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Quand les pharaonnes défilent à New York

7 décembre 2018

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Le défilé Métiers d’Arts Paris-New York de Chanel s’est tenu au MET, avec le temple de Dendour en guise de décor. Cela faisait 36 ans que le musée new yorkais n’avait pas accueilli de défilé de mode en ses murs. La collection était un hommage au savoir-faire des 26 ateliers d’art que possède Chanel. Une collection qui s’inspire du passé pour réenchanter le présent. – Isabelle Cerboneschi, New York.

Dans l’avion qui me menait à New York, j’ai regardé le film Ocean 8 qui raconte un vol de bijoux réalisé par des femmes menées par un personnage jouée par l’actrice Sandra Bullock. Le casse se déroule au Metropolitan Museum of Art durant le fameux MET Gala organisé par le magazine Vogue et sa rédactrice en chef Anna Wintour, dans la salle où est exposé le Temple de Dendour. Ce que je ne savais pas encore, c’est que le lieu de l’effraction était justement celui qui a été choisi par Chanel pour présenter sa collection Métiers d’Art Paris-New York devant ses 900 invités, le 4 décembre dernier.

Le défilé Métiers d’art est l’un des plus attendus de l’année avec ceux de la haute couture. Il permet d’exprimer le savoir-faire unique des 26 ateliers regroupés au sein de la filiale Paraffection, une filiale de Chanel: les brodeurs Lesage et Montex, le plumassier Lemarié, le parurier Desrues, le chapelier Michel, entre autres, et la maison Goossens qui réalise des bijoux couture spectaculaires. Pour la première fois depuis les années 70, lorsque Mademoiselle dirigeait la maison qui porte son nom, la maison Goossens est intervenue sur une collection en créant les talons-bijoux des bottes couleur d’or du défilé.

Chanel et New York, c’est une longue histoire d’amour. Dès les débuts de Gabrielle Chanel, les grands magasins américains ont succombé à ses chapeaux et la presse américaine a choisi de la suivre. Dans un article de 1914, le Women’s Wear Daily prédisait un bel avenir aux sweaters que Mademoiselle vendait dans sa boutique de Deauville. Prémonitoire. En 1931, la couturière est invitée par le producteur Sam Goldwyn à rejoindre la United Artist afin de réaliser les costumes de ses stars. Coco Chanel en profite pour visiter d’abord New York. Elle est arrivée le 4 mars 1931 par la voie des mers, sur le paquebot Europa, comme en témoigne le registre d’immigration conservé au musée d’Ellis Island. Elle voyageait en 1ère classe, bien sûr, avec quinze malles et 35 bagages. Durant son séjour à New York, elle a résidé au Pierre. Sa présence était très courue: la haute société new yorkaise adorait ce profil de « self made woman ». Faire défiler la collection Métiers d’art à New York, c’est une manière de mettre en lumière cette histoire mal connue de Gabrielle Chanel.

La veille du défilé, la maison Chanel a fait une annonce d’importance: à l’avenir, elle n’utilisera plus de peaux exotiques dans ses collections. Pour avoir visité les ateliers de fabrication des sacs, je me souviens des stocks de peaux exotiques conservées à l’abri. « Nous les avons vendues, m’explique Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel. Nous devons nous inspirer du passé, mais aller vers le futur ».  A l’heure où toutes les décisions, tous les gestes sont scrutés et partagés sur les réseaux sociaux, une maison comme Chanel a un devoir de cohérence et de traçabilité. Aucune peau exotique, donc dans le défilé.

Le soir même, les célébrités s’offraient un passage obligé devant les photographes: Julianne Moore, Marion Cotillard, Sofia Coppola, pour ne citer qu’elles. Christy Turlington, top model des années 90, arborait sa beauté comme si le temps lui avait fait la grâce de l’éviter.

Il fallait longer les sarcophages, les hiéroglyphes, les portraits du Fayoum pour atteindre enfin la salle où a été reconstitué pierre après pierre le temple nubien de Dendour, dédié à Isis. Lors de la construction du haut barrage d’Assouan, le gouvernement égyptien avait demandé de l’aide à l’UNESCO afin de sauver les trésors architecturaux qui risquaient d’être engloutis. Les Etats-Unis, qui avaient participé à cette opération, ont reçu ce temple en cadeau en 1965. Il est exposé au MET depuis 1978. En découvrant les lieux, en prenant conscience qu’il s’agissait du premier défilé de mode accueilli par le musée depuis 36 ans, il semblait évident que l’inspiration première de Karl Lagerfeld n’était pas forcément Manhattan mais bien ce temple nubien.

Les filles arborant les premiers looks ont suivi le chemin qui contournait le temple, portant sous une veste de tweed, une jupe-tunique asymétrique sous laquelle volait une jupe longue de voile blanc. L’or était partout: sur un blazer de tweed, un bomber jacket en cuir, une broderie, une robe de maille, une paire de bottes, les jambes des mannequins sprayées d’or. Même Pharrell Williams a défilé tel un pharaon des temps moderne, entièrement vêtu d’or.

L’or est l’un des codes utilisés par les artistes du passé pour extraire leur sujet du temps, pour représenter la transcendance. On perçoit une intemporalité justement dans cette collection qui arrivera dans les boutiques en juin. Rien d’étonnant d’ailleurs: ce n’est pas un défilé comme les autres. C’est avant tout l’expression d’un savoir-faire poussé à l’extrême, qui met les Métiers d’Arts en lumière. « C’est fait d’une façon très artisanale dans le meilleur sens du mot, parce que dans artisanat, il y a art. L’art de bien faire. Un art appliqué. Et c’est vraiment formidable. Je pense que l’image de cette collection tient beaucoup à ce raffinement qu’il faut vraiment voir de près, presque toucher, pour savoir comment c’est fait et pour vraiment apprécier la beauté de ce travail », explique Karl Lagerfeld dans la note d’intention du défilé.

Vus de près justement, les détails sont à couper le souffle: on n’ose imaginer le temps passé à réaliser ces colliers-plastrons qui ressemblent à une mosaïque précieuse, ou ces mini-robes entièrement brodées de perles. Quant à cette robe de plumes aux effets géométriques, j’apprends qu’elle a nécessité 1500 heures de travail. En guise de clin d’œil, une minaudière arbore en son envers le nom de Chanel écrit en hiéroglyphes. Toute la collection raconte un savoir-faire plus vivant que jamais.

Après le show, la maison Chanel a convié ses invités dans un « Diner » créé de toute pièce dans Central Park. Au menu: frites à l’huile de truffe, cheeseburgers ou hamburgers aux champignons. A 22h, Kelela, la chanteuse américaine d’origine éthiopienne a tenu la scène une demi-heure avec ses danseuses. Retour au XXIe siècle.