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Luc Bruyère, polyartiste en polyamour

Danseur, comédien, scénariste, plasticien, mannequin, Luc Bruyère a ajouté tellement de cordes à son arc que celui-ci ressemble plutôt à une lyre. Il en joue merveilleusement, mais de la main droite, seulement: il est né sans bras gauche. L’artiste s’est construit autour, malgré, avec ce membre absent, sans que le mot “impossible” vienne troubler ses plans, ni ses choix. – Isabelle Cerboneschi, Paris. Photographies: Buonomo & Cometti.

14 décembre 2018

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Luc Bruyère. Toutes les photos: Buonomo & Cometti.

“Je m’absente, quand je danse. Je laisse mon corps danser.”

Quand on le rencontre pour la première fois, sa « différence » est bien la dernière chose à laquelle on fait attention. On se demande qui est cette créature. On se dit qu’il a la beauté du diable, que la danse le traverse, qu’il pourrait tout jouer, les mauvais garçons, comme les bons, mais on ne se dit certainement pas qu’il lui manque un bras.

La première fois que je l’ai remarqué, c’était en janvier dernier, à Paris, pendant le défilé Azzaro: il portait un long peignoir de laine à rayure tennis sur un pantalon à paillettes argentées. C’était un défilé et par définition Luc Bruyère ne faisait que passer, mais je n’ai vu que lui: il avait une telle densité, par rapport aux autres mannequins, qu’il attirait à lui les regards aimantés. Il aime aimanter, aimer aussi, à sa manière plurielle et libre, dont il me parlera à la terrasse de l’hôtel Amour.

I.C: Vous avez un éventail de créativité très large. Aviez-vous une passion enfant qui vous animé au point de vous pousser à créer, coûte que coûte?
Luc Bruyère: Je savais que je voulais travailler au service d’un art. J’ai fait de la danse très jeune et c’est elle qui m’a fait comprendre que mon corps, au delà d’être différent, était peut-être un vecteur au service de quelque chose de plus grand que lui. Très jeune, j’ai senti que je pouvais sortir de cette enveloppe qui posait problème à ma maman. Elle a eu beaucoup de mal à accepter qu’elle m’ait mis au monde sans bras gauche. Le regard de la société était cruel, les enfants avec moi étaient méchants, parce que sans filtre, et la danse m’a fait comprendre très vite que ce corps là pouvait devenir un atout. Je n’avais pas d’envie spécifique, je ne pensais pas rester un danseur, je savais juste qu’il était question de créer un nouveau langage qui me soit plus approprié.

Vous dites que cela posait un problème à votre mère, mais qu’en était-il de vous?
Pour moi, il ne me manquait rien. Mon corps est complet, vu que je suis né comme cela. Il est juste différent. On manque de quelque chose quand on l’a perdu, mais mon bras, je ne le connais pas et il ne me manque pas. Ce sont les autres qui ont pointé du doigt cette différence.

La danse vous a pris très jeune. Etait-ce un choix?
La danse a été le premier moyen que j’ai trouvé pour m’affirmer. Cela me permettait de dire: « je suis là. » J’ai grandi dans une société de femmes maghrébines – ma maman et mes tantes – et j’étais une figure masculine rare.

Vous n’aviez pas un modèle de figure paternelle?
Mon papa avait divorcé de ma maman quand j’avais deux ans. Je ne l’ai retrouvé qu’à l’âge de 18 ans. J’étais entouré de figures féminines très fortes, avec beaucoup de caractère, ce qui m’a amené à admirer les femmes.

La danse est-elle un langage sans parole?
C’est un langage qui n’est pas de l’ordre du conscient. Même si la chorégraphie a été apprise, conscientisée, mon corps parle et je ne suis pas vraiment l’auteur de ces paroles. Quand je danse, j’ai plutôt l’impression d’être un vecteur: je suis traversé par une chorégraphie, par une énergie qui passe, mais qui me quittera très vite. J’aime l’idée de cette éphémérité. Du coup je m’absente, quand je danse. Je laisse mon corps danser. Mais malgré la danse, il me manquait comme un appui, celui de la parole, qui m’aurait permis d’ailler au fond des choses. Je suis passionné de littérature et je me suis mis en quête de trouver un langage qui me soit propre et me permette de m’exprimer au mieux. J’ai eu beaucoup de chance car tout s’est fait au gré de rencontres. Je n’ai jamais voulu être danseur, ou acteur, ou mannequin. Ce sont les autres qui m’ont appris ce que je voulais.

Comment en êtes vous arrivé à explorer d’autres formes d’art?
J’ai grandi à Lille et à l’âge de 15 ans, je parti vivre en Belgique car le système éducatif là-bas est différent: il permet à celui ou celle qui a un besoin d’expression immédiat de pouvoir l’assouvir très vite, sans passer par un système général qui formate les gens.  J’étais à l’école Saint Luc, à vingt minutes de Bruxelles, et j’ai choisi une formation en art conceptuel. J’y ai connu mes premiers maîtres. Mon professeur de fusain, l’artiste Jean-Marie Van Soye, m’a mené vers la littérature: il était l’ami de l’écrivain Christian Bobin, que j’aime énormément.

Vous écriviez déjà?
J’ai commencé à écrire de la poésie jeune: je travaillais sur un projet que j’avais appelé « La poésie des ruines », et qui était une compilation d’observations. Comme j’ai grandi en marge de la société, de par ma naissance, il fallait que je la comprenne pour m’y intégrer au mieux et y trouver ma place. Cet essai visait à répertorier toutes mes observations.

Les mots vous-ont-il permis de vous intégrer comme vous le souhaitiez?
Non. J’ai analysé la société pour finalement choisir de me mettre en marge (rires), mais pour des raisons que j’ai choisies. Aujourd’hui, ce qui me met en marge, c’est loin d’être mon bras!

Qu’est-ce-que c’est?
Ma liberté! Je veux qu’elle soit sans limite, toujours. C’est mon cadeau à moi.

Pourtant, la liberté absolue n’existe pas: vous avez des chorégraphies, des scénarios à apprendre.
À partir du moment où ces contraintes sont les conséquences de mes choix, ce ne sont plus des contraintes. Je suis convaincu qu’une liberté peut être absolue.

Est-ce que vous continuez à peindre?
Je fais plutôt de la céramique. Des amis ont un atelier à Saint-Ouen qui s’appelle L’Atelier de Paname. C’est un lieu cher à mon coeur, comme une île des enfants perdus. Un endroit où tout est autorisé, où l’on voit des sculptures fleurir de partout. J’y ai appris la céramique.

La danse, c’est faire naître une forme qui ne dure pas, contrairement à la céramique.
Dans ma tête, il s’agit plus de tracer l’espace avec la danse: comme si l’on créait une installation totale qui définirait un espace donné dans lequel on trouverait une liberté d’expression. On nous donne une contrainte, qui est un plateau. Ensuite, vient le moment du travail où, ensemble, avec un chorégraphe, on définit un espace. Comme une architecture.

En mars dernier, vous avez dansé Déambulation avec Olafur, une chorégraphie créée par Marie-Agnès Gillot pour la galerie Espace Muraille à Genève autour des œuvres d’Olafur Eliasson. Et dans un passage bouleversant, elle vous prêtait son bras gauche…
Elle a fait plus que de me le prêter: elle me l’a offert. Elle m’a offert l’opportunité de ressentir ce bras en lui donnant vie. Elle a aussi donné vie à un mouvement que je ne connaissais pas, car l’impulsion venait d’un endroit de mon corps que je n’avais jamais étudié. Marie m’a fait un énorme cadeau. Ce fut une expérience incroyable: chaque répétition était une découverte. Tout s’est fait de manière instinctive: à un moment elle s’est placée derrière moi et nous avons dansé comme si j’avais deux bras. L’illusion était parfaite. Je me suis trouvé complètement désarçonné.

Comment avez-vous rencontré Marie-Agnès Gillot?
Elle m’a vu danser dans le clip Turn to Dust de Cascadeur, elle m’a appelé et m’a dit qu’elle voulait danser avec moi. Elle est venue le soir même chez Madame Arthur, le cabaret de la Rue des Martyrs où je chantais. Elle est montée en loge et on s’est aimés tout de suite. Avant le professionnalisme de notre relation, il est question de beaucoup d’amour. On s’est regardés et on s’est compris tout de suite. Et cela fait du bien car on a tendance à se sentir seul. C’est le prix de la liberté, la solitude. Et avec Marie, je ne me sens jamais seul, jamais.

Est-ce que ce sont deux libertés qui se sont accordées ou une fusion d’êtres?
C’est une fusion, quelque chose qui nous dépasse, une question d’énergie qui est plus forte que nous, qui nous réunit. Quand on est ensemble, on ne forme plus qu’un.

Comment en êtes-vous arrivé à faire du mannequinat?
Je vivais à Bruxelles, je finissais mes études et j’ai rencontré un homme qui organisait un défilé pour le magasin Le Printemps à Lille. Il m’a demandé si cela m’intéressait, j’ai répondu oui, je n’avais jamais pensé devenir mannequin: quand on naît sans bras gauche on ne se dit pas: « Un jour je serai mannequin ». Et ce n’était pas un milieu qui m’attirait spécialement. En réalité, cet homme ne s’était pas rendu compte qu’il me manquait un bras, et quand je suis arrivé sur le casting, le lendemain, il l’a remarqué et il a éclaté de rire. J’étais extrêmement mal à l’aise. Il m’a pris quand même. Humberto Leon, le directeur artistique de la maison Kenzo m’a vu et m’a demandé de faire une expérience artistique pour Kenzo. J’étais entièrement nu sur un piédestal de 3 mètres de haut, immobile, le corps peint à la manière du marbre, et les mannequins tournaient autour de moi.

Et après ce défilé Kenzo, comment les choses se sont-elles enchaînées?
Tout est allé très vite: après cette performance, Kappauf, le fondateur du magazine Citizen K est venu me voir et m’a proposé de faire la couverture de son magazine. Mais les agences de mannequins ne voulaient pas de moi: elles pensaient que j’étais trop atypique pour le marché de la mode parisienne, qui est assez classique, contrairement à Londres ou New York où les esprits sont plus ouverts, Paris reste un marché de luxe. Ce n’est qu’après avoir été photographié dans de nombreux magazines et après une interview parue dans le Huffington Post que j’ai pu faire ce métier sereinement.

Et cela vous plaît?
Souvent je prends plaisir à y être, mais je ne comprends pas très bien les tenants et les aboutissants de ce milieu, ni le système, ni la hiérarchie, ni les égos surdimensionnés. C’est tellement loin de moi. Il n’y a pas de révolution sans révolte, et pour moi c’était un peu une révolte que de faire du mannequinat. J’ai bien conscience que les mentalités ne changeront pas tout de suite et que l’on se sert de mon image et de ce bras pour vendre une espèce d’hyper empathie de la mode. Je suis arrivé au bon moment, mais cela révolutionnera pas le milieu. En revanche, par le biais de l’image, je suis un exemple que je n’ai pas eu: celui d’une différence esthétique.

En quel sens êtes-vous un exemple?
Aujourd’hui, ce n’est plus l’art qui définit les canons de beauté, mais la mode. J’aime l’idée de participer à ouvrir l’esprit des gens et espérer qu’un petit garçon qui naîtrait sans jambe ou sans bras puisse espérer lui-même être beau et l’être pleinement aux yeux de la société, sans avoir à se battre pour cela. La mode m’a permis de rencontrer de très belles personnes, mais ce n’est pas quelque chose que je prends très au sérieux.

Quelles sont ces personnes qui vous ont le plus touchées dans le milieu de la mode?
Le photographe qui m’a le plus touché c’est Craig McDean. J’ai travaillé avec lui à New York pour le magazine Vogue: il m’avait transformé en Robert Mapplethorpe. Je ne suis pas très fan, sauf de Mappelthorpe: j’admire son travail, sa personne, il s’est affirmé en tant qu’artiste, et en tant qu’homme, par le biais de sa sexualité. Et il a réussi à trouver ainsi sa beauté. Je me souviens d’une interview qu’il avait donnée: il venait d’emménager avec Patti Smith à l’hôtel Chelsea, à New York et on lui a demandé pourquoi il parlait autant de sexe. Il a expliqué qu’il s’était affirmé grâce au sexe et que cela l’avait rendu beau. C’est aussi ma vie sexuelle qui m’a fait prendre confiance en moi et m’a appris que je pouvais être beau au yeux de certaines personnes.

Pourtant, rien en vous n’exprime votre différence au premier regard.
C’est en cela que je dis que mon corps est complet. J’ai travaillé avec Kader Attia dans le cadre d’un travail autour de la perte, autour du symptôme du « membre fantôme », qu’il a essayé d’élargir à des sociétés entières ayant vécu un arrachement, tel l’arrachement d’un membre. Il en a fait une installation qui a été montrée au Musée Pompidou et il a gagné le prix Marcel Duchamps en 2016. Or dans le cadre de ses recherches, j’ai rencontré des personnes qui avaient vécu le traumatisme de la perte. Dans leur attitude, leur manque se voyait: soit elles cherchaient à cacher quelque chose, soit au contraire elles avaient besoin de l’exprimer. Moi, je suis né comme cela. Mon corps est accompli.

Nous avons parlé de la danse, de la peinture, du mannequinat, et le cinéma, comment est-il venu à vous?
A travers Abdellatif Kechiche. Je passais un week-end à Lille, on s’est croisés dans la rue, il m’a dit qu’il faisait un film qui s’appelait La vie d’Adèle et il m’a demandé si je pouvais jouer dans une scène très brève. Il m’a dit que j’étais cinégénique et que je devrais faire du théâtre. Je suis alors entré en Classe Libre au Cours Florent, à Paris. À partir de là, toutes mes rencontres ont été fortuites: j’ai travaillé sur Spleen – Les maudites Fleurs du mal, une série réalisée pour Studio 4 par Florian Beaume, un jeune homme plein de vigueur et d’imagination. Dans cette série sur la vie de Baudelaire, qui sort cette année, je joue un personnage fictif censé être son meilleur ami, un peintre qui a perdu son bras à la guerre. J’ai travaillé dans des films d’Anthony Hickling:  Where horses go to die et Frig, qui a ouvert cette année L’Étrange film Festival. C’est un cinéma plus indépendant, plus noir, plus trash. Ce fut une expérience difficile parce j’étais moins en distance avec mon personnage: il a écrit le rôle en pensant à moi. J’aime les contre-emplois or là j’étais inconfortable. J’ai compris ce que je ne voulais pas faire au cinéma. J’ai aussi écrit des scénarios et j’ai fait un premier documentaire sur le polyamour.

Qu’est-ce que le polyamour*?
Une idée philosophique qui tend à croire que l’amour devrait évoluer avec la société. Notre vision de l’amour est très vieille et n’est plus adaptée à la société que je connais, celle de ma génération. On peut voyager facilement, on a à disposition de nouveaux médias de communication et de séduction. Est-ce que l’amour a encore besoin d’être légitimé, d’être contextualisé, d’être contraint dans une structure de couple? Force est d’admettre que notre génération se retrouve face à un choix multiple en comparaison à ma grand-mère qui n’avait pas de mobilité et qui ne pouvait prétendre aller sur internet pour entrer en contact avec quelqu’un vivant à New-York. Aujourd’hui nous vivons dans une société où tout est possible. Et pourquoi pas l’amour furtif? Ne serait-ce pas lui reconnaître son essence? La première question de mon documentaire était: pourquoi l’amour est-il un sentiment que l’on apprend alors que l’on n’apprend pas à avoir peur? On nous apprend à aimer bien. On nous apprend que là où il y a de l’amour, il y a une responsabilité. L’amour est un sentiment primitif, comme la peur, c’est quelque chose que l’on ne choisit pas, on le ressent sans jamais pouvoir l’expliquer, c’est pourquoi c’est une quête éternelle. La société est-elle capable de rendre à l’amour sa beauté et donc de lui rendre sa liberté? On ne peut peut pas être détenteur d’un amour, on ne peut pas le garder, on ne peut pas le cultiver. Je pense que l’amour est un sentiment sauvage par lequel on est traversé: il vient, il nous traverse et il s’en va… Comme la danse. Danser, c’est aimer.

* La première théorie sur le polyamour remonte aux années 1920. Il s’agissait d’une forme d’ «amour-camaraderie » qui a émergé au sein des mouvements marxistes et libertaires. La femme politique soviétique Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï en a défini les trois principes: l’égalité des rapports mutuels, l’absence de possessivité et la reconnaissance des droits individuels de chacun des membres du couple, l’empathie et le souci réciproque du bien-être de l’autre. Le terme « polyamory » est lui apparu pour la première fois en 1961 aux États-Unis dans le roman « En terre étrangère » (Stranger in a Strange Land), de Robert Anson Heinlein, auteur américain de science fiction.

“J’aime l’idée de participer à ouvrir l’esprit des gens et espérer qu’un petit garçon qui naîtrait sans jambe ou sans bras puisse espérer être beau.”

“Un amour, il vient, il nous traverse, et il s’en va… Comme la danse. Danser c’est aimer.”

Luc Bruyère, polyartiste en polyamour

14 décembre 2018

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

“Je m’absente, quand je danse. Je laisse mon corps danser.”

Danseur, comédien, scénariste, plasticien, mannequin, Luc Bruyère a ajouté tellement de cordes à son arc que celui-ci ressemble plutôt à une lyre. Il en joue merveilleusement, mais de la main droite, seulement: il est né sans bras gauche. L’artiste s’est construit autour, malgré, avec ce membre absent, sans que le mot “impossible” vienne troubler ses plans, ni ses choix. – Isabelle Cerboneschi, Paris. Photographies: Buonomo & Cometti.

Quand on le rencontre pour la première fois, sa « différence » est bien la dernière chose à laquelle on fait attention. On se demande qui est cette créature. On se dit qu’il a la beauté du diable, que la danse le traverse, qu’il pourrait tout jouer, les mauvais garçons, comme les bons, mais on ne se dit certainement pas qu’il lui manque un bras.

La première fois que je l’ai remarqué, c’était en janvier dernier, à Paris, pendant le défilé Azzaro: il portait un long peignoir de laine à rayure tennis sur un pantalon à paillettes argentées. C’était un défilé et par définition Luc Bruyère ne faisait que passer, mais je n’ai vu que lui: il avait une telle densité, par rapport aux autres mannequins, qu’il attirait à lui les regards aimantés. Il aime aimanter, aimer aussi, à sa manière plurielle et libre, dont il me parlera à la terrasse de l’hôtel Amour.

I.C: Vous avez un éventail de créativité très large. Aviez-vous une passion enfant qui vous animé au point de vous pousser à créer, coûte que coûte?
Luc Bruyère: Je savais que je voulais travailler au service d’un art. J’ai fait de la danse très jeune et c’est elle qui m’a fait comprendre que mon corps, au delà d’être différent, était peut-être un vecteur au service de quelque chose de plus grand que lui. Très jeune, j’ai senti que je pouvais sortir de cette enveloppe qui posait problème à ma maman. Elle a eu beaucoup de mal à accepter qu’elle m’ait mis au monde sans bras gauche. Le regard de la société était cruel, les enfants avec moi étaient méchants, parce que sans filtre, et la danse m’a fait comprendre très vite que ce corps là pouvait devenir un atout. Je n’avais pas d’envie spécifique, je ne pensais pas rester un danseur, je savais juste qu’il était question de créer un nouveau langage qui me soit plus approprié.

Vous dites que cela posait un problème à votre mère, mais qu’en était-il de vous?
Pour moi, il ne me manquait rien. Mon corps est complet, vu que je suis né comme cela. Il est juste différent. On manque de quelque chose quand on l’a perdu, mais mon bras, je ne le connais pas et il ne me manque pas. Ce sont les autres qui ont pointé du doigt cette différence.

La danse vous a pris très jeune. Etait-ce un choix?
La danse a été le premier moyen que j’ai trouvé pour m’affirmer. Cela me permettait de dire: « je suis là. » J’ai grandi dans une société de femmes maghrébines – ma maman et mes tantes – et j’étais une figure masculine rare.

Vous n’aviez pas un modèle de figure paternelle?
Mon papa avait divorcé de ma maman quand j’avais deux ans. Je ne l’ai retrouvé qu’à l’âge de 18 ans. J’étais entouré de figures féminines très fortes, avec beaucoup de caractère, ce qui m’a amené à admirer les femmes.

La danse est-elle un langage sans parole?
C’est un langage qui n’est pas de l’ordre du conscient. Même si la chorégraphie a été apprise, conscientisée, mon corps parle et je ne suis pas vraiment l’auteur de ces paroles. Quand je danse, j’ai plutôt l’impression d’être un vecteur: je suis traversé par une chorégraphie, par une énergie qui passe, mais qui me quittera très vite. J’aime l’idée de cette éphémérité. Du coup je m’absente, quand je danse. Je laisse mon corps danser. Mais malgré la danse, il me manquait comme un appui, celui de la parole, qui m’aurait permis d’ailler au fond des choses. Je suis passionné de littérature et je me suis mis en quête de trouver un langage qui me soit propre et me permette de m’exprimer au mieux. J’ai eu beaucoup de chance car tout s’est fait au gré de rencontres. Je n’ai jamais voulu être danseur, ou acteur, ou mannequin. Ce sont les autres qui m’ont appris ce que je voulais.

Comment en êtes vous arrivé à explorer d’autres formes d’art?
J’ai grandi à Lille et à l’âge de 15 ans, je parti vivre en Belgique car le système éducatif là-bas est différent: il permet à celui ou celle qui a un besoin d’expression immédiat de pouvoir l’assouvir très vite, sans passer par un système général qui formate les gens.  J’étais à l’école Saint Luc, à vingt minutes de Bruxelles, et j’ai choisi une formation en art conceptuel. J’y ai connu mes premiers maîtres. Mon professeur de fusain, l’artiste Jean-Marie Van Soye, m’a mené vers la littérature: il était l’ami de l’écrivain Christian Bobin, que j’aime énormément.

Vous écriviez déjà?
J’ai commencé à écrire de la poésie jeune: je travaillais sur un projet que j’avais appelé « La poésie des ruines », et qui était une compilation d’observations. Comme j’ai grandi en marge de la société, de par ma naissance, il fallait que je la comprenne pour m’y intégrer au mieux et y trouver ma place. Cet essai visait à répertorier toutes mes observations.

Les mots vous-ont-il permis de vous intégrer comme vous le souhaitiez?
Non. J’ai analysé la société pour finalement choisir de me mettre en marge (rires), mais pour des raisons que j’ai choisies. Aujourd’hui, ce qui me met en marge, c’est loin d’être mon bras!

Qu’est-ce-que c’est?
Ma liberté! Je veux qu’elle soit sans limite, toujours. C’est mon cadeau à moi.

Pourtant, la liberté absolue n’existe pas: vous avez des chorégraphies, des scénarios à apprendre.
À partir du moment où ces contraintes sont les conséquences de mes choix, ce ne sont plus des contraintes. Je suis convaincu qu’une liberté peut être absolue.

Est-ce que vous continuez à peindre?
Je fais plutôt de la céramique. Des amis ont un atelier à Saint-Ouen qui s’appelle L’Atelier de Paname. C’est un lieu cher à mon coeur, comme une île des enfants perdus. Un endroit où tout est autorisé, où l’on voit des sculptures fleurir de partout. J’y ai appris la céramique.

La danse, c’est faire naître une forme qui ne dure pas, contrairement à la céramique.
Dans ma tête, il s’agit plus de tracer l’espace avec la danse: comme si l’on créait une installation totale qui définirait un espace donné dans lequel on trouverait une liberté d’expression. On nous donne une contrainte, qui est un plateau. Ensuite, vient le moment du travail où, ensemble, avec un chorégraphe, on définit un espace. Comme une architecture.

En mars dernier, vous avez dansé Déambulation avec Olafur, une chorégraphie créée par Marie-Agnès Gillot pour la galerie Espace Muraille à Genève autour des œuvres d’Olafur Eliasson. Et dans un passage bouleversant, elle vous prêtait son bras gauche…
Elle a fait plus que de me le prêter: elle me l’a offert. Elle m’a offert l’opportunité de ressentir ce bras en lui donnant vie. Elle a aussi donné vie à un mouvement que je ne connaissais pas, car l’impulsion venait d’un endroit de mon corps que je n’avais jamais étudié. Marie m’a fait un énorme cadeau. Ce fut une expérience incroyable: chaque répétition était une découverte. Tout s’est fait de manière instinctive: à un moment elle s’est placée derrière moi et nous avons dansé comme si j’avais deux bras. L’illusion était parfaite. Je me suis trouvé complètement désarçonné.

Comment avez-vous rencontré Marie-Agnès Gillot?
Elle m’a vu danser dans le clip Turn to Dust de Cascadeur, elle m’a appelé et m’a dit qu’elle voulait danser avec moi. Elle est venue le soir même chez Madame Arthur, le cabaret de la Rue des Martyrs où je chantais. Elle est montée en loge et on s’est aimés tout de suite. Avant le professionnalisme de notre relation, il est question de beaucoup d’amour. On s’est regardés et on s’est compris tout de suite. Et cela fait du bien car on a tendance à se sentir seul. C’est le prix de la liberté, la solitude. Et avec Marie, je ne me sens jamais seul, jamais.

Est-ce que ce sont deux libertés qui se sont accordées ou une fusion d’êtres?
C’est une fusion, quelque chose qui nous dépasse, une question d’énergie qui est plus forte que nous, qui nous réunit. Quand on est ensemble, on ne forme plus qu’un.

Comment en êtes-vous arrivé à faire du mannequinat?
Je vivais à Bruxelles, je finissais mes études et j’ai rencontré un homme qui organisait un défilé pour le magasin Le Printemps à Lille. Il m’a demandé si cela m’intéressait, j’ai répondu oui, je n’avais jamais pensé devenir mannequin: quand on naît sans bras gauche on ne se dit pas: « Un jour je serai mannequin ». Et ce n’était pas un milieu qui m’attirait spécialement. En réalité, cet homme ne s’était pas rendu compte qu’il me manquait un bras, et quand je suis arrivé sur le casting, le lendemain, il l’a remarqué et il a éclaté de rire. J’étais extrêmement mal à l’aise. Il m’a pris quand même. Humberto Leon, le directeur artistique de la maison Kenzo m’a vu et m’a demandé de faire une expérience artistique pour Kenzo. J’étais entièrement nu sur un piédestal de 3 mètres de haut, immobile, le corps peint à la manière du marbre, et les mannequins tournaient autour de moi.

Et après ce défilé Kenzo, comment les choses se sont-elles enchaînées?
Tout est allé très vite: après cette performance, Kappauf, le fondateur du magazine Citizen K est venu me voir et m’a proposé de faire la couverture de son magazine. Mais les agences de mannequins ne voulaient pas de moi: elles pensaient que j’étais trop atypique pour le marché de la mode parisienne, qui est assez classique, contrairement à Londres ou New York où les esprits sont plus ouverts, Paris reste un marché de luxe. Ce n’est qu’après avoir été photographié dans de nombreux magazines et après une interview parue dans le Huffington Post que j’ai pu faire ce métier sereinement.

Et cela vous plaît?
Souvent je prends plaisir à y être, mais je ne comprends pas très bien les tenants et les aboutissants de ce milieu, ni le système, ni la hiérarchie, ni les égos surdimensionnés. C’est tellement loin de moi. Il n’y a pas de révolution sans révolte, et pour moi c’était un peu une révolte que de faire du mannequinat. J’ai bien conscience que les mentalités ne changeront pas tout de suite et que l’on se sert de mon image et de ce bras pour vendre une espèce d’hyper empathie de la mode. Je suis arrivé au bon moment, mais cela révolutionnera pas le milieu. En revanche, par le biais de l’image, je suis un exemple que je n’ai pas eu: celui d’une différence esthétique.

En quel sens êtes-vous un exemple?
Aujourd’hui, ce n’est plus l’art qui définit les canons de beauté, mais la mode. J’aime l’idée de participer à ouvrir l’esprit des gens et espérer qu’un petit garçon qui naîtrait sans jambe ou sans bras puisse espérer lui-même être beau et l’être pleinement aux yeux de la société, sans avoir à se battre pour cela. La mode m’a permis de rencontrer de très belles personnes, mais ce n’est pas quelque chose que je prends très au sérieux.

Quelles sont ces personnes qui vous ont le plus touchées dans le milieu de la mode?
Le photographe qui m’a le plus touché c’est Craig McDean. J’ai travaillé avec lui à New York pour le magazine Vogue: il m’avait transformé en Robert Mapplethorpe. Je ne suis pas très fan, sauf de Mappelthorpe: j’admire son travail, sa personne, il s’est affirmé en tant qu’artiste, et en tant qu’homme, par le biais de sa sexualité. Et il a réussi à trouver ainsi sa beauté. Je me souviens d’une interview qu’il avait donnée: il venait d’emménager avec Patti Smith à l’hôtel Chelsea, à New York et on lui a demandé pourquoi il parlait autant de sexe. Il a expliqué qu’il s’était affirmé grâce au sexe et que cela l’avait rendu beau. C’est aussi ma vie sexuelle qui m’a fait prendre confiance en moi et m’a appris que je pouvais être beau au yeux de certaines personnes.

Pourtant, rien en vous n’exprime votre différence au premier regard.
C’est en cela que je dis que mon corps est complet. J’ai travaillé avec Kader Attia dans le cadre d’un travail autour de la perte, autour du symptôme du « membre fantôme », qu’il a essayé d’élargir à des sociétés entières ayant vécu un arrachement, tel l’arrachement d’un membre. Il en a fait une installation qui a été montrée au Musée Pompidou et il a gagné le prix Marcel Duchamps en 2016. Or dans le cadre de ses recherches, j’ai rencontré des personnes qui avaient vécu le traumatisme de la perte. Dans leur attitude, leur manque se voyait: soit elles cherchaient à cacher quelque chose, soit au contraire elles avaient besoin de l’exprimer. Moi, je suis né comme cela. Mon corps est accompli.

Nous avons parlé de la danse, de la peinture, du mannequinat, et le cinéma, comment est-il venu à vous?
A travers Abdellatif Kechiche. Je passais un week-end à Lille, on s’est croisés dans la rue, il m’a dit qu’il faisait un film qui s’appelait La vie d’Adèle et il m’a demandé si je pouvais jouer dans une scène très brève. Il m’a dit que j’étais cinégénique et que je devrais faire du théâtre. Je suis alors entré en Classe Libre au Cours Florent, à Paris. À partir de là, toutes mes rencontres ont été fortuites: j’ai travaillé sur Spleen – Les maudites Fleurs du mal, une série réalisée pour Studio 4 par Florian Beaume, un jeune homme plein de vigueur et d’imagination. Dans cette série sur la vie de Baudelaire, qui sort cette année, je joue un personnage fictif censé être son meilleur ami, un peintre qui a perdu son bras à la guerre. J’ai travaillé dans des films d’Anthony Hickling:  Where horses go to die et Frig, qui a ouvert cette année L’Étrange film Festival. C’est un cinéma plus indépendant, plus noir, plus trash. Ce fut une expérience difficile parce j’étais moins en distance avec mon personnage: il a écrit le rôle en pensant à moi. J’aime les contre-emplois or là j’étais inconfortable. J’ai compris ce que je ne voulais pas faire au cinéma. J’ai aussi écrit des scénarios et j’ai fait un premier documentaire sur le polyamour.

Qu’est-ce que le polyamour*?
Une idée philosophique qui tend à croire que l’amour devrait évoluer avec la société. Notre vision de l’amour est très vieille et n’est plus adaptée à la société que je connais, celle de ma génération. On peut voyager facilement, on a à disposition de nouveaux médias de communication et de séduction. Est-ce que l’amour a encore besoin d’être légitimé, d’être contextualisé, d’être contraint dans une structure de couple? Force est d’admettre que notre génération se retrouve face à un choix multiple en comparaison à ma grand-mère qui n’avait pas de mobilité et qui ne pouvait prétendre aller sur internet pour entrer en contact avec quelqu’un vivant à New-York. Aujourd’hui nous vivons dans une société où tout est possible. Et pourquoi pas l’amour furtif? Ne serait-ce pas lui reconnaître son essence? La première question de mon documentaire était: pourquoi l’amour est-il un sentiment que l’on apprend alors que l’on n’apprend pas à avoir peur? On nous apprend à aimer bien. On nous apprend que là où il y a de l’amour, il y a une responsabilité. L’amour est un sentiment primitif, comme la peur, c’est quelque chose que l’on ne choisit pas, on le ressent sans jamais pouvoir l’expliquer, c’est pourquoi c’est une quête éternelle. La société est-elle capable de rendre à l’amour sa beauté et donc de lui rendre sa liberté? On ne peut peut pas être détenteur d’un amour, on ne peut pas le garder, on ne peut pas le cultiver. Je pense que l’amour est un sentiment sauvage par lequel on est traversé: il vient, il nous traverse et il s’en va… Comme la danse. Danser, c’est aimer.

* La première théorie sur le polyamour remonte aux années 1920. Il s’agissait d’une forme d’ «amour-camaraderie » qui a émergé au sein des mouvements marxistes et libertaires. La femme politique soviétique Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï en a défini les trois principes: l’égalité des rapports mutuels, l’absence de possessivité et la reconnaissance des droits individuels de chacun des membres du couple, l’empathie et le souci réciproque du bien-être de l’autre. Le terme « polyamory » est lui apparu pour la première fois en 1961 aux États-Unis dans le roman « En terre étrangère » (Stranger in a Strange Land), de Robert Anson Heinlein, auteur américain de science fiction.

“J’aime l’idée de participer à ouvrir l’esprit des gens et espérer qu’un petit garçon qui naîtrait sans jambe ou sans bras puisse espérer être beau.”

“Un amour, il vient, il nous traverse, et il s’en va… Comme la danse. Danser c’est aimer.”