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“A quoi ressemble un vêtement qui donne du pouvoir?”

10 octobre 2018

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Pour la dernière collection qu’il a créée pour Louis Vuitton, Nicolas Ghesquière s’est interrogé sur la puissance que les vêtements peuvent conférer à une femme. Il s’est penché sur tous les possibles, toutes les propositions, laissant émerger sur le podium un nouveau genre. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

Le décor d’abord. Dans la Cour Carrée du Louvre, une installation qui, vue de haut, aurait pu être un OVNI. Des lumières blanches et de l’eau, au centre de laquelle se reflétait le Louvre, comme un miroir donnant une image du passé. En pénétrant dans cette capsule transparente, tenue par une structure lumineuse, on ne savait pas très bien si il s’agissait d’inscrire le défilé dans un futur plus ou moins lointain, ou de l’extraire complètement du temps, justement.

Le défilé ensuite. Les filles marchent vite, trop vite parfois pour le sol mouillé qui les chahute dans leur marche. Elles sont lancées sur le podium comme une armée de femmes, toutes différentes, exprimant leur force à l’aide de leurs vêtements. Rien, et surtout pas la pluie, ne peut les arrêter. Il y a celles qui portent des vestes d’hommes taillées XXL, des manteaux structurées comme des architectures inébranlables, des manches faites de cercles concentriques pour jouer des épaules dans la cour des grands, des robes faussement fragiles, des bustiers carapace aux couleurs joyeuses, même si le propos de la collection est volontairement sérieux.

Lors du dernier défilé, Nicolas Ghesquière nous avait confié beaucoup réfléchir sur le mouvement #MeToo, avec le studio de création. Ces femmes dans leur toute puissance sont-elles une réponse? Conversation avec Nicolas Ghesquière, juste après le défilé.

I.C: Que vouliez-vous explorer avec cette collection?
Nicolas Ghesquière: Depuis pas mal de temps, on définit mon travail en disant que mes vêtements donnent du pouvoir aux femmes. Je me suis alors dit que je voulais travailler sur ces obsessions cette saison, les creuser. Le fait de vouloir faire ce type de vêtement relève d’une intuition et cela a été le seul critère à la base de cette collection. Je voulais que chaque pièce soit extrêmement puissante et donne aux femmes une forme de pouvoir.

Comment peut-elle se sentir plus forte?
Déjà, c’est ce que l’on ressent quand on porte un tel vêtement. C’est ce qui fait la différence. On se sent prête à affronter des situations dans lesquelles on n’est pas forcément confortable, et l’on se sent plus sûre de soi, on se sent mieux. Bien sûr, il y a toute l’ambiguité que cela implique: une femme peut être très vulnérable avec des vêtements d’hommes et extrêmement forte quand elle est habillée de manière extrêmement féminine. Je trouvais intéressant de réfléchir à ces questions. Chaque pièce de ce show devait donner cette puissance-là à celle qui la portait.

Comment avez-vous traduit cette puissance dans la collection?
A travers l’architecture du vêtement: ce sont des pièces qui poussent à les assumer.

Que vouliez-vous transmettre avec les vêtements aux coupes très masculines?
Des emprunts à la garde-robe masculine, dans la mode féminine, tout le monde en fait. C’est très amusant de jouer avec cela, mais jusqu’où on peut pousser le mouvement? Les garçons aujourd’hui s’habillent avec des vêtements de filles, et les femmes, depuis longtemps, portent des vêtements d’hommes. Et tout à coup, il y a une sorte de genre, entre les deux, qui émerge, et qui est très intéressant. Ces jeunes femmes qui défilaient représentaient cela, ces différentes communautés qui existent et qui ont une influence très forte sur la manière dont les gens s’habillent aujourd’hui. J’aimais cette radicalité.

Est-ce que cette collection accompagne ce mouvement aux Etats-Unis où les parents, pour ne pas céder aux stéréotypes du genre, ne dévoilent plus le sexe de leur enfant et l’élèvent de façon sexuellement neutre?
Oui c’était clairement une revendication dans ce sens-là: je rencontre une personne avant de rencontrer un homme ou une femme.

D’où viennent ces imprimés étranges qui semblent montrer des lieux irréels?
C’étaient des paysages complètement artificiels que l’on a fait dessiner, comme un monde qui n’existe pas. On a aussi utilisé des photos des lacs de sel de Salt Lake City prises par des drones et on a retravaillé toutes ces formes pour créer ces impressions. Pour cette collection, j’ai creusé dans mes obsessions, mes thèmes récurrents, sans le souci d’être narratif. Je ne voulais pas raconter une histoire: je voulais que l’on se pose des questions sur ce que peut être un vêtement qui donne du pouvoir.

Quand on a le pouvoir, on a souvent les épaules larges. Les vôtres étaient très particulières, avec des manches en cercle. D’où cela vient-il?
Une carrure, cela aide à s’affirmer: quand on porte ce type de vêtements graphique, cela implique une autre stature: on se tient différemment. Quand on cherche à créer ce genre de vêtements, l’idée des épaules arrive assez vite dans le processus de création. Dans le studio, on cherche une architecture, une forme, des manches, et ces cercles viennent de là. Les manches occupent l’espace, mais dans la souplesse: les robes du début sont en T-Shirt. Elles sont très construites, très élaborées, mais cela reste des robes T-Shirt.

Et ce manteau blanc, qui ressemble à une architecture portée, en quoi est-il fait?
C’est un manteau en double gomme, fait en très peu de pièces complètement soudées, et hyper léger. Cela flotte. C’est un cocon.