La beauté du reste…

 In ART, CŒUR, CULTURE, EXPOSITION, IMMIGRATION, PERSONNALITÉ, PHOTOGRAPHIE
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Que reste-t-il quand on a tout perdu, que l’on a dû quitter son pays, ses attaches, ses possessions? Il reste le strict nécessaire à la survie et parfois, un objet, comme un trait d’union avec la vie d’avant. Le photographe Thierry Dana voulait parler de l’exil autrement, à travers des images d’objets que les migrants ont emportés avec eux et qui ont une forte portée symbolique. Dès le 8 mars elles seront exposées à la Maison des Arts du Grütli, à Genève. Bouleversant. – Isabelle Cerboneschi.

 

Quel point commun entre un gant de toilette rose qui s’effiloche, une croix de bois, une cravate, un permis de conduire ? A la fois rien et tout. Ils appartiennent à des migrants, venus de pays, de cultures, de religions différents, et ces objets représentent ce que ces personnes possèdent de plus cher, de plus symbolique à ce jour.

Ces « souvenirs » sont ce qui reste quand on a tout perdu, qu’on a laissé une vie derrière soi. Ils ont été photographiés sans décor, de manière frontale, détachés de tout contexte, par le photographe Thierry Dana. Pendant des mois, grâce aux assistants sociaux de l’Hospice Général de Genève, il a arpenté les centres de migrants du canton de Genève, frappant aux portes et recueillant des témoignages.

Thierry Dana était sorti vainqueur de l’émission « La Course autour du monde » en 1981 avant de choisir la carrière bancaire. C’est lorsqu’il en est sorti qu’il a pu revenir à ses premières amours: rendre compte du monde et de ceux qui l’habitent. Il a obtenu un diplôme de photographe à l’IEFC, à Barcelone et met désormais son expérience au profit d’organisations dont il partage les valeurs. Ses images font l’objet d’une exposition intitulée « Être et Avoir » qui se tient du 8 au 17 mars à la Maison des Arts du Grütli, à Genève. Un travail bouleversant qui nous oblige à nous regarder dans le miroir et nous demander: « Si cela m’arrivait, quel objet emporterais-je avec moi ? »

I.C. : Quand on parle des migrants, en général, on donne des chiffres auxquels personne ne peut s’identifier. Parfois on montre un visage qui peut permettre une identification. Pourquoi avoir choisi l’objet que l’on garde envers et contre tout?
Thierry Dana: Dès le départ l’idée était de raconter l’histoire de personnes sans montrer de visages, sans donner d’indications sur leur âge, leur religion ou leur sexe. Je ne crois pas que le fait de tout montrer facilite l’identification ou l’empathie. Au contraire. J’ai souhaité que des objets agissent comme des miroirs qui aideraient chaque spectateur à entrer en discussion avec un autre, en l’occurrence un migrant. Les objets sont des médiums, ils sont neutres. Ils pourraient presque tous sortir de nos tiroirs, ou en tout cas nous avoir appartenu. Si on regarde mon exposition de loin, on ne sait pas de quoi elle parle. On s’approche par curiosité, puis on découvre des histoires. Et peut être qu’en s’approchant physiquement, on se rapprochera mentalement de ces situations que nous avons tendance à éluder.

D’où vous est venue cette idée?
Tout est parti d’une histoire que l’on m’a racontée: celle d’un réfugié irakien qui avait fui son pays avec les clefs de sa maison. Sa maison ayant été détruite, il est parti avec un objet devenu inutile, mais porteur de tout ce qu’il a été. Ces clefs racontaient qu’il avait eu une maison, elles parlaient d’une ville, d’un quartier, de ses voisins, de sa famille. On porte son attention sur les clefs et pas sur la personne qui les possède. On peut s’identifier, s’imaginer avec son propre trousseau dans sa poche. Faire cette série de photos d’objets sur un fond neutre, sans détail qui permette de les identifier, rend la problématique universelle.

Comment avez-vous rencontré toutes ces personnes?
Ce travail a été réalisé en collaboration avec l’Hospice Général de Genève. Pour rencontrer les migrants, je ne suis pas allé à l’étranger mais dans différents refuges du canton : Malagnou, Presinge, Frank-Thomas, Grand-Saconnex, Bernex. Encore fallait-il obtenir la confiance de mes différents interlocuteurs et pour cela il me fallait une clef, un sésame. Ce furent les assistants sociaux qui m’ont aidé à l’obtenir. Sans eux et leur travail quotidien, en amont, auprès des migrants, je n’aurai jamais obtenu ces témoignages.

Etait-ce une commande de la part de l’Hospice Général ou un travail personnel?
C’est un travail très personnel que j’ai proposé à l’Hospice Général et qui a été réalisé en collaboration avec eux. Ce n’est donc pas « pour » mais « avec ».

Le titre de votre exposition est « Être et avoir ». Est-ce que, dans le cas du migrant, avoir c’est être?
A l’école, les deux premiers verbes que l’on apprend à conjuguer ce sont les verbes « être » et « avoir », comme si l’un et l’autre étaient constitutifs de tout, l’origine de ce que l’on est. Cette exposition raconte la vie de personnes qui ont perdu leur avoir sans pour autant avoir perdu leur être. Aussi ce titre m’est apparu comme une ironique évidence pour une exposition faite à Genève.

Est-ce que l’objet choisi leur a rendu le récit partiel de leur histoire plus facile?
Ce qui m’a le plus touché dans ce projet, c’est qu’à chaque fois que je prenais une photo d’un objet, son propriétaire me remerciait de m’être intéressé à lui, à son histoire. A ce qu’il/elle est et non pas à ce qu’il/elle paraît être. A partir de ce moment j’ai compris que j’avais atteint mon objectif.

Chacun de ces objets semble investi d’un pouvoir magique que seul celui qui le possède peut comprendre: le doppa porte-bonheur, le mouchoir brodé d’amour, le médaillon pour entrer en communication avec Dieu,… Aussi infimes qu’ils soient, ces objets parlent d’espérance et si ces personnes sont là, c’est parce qu’elles n’ont jamais perdu cet espoir. Avez-vous le sentiment que l’objet leur a donné la force de traverser?
Pour toutes les personnes interrogées, il ne s’agit pas d’un objet mais d’une partie de soi-même, de leur histoire personnelle. Au début de mes recherches lorsque je demandais aux premiers migrants rencontrés de me parler d’un « objet », la réponse était invariablement la même: négative. Quand j’ai réalisé qu’il ne fallait plus parler d’objets mais de « souvenirs », qu’il fallait comprendre une histoire, alors les « objets » sont finalement sortis des valises, des armoires. Il n’y avait aucune volonté de me les cacher, simplement c’était un problème de compréhension entre nous. Pour ces migrants, ce ne sont pas des objets mais des prolongements d’eux-mêmes. Ces souvenirs ne sont pas extérieurs mais intérieurs.

Un migrant raconte qu’il a emporté avec lui son gant de toilette pour rester propre à son arrivée. En regardant cette petite chose effilochée on imagine l’épreuve, et au delà de l’épreuve, cette volonté de rester humain avant tout et ne rien lâcher …
Tout les objets ont en commun de nous communiquer ces mêmes sentiments contradictoires où se mêlent désespoir et force de vie, infinie tristesse et bonheur intouchable.

Est-ce que ce travail a un rapport avec votre famille qui a dû quitter la Tunisie au début des années 60?
Au fur et à mesure que j’avance dans mon travail photographique et quel que soit le sujet, je me rends compte que je parle inconsciemment de moi, de ce qui constitue mon identité et ma mémoire. Ce travail n’y échappe pas. En 1961, Victor et Patricia ont quitté la Tunisie avec leurs deux fils. Ils ont emporté avec eux un petit poisson métallique, symbole de fertilité et de chance. J’ai pris la photo de ce poisson. Elle ne figure pas dans l’exposition mais elle existe en flyer et sera distribuée avec d’autres pour annoncer mon exposition.

Et vous, quel objet emporteriez-vous?
On le découvre seulement une fois que l’on a quitté son chez-soi, pas avant. Raison pour laquelle je ne souhaite pas me poser cette question. Tant l’on n’est pas confronté à une telle situation, un tel drame, on ne sait ni comment on réagirait, ni ce que l’on ferait.

Être et Avoir, Thierry Dana, Maison des Arts du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 8 au 17 mars 2019.

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