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L’innommable, le parfum alter ego de Serge Lutens

23 août 2018

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Le dernier opus signée Serge Lutens s’appelle l’Innommable. Une senteur épicée-ambrée, comme à ses débuts: un baume presque animal, qui enveloppe, derrière lequel on pourrait se cacher. Mais que cache le parfumeur derrière ce nom? – Isabelle Cerboneschi, Paris.

ll l’a appelé l’Innommable. Il fallait oser faire et défaire en même temps, baptiser pour de faux, donner un nom à ce qui ne peut en avoir. Serge Lutens n’est pas à un paradoxe près. C’est sa vie qui est en jeu dans les parfums qui portent son nom. Celui-là porte son nom, mais aucun prénom n’est acceptable. Que voulait-il dire en ne disant pas? Où se cache la clef de ce mot qui appartient au monde des ombres, qui porte en lui sa propre négation: il aurait pu être « nommable« , mais le préfixe « in » le lui interdit. 

En découvrant ce nouveau parfum de Serge Lutens, en le humant, en retrouvant ces odeurs de ses débuts, puissantes, ambrées, résineuses, épicées, tourbées comme un malt écossais bu par un jour de pluie, je me suis rappelée un épisode de son enfance, que le parfumeur m’avait raconté il y a quelques années. « Ma mère était adultère. Les lois de Pétain interdisaient l’adultère. On a été séparés. Elle m’avait imposé comme deuxième prénom celui de mon père qui ne voulait pas l’épouser: Lucien. Réfléchissez à ce que cela veut dire pour un enfant né hors mariage: Lu, sien, lu comme le sien. Comme une accusation. Les mots ont eu une énorme importance pour moi. Ils me tuent et me font renaître à la fois. »

Ce père qui n’a pas voulu l’épouser elle, n’a pas voulu le reconnaître lui non plus. « Lui, je le hais, me disait-il encore. Malgré les années de dépression, de psychanalyse, je le hais encore. Et en même temps, je ne regrette rien de ma vie: je la trouve étonnante. » Est-ce pour se purifier de tout cela qu’il a choisi d’adjoindre à la formule le benjoin, utilisé lorsque l’on veut faire un grand nettoyage?

Et si l’histoire s’était écrite autrement, à l’endroit et non à l’envers du bon sens et des bonnes manières, Serge Lutens serait-il devenu l’artiste qu’il est? Ses parfums sont comme le sang de ses blessures, comme ses humeurs, comme ses espérances, comme des trouées dans un ciel d’orage, comme des réminiscences. Il puise dans tout cela, que ce cela fasse du bien ou du mal, pour écrire sa biographie parfumée.

Et tandis que je repensais à tout cela, Innommable trônait sur une table, au Musée des Arts Décoratifs, comme un gratte-ciel noir. Immobile, intangible, là, imposant sa présence non pas en négatif, comme son nom voudrait le laisser croire, mais en positif, noir totem érigé à la mémoire d’un enfant sans nom.