A lire dans un igloo

 In LIVRES

Photo: © Colin Rex

Vous êtes dans un igloo. A l’extérieur les grands espaces et la beauté hivernale, à l’intérieur ce sentiment d’écrasement, un silence de plomb et la solitude – statique. Après une rapide inspection des murs, de la pièce, votre œil dynamique et mouvant va se mettre à tout détailler, voire même tout décrire, presque à haute voix. Dans cette coupole devenue maison, puis tour à tour prison, parfois même bouclier, vous n’avez pas le choix : vous regarder en face, faire un tour sur vous-même, et vous regarder de nouveau. Une fois ce cadre posé, le contexte d’un vivre, il reste ce qu’il y a de plus précieux : un café de nuit, une unité de soins palliatifs, une villa familiale d’été, un abattoir en grève ou une maison d’hôtes… “Toi qui resteras seul contre la peau des murs” (Pierre Reverdy), et toi qui grandiras avec eux – à jamais unis. – Elisa Palmer

 

NEW MOON Café de nuit joyeux, de David Dufresne, Seuil, 350 pages, (septembre 2017)

“J’avais 18 ans, l’âge où on se moque de ce que l’on se fabrique : des souvenirs, et des fantômes ; des lendemains qui hantent, et des ennemis intérieurs qui dansent. Je découvrais Paris par ce lieu, sans me douter un seul instant qu’il me marquerait autant à vie, au point de passer deux ou trois années à retracer son histoire, trente ans plus loin, à la recherche des permanences retrouvées, et non du temps perdu ; à fouiller cette adolescence en perdition pour comprendre l’adulte et le monde devenus. Le New Moon, un maintenant de rock’n’roll où, soudain, tout devait devenir possible. Et surtout l’impossible : apprendre à bifurquer sans arrêt, d’un métier l’autre, d’un désir à un refus, d’une délivrance à un espoir, de sales défaites en salles de fêtes. Sans cesse.”

Plus que tout autre, Dufresne, aujourd’hui écrivain et réalisateur français, avait fait du New Moon sa résidence secondaire, son repère : le 66 rue Pigalle à Paris dans le 9ème. Cet ancien cabaret à spectacles burlesques, et plus si affinités, était devenu le temple du punk-rock. Artistes, mafieux, danseuses exotiques et punks s’y côtoyaient gaiement, ou presque. Ainsi, désirs mélodiques insatiables, rapides et rudes, sur fond de messages politiques et conclusions nihilistes, accompagnaient la trouée noire de la nuit. NEW MOON est une biographie d’un lieu étonnamment rebelle et hors-normes. En quoi et comment pourrait-on trouver un lieu aussi exaltant pour y voir défiler, en habitués, les Wampas, Manu Chao, Billy Idol, Iggy Pop, les Beastie Boys, les Thugs, ou encore les Ramones, les Vizirettes et le Massilia Sound System ? Après avoir grimpé la vingtaine de marches, passé le seuil du cabaret au style Art déco, la réalité de ces 106 m2 se refermait : l’inexorable brutalité d’un rêve intime et collectif. L’ambiance, mais surtout l’insouciance, ce regard – presque – sans rancune, à l’époque des années sida. Ex-Sphinx, ex-Monico dans les années 1950, ce monstre de la nuit parisienne prit place et vint se poster debout, au meilleur rang. Il fut détruit en 2004, et remplacé récemment par une enseigne… bio. Dufresne nous dévoile dans ses pages, en sublime enquêteur du temps, le tempérament hors-norme de cet établissement, qui l’accompagne encore aujourd’hui et duquel il ne s’est jamais trop éloigné.

 

Quelques jours à vivre, de Xavier Bétaucourt et Olivier Perret, Delcourt, 130 pages,(septembre 2017)

“C’était pas une volonté de ma part, de venir ici. C’était le seul poste disponible. J’avais peur que tout y soit terne. Mais c’est pas le cas ! Y’a plein de vie, ici ! Ayse, aide-soignante.”

Voici une BD franco-belge qui prend place – en toute lumière – au sein de l’unité de soins palliatifs de l’hôpital Victor Provo de Roubaix. Créés en 1998, ces structures ne font guère l’unanimité auprès de l’administration et du corps médical, car « on soigne, on ne guérit pas», et cela a évidemment un prix. Pendant des semaines, Bétaucourt et Perret, étrangers à ce milieu, ont expérimenté ce quotidien et ses limites, discuté avec le personnel, les malades, et touché du doigt cette réalité, afin d’y poser un regard, intelligent et pudique, sur les derniers souffles des patients et le – au jour le jour – du service. Ce reportage d’un nouveau genre, en milieu sensible, nous amène au sein même du débat. Accompagner le mourant et ses proches a-t-il un prix ? Le souci d’apporter réconfort et mieux-être est-il chiffrable ? Et tout simplement, combien la société est prête à payer pour l’essentiel ? Dans ces murs, ici, il n’est question que de ça.

 

Une mer d’huile, de Pascal Morin, Rouergue, 130 pages, (août 2017)

“De la fenêtre de sa chambre, à l’étage, Danielle aussi observait la jeune femme. Elle essayait, à cette distance, de trouver dans sa posture un indice qui aurait pu la trahir. Un bras posé en travers sur le ventre, une main, paume en l’air ou paume en bas. Quelque chose qui puisse dire si le corps avait souffert ou pas, si la jeune femme avait été malade, correctement soignée, ou bien si elle était en parfaite santé depuis toujours. Danielle retrouvait ses réflexes de clinicienne. Autrefois, rien ne lui échappait.”

Voilà, une routine familiale l’été, plantée dans un décor de carte postale, et perturbée par Prisca, la jeune femme employée par la grand-mère Danielle, pour l’aider dans les tâches de la maison. C’est une drôle de chose que d’observer cette famille, dans un décor pourtant familier, à tous les niveaux, se transformer en présence de cet élément nouveau : non seulement Danielle, mais aussi son fils Pierre-Marie, et enfin Arthur, son petit-fils. Personne n’y échappe, en vérité. Frappés de curiosité, agités et incontestablement déstabilisés, tous autant qu’ils sont, la dynamique entière de la famille va être mise à mal et perturbée, car Prisca réveille en chacun des frustrations et des désirs inavouables. Cette figure seule va fournir à toute la famille la matière d’un excellent thriller. A l’intérieur de la villa, une tension palpable et communicante s’installe, au sein de chacun d’eux et entre eux. Au monde des calanques voisines, victimes de leur beauté, et des promenades en bateau, s’oppose un huit clos intense, où tricher n’est pas jouer.

 

Des châteaux qui brûlent, d’Arno Bertina, Verticales, 420 pages, (juin 2017)

“Pascal Montville, secrétaire d’Etat. Je retourne dans ma cage avant qu’ils ne me l’ordonnent. Je referme quasiment la porte. Prendre la parole n’a pas été calculé. Il fallait que je sorte de cette pièce et que je parle à quelqu’un. J’aurais pu raconter une histoire belge. Je rentre dans ma cage. Etre sorti, avoir parlé, n’a rien changé à la salle d’attente. Je reviens dans cette pièce et j’ai l’impression d’être à nouveau mangé par elle. Elle me reprend, elle me recrache, c’est un chat qui joue avec un oiseau qu’il n’achève pas. Faire durer l’effroi.”

Faute de repreneur et dans une quête de survie – sauver leurs emplois – une large majorité de salariés occupent leur abattoir et se lancent dans la grève. Toujours plus forts ensemble, ils vont jusqu’à séquestrer un secrétaire d’Etat, initialement venu pour négocier. Magnifique cacophonie verbale, plusieurs personnes prennent la parole au cours du roman, dans des niveaux de langage hétérogènes et parfaitement maîtrisés par l’auteur : ouvrier, secrétaire, assistante, ministre, lieutenant du GIGN… Toutes les grandes lignes sont magistralement tracées, à travers des prises de parole authentiques. L’affaire fait grand bruit, on en parle, et les salariés sont bien décidés à faire front commun pour gagner le combat. La motivation n’est jamais si ardente que quand elle est collective, le groupe prime et permet d’avorter les replis égoïstes. Fermer la porte et jeter la clef n’est plus une option. Dans cette évidence, les salariés vont imaginer une autre possibilité : racheter l’usine pour un euro symbolique et relancer l’activité seuls, sans patrons, ni actionnaires. A l’assaut de l’espoir, ils décident d’organiser une fête inoubliable, occasion rêvée de continuer le combat dans l’expression provocante du bonheur et la beauté d’une presque insouciance. Un roman d’espoir et de poésie qui sublime le pouvoir du collectif et l’esprit de révolte.

 

Passages du désir, de Cécile Huguenin, Editions Héloïse d’Ormesson, 215 pages, (juin 2017)

“J’ai su pendant ces heures de folie que plus jamais je ne pourrais me passer de bras qui m’enserrent et m’enlacent, d’un corps contre le mien, et que la mort me viendrait de ce manque.”

Une œuvre inattendue et miraculeuse, contée par deux personnages singuliers, qui prennent parole et témoignent, l’un après l’autre, tout au long de ce voyage. L’histoire bouscule l’ordre établi et les préjugés de l’époque, en mettant en avant le principe de la « libre disposition de son corps », l’épanouissement sexuel, et surtout le droit au plaisir à tous les instants de la vie. Les peurs sont faites pour être vaincues, et la pensée se veut libre dans les choses de l’amour et du sexe, à tout âge. L’image sur le petit écran d’une certaine Clara Davidson, dont on annonce la disparition à Zanzibar, dans l’océan Indien, précipite le jeune Titus, 23 ans, dans un bouleversement sans pareil et absolu. Animé d’un désir instinctif, comme animal, il part sur les traces de Clara au sein de l’archipel, enquête sur place, bien décidé à retrouver cette femme qui l’anime et donne sens à sa vie. Au fil des rencontres et des échanges, l’existence trouble et romanesque de Clara se recoupe et renaît. On y apprend notamment qu’elle est la veuve d’un célèbre couturier, et qu’elle est propriétaire d’une maison d’hôtes très prisée par une clientèle essentiellement féminine. Un voyage initiatique et assumé tapis dans un univers chaud, rassurant et sensuel.

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