English English French French

INTERVIEWS: LUCIA PICA

L’œuvre au rouge de Lucia Pica

17 septembre 2016

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

La make-up artist italienne a été engagée en 2014 par Chanel pour créer les lignes de maquillage de la marque. Elle appartient à une nouvelle génération qui aime à bousculer les règles. Pour sa première collection, lancée en 2016, elle a décidé de se confronter à son obsession: le rouge. Elle nous invite à l’utiliser partout, des ongles aux joues, des yeux, à la bouche. Osé. – Isabelle Cerboneschi, Londres

C

erise, carmin, vermillon, grenat, amarante, garance, pourpre, écarlate, cramoisi, feu, corail, cinabre, cardinal, alizarine, incarnat, andrinople, sang… Combien existe-t-il de nuances de rouge? Et qui peut se vanter de toutes les différencier? Lucia Pica, peut-être, entre autres, qui a choisi d’en explorer tous les possibles pour sa première ligne de maquillage tout simplement baptisée Chanel Le Rouge, Collection N° 1.

Lucia Pica a été nommée Global Creative Designer pour le Maquillage et la Couleur de Chanel en décembre 2014, prenant la place laissée libre par le Belge Peter Phillips parti œuvrer chez Dior en 2013. Est-ce d’avoir grandi à Naples qui lui a donné ce goût de la couleur saturée, l’envie d’en découdre avec les règles établies du métier, le désir d’introduire des teintes audacieuses dans les palettes? Après avoir étudié à Greasepaint Makeup School, elle fut à bonne école en travaillant trois ans avec la célèbre make-up artist Charlotte Tilbury. En 2008, elle choisit une carrière en solo et collabore avec les magazines Vogue, ID, Dazed & Confused, LOVE, entre autres. Elle crée les maquillages des défilés de créateurs, des pubs de marques et travaille avec les plus grands faiseurs d’images du moment: créateurs, photographes, stylistes.

COLLECTION DÉROUTANTE
Lucia Pica fait partie d’une nouvelle génération de maquilleurs qui osent utiliser des couleurs d’une manière parfois perturbante. Elle ne croit pas au maquillage «camouflage» et pense qu’au lieu de cacher – un cerne, une imperfection – il vaut mieux mettre en lumière une qualité: forcer sur l’éclat du regard, faire monter le rouge aux joues. A l’écouter expliquer son approche du maquillage, on peut donc espérer ne jamais trouver de ces horribles produits de contouring chez Chanel.

Il a fallu attendre juin 2016 pour découvrir sa première collection au complet. Un ensemble plutôt déroutant au premier regard. Le rouge aux yeux, ça interpelle… Mais quand on voit l’effet obtenu sur la créatrice, on le veut aussi ce regard mystérieux, un peu Twilight, un peu héroïne des films muets des années 20. “Le rouge est la couleur que l’on retrouve dans toute la collection, dit-elle. Elle est utilisée parfois de manière pure, ou plus diffuse: elle est sous-jacente dans le beige, dans le cuivre, le brun. Que ce soit dans le mascara, les fards à paupières, toutes les teintes, on retrouve des pigments rouges. Je me suis amusée également à introduire un vernis qui ressemble à un sirop transparent mais qui, posé sur les ongles, se transforme en une couleur orange.”

A l’origine de la collection: un mood board. Enfin, c’est comme cela que Lucia Pica appelle modestement quelque chose qui relèverait plutôt d’une exposition de photographies dont le fil rouge serait la couleur rouge justement. Des photos signées Max Farago, qui expriment sur le papier toutes les nuances de son obsession de manière assez abstraite, belle, parfois dérangeante. A l’instar de l’univers de Lucia Pica. Des images qui l’ont aidée à définir ses nuances et certaines matières originales. Les cheveux roux d’un modèle qui pose de dos lui ont inspiré les couleurs cuivre. “L’inspiration peut venir de n’importe où, dit-elle. Une des images du mood board saisit l’instant où du rouge a été injecté dans de l’eau. A ce moment du processus, on distingue au moins quatre nuances de rouge que j’ai trouvées très belles et qui correspondaient à l’histoire que je voulais raconter avec cette collection. Elles m’ont inspiré les quatre teintes de rouge à lèvres: un foncé, un vrai rouge, un plus rosé-mauve et un autre qui tire sur l’orange. C’était comme un accident inattendu.”

Lucia Pica utilise les pigments comme un peintre sa palette. Elle joue avec les couleurs complémentaires, elle ajoute, retire, renforce, utilise la teinte de la peau, des yeux, comme éléments essentiels du tableau. Chaque maquillage est un portrait, exaltant telle émotion, tel pan d’une personnalité.

Lors de la présentation de la collection à Londres, en juin 2016, une journaliste française a exprimé ses réticences: du rouge, pour une femme comme elle, ayant passé les 50 ans? Pas question! Lucia Pica lui a démontré le contraire après une séance de maquillage privée. Elle s’était fait une nouvelle fan. Difficile d’ailleurs de résister à ce personnage intrigant aux yeux bleus translucides, une teinte au-delà du réel, qu’elle avait ce jour-là ourlés de feu.

I.C: Choisir le rouge comme couleur quasi unique pour une première collection, c’est osé!
Lucia Pica: Je voulais que ma première collection pour Chanel tourne entièrement autour de cette couleur, qui m’obsède. Cette ligne est comme un concept. Il a fallu développer de nouvelles matières, inventer d’autres manières d’utiliser cette couleur, interpréter autrement cette teinte parmi les grands classiques du maquillage. Le rouge est une couleur qui fait partie du patrimoine de la maison. Mademoiselle Chanel avait l’habitude de dire: Si vous êtes triste, si vous avez un chagrin d’amour, maquillez-vous, mettez du rouge à lèvres, et attaquez. Pour elle, cette couleur signifiait le pouvoir, celui de la féminité. Pour moi, paradoxalement, il représente aussi la vulnérabilité et tous les aspects de la femme, l’expérience, le désir, la sensualité… Avec cette collection, je voulais rendre ce grand classique de la beauté plus subversif, en le déposant sur des points inattendus du visage: à l’intérieur de la paupière inférieure, ou sur la paupière supérieure, d’où le crayon eye-liner rouge, ou la teinte rouge sur la palette d’ombres à paupières, à mélanger librement avec les autres teintes.

En général, dans toutes les palettes d’ombres à paupières, on trouve un illuminateur, une couleur claire que l’on dépose juste sous le sourcil, comme une touche de lumière pour ouvrir le regard. Sauf dans la vôtre. C’est fait exprès?
Ce n’est pas tellement mon style, le highlighter. J’aime que les femmes utilisent les couleurs de manière assez libre, qu’elles se maquillent avec les doigts, qu’elles mélangent tout. C’est une collection qui est un peu comme une boîte à outils. Elle n’a pas pour but de choquer par son audace. Chaque élément dont elle est constituée est portable. Elle est vraiment destinée à être utilisée, ce n’est pas juste une posture de créateur.

Vous avez créé un eye-liner rouge, que vous portez d’ailleurs aujourd’hui. Pensez-vous que les femmes oseront l’utiliser?
C’est le genre de produits qui peu paraître un peu effrayant au premier abord, mais quand on le porte, c’est très beau, ça renforce la couleur des yeux, ça les rend plus brillants, plus présents, le rouge apporte une touche de mystère au regard. Quelle que soit la couleur de vos yeux, cette teinte fait ressortir les nuances de jaune et de vert.

Cela fait très Twilight!
(Rires). Sans doute dites-vous cela parce que le visage qui a été choisi pour la campagne est celui de Kristen Stewart. Mais il n’a jamais été question de créer une collection tournant autour d’une histoire de vampires. A l’usage, le résultat est beaucoup plus classique que cela en a l’air. D’ailleurs Kristen m’a dit que certaines actrices utilisent du rouge pour rendre leurs yeux plus brillants, plus intenses juste avant un tournage.

Le blush rouge est un vrai trompe-l’œil: il copie l’état dans lequel on se trouve après une émotion forte et que le rouge monte littéralement aux joues. C’était le but?
Le blush c’est le cœur qui bat, le sang qui monte aux joues, oui. Si vous le déposez en touches très légères sur le haut des pommettes, il vous confère une apparente ingénuité. Plus vous l’appliquez, plus la couleur se renforce et le message change. En fait, cette collection aide à exprimer la personnalité de chacune ainsi que sa beauté. C’est une histoire d’amour aussi. Le rouge, c’est la couleur des joues après l’amour. Tout tourne autour de l’amour.

Le rouge est une couleur que l’on utilise quand on veut arrêter quelqu’un dans la rue – un sens interdit, un feu rouge – mais c’est aussi une invitation. Que souhaitez-vous que votre rouge raconte?
Définitivement une invitation. Pour moi, le rouge n’a pas de symbolique particulière: j’en porte tous les jours! Mais quand vous décidez de mettre du rouge sur votre visage, vous créez une émulation: vous renforcez le rouge de vos lèvres, de vos joues, vous faites ressortir quelque chose dans votre regard. C’est une couleur vitale: celle du sang. C’est en vous. Votre visage la produit naturellement lorsque vous ressentez une émotion. J’ai voulu transcrire cela avec du maquillage.

Est-ce pour cela que vous l’avez choisie, parce qu’elle symbolise la vie?
Non. Je l’ai choisie parce que je l’utilise énormément dans mon travail et dans ma vie. C’est une de mes couleurs signature. Quand je la porte, je me sens belle. Il m’a semblé que ce serait une jolie manière de commencer cette collaboration avec Chanel que de prendre comme point de départ une couleur qui m’est très personnelle. J’ai aussi réalisé au fur et à mesure du processus de création que l’on peut ne jamais s’arrêter de créer des rouges: il y a toujours une autre nuance. Il y en a tellement sur le marché et elles sont toutes différentes! C’est très précis la création d’une couleur: on ajoute tel ou tel pigment de manière subtile et on obtient tout autre chose.

Le maquillage est une sorte d’écriture, un message crypté que l’on dépose sur une page qui serait la peau. Que vouliez-vous laisser transparaître avec cette collection?
Je voulais avant tout que cette collection laisse transparaître des émotions, les amplifier. Mais ce sont des émotions temporaires: à la fin de la journée, vous pouvez tout effacer.

Je suppose que vous avez eu accès aux archives de la maison en arrivant chez Chanel. Y a-t-il des pièces qui vous ont inspirée plus que d’autres?
Ce que j’ai trouvé le plus fascinant chez Mademoiselle Chanel, c’est cette réflexion prospective, cette manière qu’elle avait de penser, d’envisager le futur. Tout ce que Gabrielle Chanel a fait en termes de code couleur, de packaging, de texture était en avance sur son temps. Et cela vaut encore pour aujourd’hui: c’est resté moderne.

Vous êtes une Italienne installée à Londres. En quoi cette ville instille chez vous des idées nouvelles?
L’individualisme est très inspirant. Ici, on a le sentiment que l’on peut être libre, que l’on peut s’exprimer comme on l’entend et que personne ne va vous critiquer, en tout cas pas frontalement. Je viens d’une ville assez conservatrice et j’ai ressenti une forme de libération artistique en arrivant à Londres.

Chaque ville a ses couleurs et ses odeurs. Et le ciel gris de Londres donne aux teintes une intensité qu’elles n’ont pas sous un ciel bleu. Cela a-t-il une influence sur votre manière de traiter la couleur?
Vous savez, chaque fois que je rentre de mes vacances d’été, que je passe en Italie, je reviens à Londres un peu bronzée. Mais dès que j’arrive ici, j’ai l’air si foncée! Toutes les couleurs ont l’air différentes en effet sous le ciel de Londres. Mais en ce qui concerne mes collections, je crée à Paris, à Londres, je ne sais pas si les villes ont une influence sur mes couleurs, mais c’est intéressant de le regarder de ce point de vue.

Le maquillage n’est pas un masque, plutôt un révélateur de certains pans de notre personnalité. Mais peut-il camoufler un mal-être intérieur?
Le maquillage est un outil pour que les femmes se sentent bien, se sentent belles. Aujourd’hui, elles ont envie que le maquillage soit un peu plus facile d’utilisation. Personne ne souhaite avoir le visage décoré comme un masque. Quand je me sens bluesy, je mets des couleurs. Je mets du rouge sur mes lèvres et aussi un peu sur les joues et automatiquement je me sens plus fraîche et un tout petit peu plus heureuse.

Et quand vous êtes heureuse?
J’en rajoute encore!

Une version de cette interview est parue dans le Hors-Série Mode du Temps le Samedi 17 septembre 2016

“Pour moi, le rouge représente tous les aspects de la femme, l’expérience, le désir, la sensualité… ” 

English English French French