corbusier raconte ses voyages, la mère décrit la vie de la maison, les floraisons, les lumières, les travaux. La visite s’achève après le décès de la mère, par une lettre signée Albert Jeanneret.

« En arrivant ici, j’ai été frappée par la beauté du lieux et le contraste de cette petite maison parfaite et l’immensité du paysage, confie Florence Cosnefroy. Ici règne une certaine idée de la perfection. » Au total elle a choisi 32 extraits de lettres et a réalisé 32 tableaux monochromes. « Les couleurs que j’ai utilisées sont celles du nuancier de Le Corbusier. Il avait reçu une commande de la part de Salubra, un marchand de papiers peints bâlois et avait créé des papiers monochrome (« de la peinture à huile vendue en rouleaux », selon les termes de l’architecte, ndlr). J’ai pu me procurer les pigments qui sont toujours fabriqués. J’ai cherché dans chaque lettre une référence à une couleur et j’ai utilisé la teinte du nuancier Le Corbusier la plus proche.

Au dessus de la missive annonçant la mort de la mère de Le Corbusier, Florence Cosnefroy a accroché un monochrome rose vif. « J’ai choisi ce rose artificiel car dans la lettre il est question de son enterrement et du souvenir d’un chapeau « hérissé de fleurs roses artificielles. » On est dans le souvenir plus que dans le réel », explique l’artiste.

 

« Cher pauvre vieux

La voiture rouge toute fleurie et la petite maman rose et toute fleurie dans son cercueil sont parties sur la rouge du Levant miraculeusement vide de voiture, la neige étant tombée épaisse, la neige tombant miraculeusement… » Le Corbusier à Albert, 18 février 1960.

* Couleurs et correspondances, Exposition de Florence Cosnefroy à la Villa « Le Lac », route de Lavaux 21, 1802 Corseaux. L’exposition est sponsorisée par la firme horlogère Ebel et l’entreprise Keim. Jusqu’au 2 juin 2019. La Villa est ouverte les samedis et dimanches de 14h à 17h.

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