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Une journée à l’école du beau

29 mai 2018

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L’Ecole des Arts Joailliers Van Cleef & Arpels se propose d’initier les amateurs et les futurs artisans de la joaillerie à différentes techniques et savoirs. Une journée durant, j’ai appris les techniques du gouaché, cet art qui donne l’illusion de la troisième dimension à un bijou en devenir. Ou comment osciller entre un état méditatif bienheureux et une profonde déception en voyant son dessin emporté par les eaux. – Isabelle Cerboneschi, Paris. Photographies: Michèle Bloch-Stuckens.

Retourner à l’école une journée entière. Un rêve quand on sait qu’il s’agira d’apprendre les bases d’une technique magnifique utilisée dans le monde de la haute joaillerie: le gouaché. En une journée, l’Ecole des Arts Joailliers, à Paris, se propose de nous apprendre à rendre la lumière et la couleur. L’exercice du jour? Un « simple » nœud en or gris, un cabochon et un saphir. En théorie, ça a l’air presque à portée de pinceau. En théorie seulement…

Le gouaché, c’est la première représentation graphique d’un bijou à venir. Une peinture au lavis délicate qui reste propriété de la maison. Certains clients n’hésitent d’ailleurs pas à les faire reproduire par des artistes spécialisés afin de posséder le portrait de la parure qu’ils auront commandée. Ce dessin va servir de document de référence à tous les artisans qui travailleront autour du bijou: un peu comme un plan d’architecte, il se doit d’être le plus représentatif possible. La couleur donne les indications sur les matières utilisées – la teinte de l’or, la nature des pierres précieuses, la taille, etc. – tandis que la lumière permet de saisir les volumes de l’objet.

Tout commence par une esquisse. Une fois validée par la maison, elle est passée à la gouache. En général l’artiste à l’origine du dessin réalisera également le gouaché et travaillera sur le projet jusqu’au suivi dans les ateliers. Le bijou est toujours représenté à l’échelle 1/1 et l’on part du principe que la lumière vient de la gauche, à 45 degrés.

Dans la pièce attenante à la salle de cours, des gouachés sous cadre de différentes époques sont accrochés sur les murs. C’est curieux de voir comme les styles et les règles ont évolué. Plus on recule dans le temps et moins le dessin est précis, presque suggéré. Ce qui importait, autrefois, c’était avant tout le volume général de la pièce. Aujourd’hui, les dessins sont aussi précis que possible afin d’aider l’expert en pierres et le sertisseur à trouver les bonnes gemmes et le juste sertissage.

Si le dessin est réalisé sur du papier calque, le gouaché, lui, est peint sur du papier gris, une couleur neutre. Autrefois on pouvait les peindre sur des supports noirs, verts, marron, ou beiges, mais cela avait une incidence sur la teinte du bijou. A l’époque, cela n’avait guère d’importance car le dessinateur travaillait à côté des ateliers, alors qu’aujourd’hui le travail est plus cloisonné.

La leçon de lumière…

Le premier cours sur la lumière, je le découvrirai plus tard, est le plus gratifiant des deux. Guidée par les artistes, quatre heures durant, je me rapproche d’un résultat tel qu’il devrait être. C’est la lumière qui donne l’illusion de la troisième dimension. Quand on joue avec les ombres et les lumières, on parvient à représenter les volumes. Je comprends vite, et à mes dépends, qu’avec la technique du lavis, le résultat dépend du degré de dilution de la gouache. Elle doit être suffisante mais pas trop. Suffisante car sans cela on fait des aplats de couleur, mais pas trop, sinon on noie le dessin.

Au fil des heures j’oublie le temps, j’oublie l’espace dans lequel je me trouve et les personnes autour de moi, essentiellement concentrée sur ce nœud de papier dont je dois faire ressortir les volumes, comme s’il existait, comme si ce n’était pas un dessin mais un objet. Aucune pensée ne me traverse autre que le trempage du pinceau dans le godet d’eau, l’essuyage des poils sur un mouchoir en papier, la saisie de la gouache et l’étalage sur le papier d’un peu de blanc ou de gris de payne qui tire très légèrement sur le bleu. On l’utilise pour ombrer, car le noir est peu heureux, il salit les couleurs.

Tout d’abord il s’agit de placer les ombres au crayon noir, puis au lavis. Il faut constamment essayer de garder l’ampleur du geste, quoi qu’il apparaisse sous le pinceau et surtout éviter les petits traits un peu hésitants. Je découvre qu’il est plus facile de foncer que d’éclaircir et apprends à charger de moins en moins mon pinceau. La lumière se pose en dernier. Le geste a quelque chose de symbolique: on descend vers les sombres pour remonter vers la lumière.

… Et le cours de couleur

La couleur est importante car elle permet de reconnaître les pierres et le métal utilisé. Le devoir du jour: gouacher un cabochon et une pierre taillée. On utilise les couleurs de base, le jaune, le bleu cyan et le rouge magenta pour créer les couleurs secondaires et tertiaire.

Pour le cabochon on utilise une matière translucide, sur lequel on rajoute une couche de lavis outremer, en laissant un trou plus clair. Une goutte de gris de Payne comme un croissant de lune donne l’illusion de la rotondité.

Le cabochon, à la limite, ça va plus ou moins. Le saphir facetté en revanche… Il y a la couche de lavis que l’on découpe comme un gateau au lavis blanc, il y a la pose les ombres, mais tout est trop foncé. Pour éclaircir au lieu de mettre du blanc, il faut rajouter de l’eau. Et c’est à ce moment là que ça dérape, que le dessin se noie, et se transforme en pâté. Un beau gâchis.

Heureusement que les artistes sont des fées déguisées en professeur. D’un coup de pinceau magique, elle rattrapent la catastrophe comme si celle-ci n’avait jamais existé. Et en sauvant mon saphir des eaux, avec le sourire, elles semblent me dire que le gouaché, c’est un métier.

“La matière est douce, les poils du pinceaux sont doux, le geste est doux, c’est un travail assez méditatif, le gouaché.”

“L’école a six ans et nous avons déjà reçu 18’000 élèves!”

“l’Ecole des Arts Joailliers, c’est un spa pour le cerveau!”

Entretien avec Marie Vallanet-Delhom, Présidente de l’Ecole des Arts Joailliers Van Cleef & Arpels.

I.C: J’ai été très étonnée d’éprouver un état de quasi méditation pendant le cours sur la lumière. Est-ce recherché?
Marie Vallanet-Delhom: L’expérience que vous avez ressentie, à la limite du lâcher prise est assez caractéristique de l’ensemble des cours de savoir-faire, mais on la vit tout particulièrement dans le cours sur le gouaché, dans la mesure où les seuls outils utilisés sont des pinceaux. Vous ne faites pas de bruit, il n’y a pas d’objets électriques avec des moteurs, pas de scie qui perturbe le silence, pas d’incursion extérieure. La matière de la gouache est douce, les poils du pinceaux sont doux, le geste est doux, c’est un travail assez méditatif.

On vit une expérience assez étonnante en une journée dans votre école: on commence avec maladresse, on affine le geste, puis il y a un passage horrible où l’on fait des pâtés, et soudain les derniers coups de pinceau font apparaître l’objet presque comme il faut. C’est très gratifiant comme apprentissage.
Tout est conçu dans l’école pour que ce soit une bulle de sérénité. Je l’ai voulue comme cela. Je souhaitais que chaque élève qui me fait le cadeau de quatre heures ou de huit heures de sa vie pour suivre un cours, doit vivre quelque chose de particulier. La façon dont l’école est aménagée participe à cette expérience. J’aimerais que tout le monde oublie ses soucis, sa vie, les grèves à Paris, quand on rentre ici. Que ce soit une parenthèse culturelle pendant laquelle on se fait du bien. C’est un spa pour le cerveau, l’école. Et pas seulement parce que l’on espère que nos élèves soient bien, mais aussi parce que ce sont les meilleures conditions pour transmettre la connaissance et qu’elle soit absorbée. C’est le relâchement de l’être qui permet cela.

Comment êtes vous  passée d’une école temporaire et itinérante, à une école qui essaime dans le monde?
La première année de l’école, nous étions installés à l’Hôtel d’Evreux. C’était une installation temporaire récurrente. Tous les mois, nous nous installions pendant dix jours pour repartir, et revenir le mois d’après. L’année suivante, nous avons commencé à voyager à l’étranger. L’école est devenue nomade et sa première escale fut le Japon en 2013. Aujourd’hui l’école s’est développée: elle est installée à Paris en ces lieux et voyage aussi à l’étranger. Nous avons des communautés d’élèves hors de France que nous allons voir régulièrement.

Créer cette école, c’était prendre un pari sur l’avenir. Lorsque vous l’avez lancée, on pouvait se demander comment vous alliez trouver votre public.
Je pense sincèrement que si nous ne vivions pas dans ce siècle, avec tous les outils informatiques à disposition, il aurait été extrêmement difficile pour nous de trouver un public avec des moyens de communication traditionnels. En tout cas, cela aurait été beaucoup moins rapide. L’école a six ans et nous avons déjà reçu 18’000 élèves! Cela commence à être un chiffre consistant. La moitié des élèves vient de France et l’autre moitié vient de 38 pays différents. En regardant les inscriptions j’ai même découvert un élève qui provenait de Saint-Pierre-et-Miquelon, ce qui n’est pas la porte à côté. Je ne serais jamais allée prospecter là-bas. C’est la magie du web! Dans le logo de l’école, il y a une fée qui disperse ses étoiles bleues que je me plais à nommer les étoiles de la connaissance. C’est la bonne fée de l’école: tout a été assez fluide, à la fois dans la création et dans le développement. Autour des cours, nous avons greffé des conférences. Nous en sommes à 120 conférences dans le monde depuis que cette activité a commencé. Nous commençons à publier des livres, nous mettons sur pied des expositions, et j’ai créé un département de recherches grâce à la présence d’un docteur en histoire de l’art. Il œuvre sur tout ce qui relève de notre univers: la transmission de la culture joaillière via les trois piliers que sont l’histoire du bijou, le savoir-faire et la gemmologie.

Quels sont vos champs de recherche actuels, par exemple?
Nous avons entamé un dossier sur le commerce de la perle fine au XIXe siècle. On commence à retrouver des choses qui furent oubliées.

Quels sont les profils des élèves?
Ils sont très disparates. Nous constatons une amplitude d’âge énorme: selon les statistiques, nous avons des élèves entre 17 et 83 ans. Ils viennent du monde entier, avec des vies, des backgrounds complètement différents. Nous recevons aussi certains clients de la joaillerie, mais ils ne sont pas majoritaire. Cette école est un bon marqueur de la très grande curiosité d’un public large pour cet univers du bijou et de la joaillerie.

Suite aux cours, avez-vous observé la naissance de certaines vocations?
Les ateliers pour les adolescents ont été délibérément créés en ce sens: leur faire découvrir les métiers de la joaillerie car on ne leur en parle pas dans les séances d’orientation. Ils ne savent pas que ces métiers existent, or ce sont beaux métiers dans lesquels on peut expérimenter un épanouissement professionnel certain, et surtout, il y a de l’emploi. J’espère que nous allons éveiller des vocations. Nous avons aussi un certain type d’élèves que j’aime beaucoup. Ils ont une quarantaine d’années, ils se posent des questions sur leur avenir professionnel, ils s’ennuient dans leur métier, ils ont envie de changer de vie et passer le cap. Ils passent par l’école des arts joailliers pour être sûrs de leur vocation. Ensuite nous les dirigeons vers des écoles de formation professionnelle. Nous en avons régulièrement.

Et quelle est la prochaine étape pour l’école?
Nous allons ouvrir une école permanente à Hong Kong. Il y a une grande appétence pour la culture en général, en Chine. C’est le bon moment.

Ecole des Arts Joailliers, renseignements: https://www.lecolevancleefarpels.com/fr