Madeleine Moua, la Reine du Heiva

 In ART, DANSE, PERSONNALITÉ, VOYAGE

On lui doit la renaissance de la danse tahitienne qui a bien failli disparaître dans les oubliettes de l’histoire au XVIIIe siècle à cause des missionnaires puritains qui l’avaient interdite sur l’île de Tahiti. Portrait d’une femme à part et rencontre avec son petit-fils, le musicien Guy Laurens. – Nathalie Leseine, Tahiti.

 

En Europe, personne ne connaît le nom de Madeleine Moua, mais à Tahiti, elle est une figure historique dont on retrouve la photo jusque sur un timbre-poste. C’est à elle que l’archipel doit la renaissance de la danse tahitienne qui a bien failli disparaître du fait du puritanisme des missionnaires, au XVIIIe siècle.

Madeleine Teroroheiarii Moua, descendante de la famille royale tahitienne, est née le 5 Avril 1899. Son deuxième prénom signifie « Reine à la tête couronnée ». Son père appartenait à la famille Tamatoa, qui a précédé la dynastie Pomare. Précoce, Madeleine Moua a commencé à danser à l’âge de 6 ans. Elève aux îles Gambier, elle dansait avec ses amies dans la forêt des orangers. Les touques de bois de goyavier, qui servaient à faire du vin d’orange, devenaient des tambours, sur lesquels elles frappaient en rythmant les mouvements. « Je dansais pour m’amuser comme cela m’inspirait. Ça venait tout seul. Nous avons tous un fond d’atavisme, je crois: un peu de joie et on danse », disait-elle.

Devenue institutrice à l’âge de 18 ans, puis directrice d’école, elle aimait à transmettre toutes sortes de savoirs, jusqu’à celui de cultiver des arbres et des légumes sur le sable, d’apparence infertile. Durant l’été 1956, alors qu’elle s’était rendue en France pour des raisons de santé, Madeleine Moua a assisté à un festival de danses folkloriques auvergnates, bretonnes, alsaciennes, qui allait bouleverser le cours de sa vie. Devant ces danses identitaires qu’elle a trouvé si belles, elle a ressenti la nécessité impérieuse de remettre au goût du jour la danse traditionnelle tahitienne, appelée Ori Tahiti, qui souffrait d’interdiction depuis des siècles. Et sa vie a basculé.

On ne connaît pas les origines de la danse tahitienne. Les témoignages des premiers explorateurs Européens du XVIIIe siècle décrivent les costumes de danse comme étant essentiellement faits de Tapa, cette étoffe d’écorce d’arbre battue, qui habillait danseurs et musiciens. Les femmes, qui dansaient torse nu, arboraient des jupes de tapa ornées de fibre végétales tressées. Quand les missionnaires ont débarqué sur l’île, ils furent horrifiés par tant « d’indécence » et en 1819, ils ont interdit toute représentation de la danse tahitienne.

La population a bien tenté de résister mais elle n’a rien pu contre le pouvoir des puissants allié à celui des prêtres. En 1849, la reine Pomare elle-même a interdit tout débordements pouvant porter atteinte à l’ordre public et, peu à peu, ‘orira’a, la danse Tahitienne, fut cantonnée à quelques soirées, bars et lieux particuliers. Elle aurait pu disparaître…

Il faudra attendre 1880, quand la Polynésie devint Française, pour que la danse renaisse lors des fêtes officielles. Mais bien timidement. Les costumes imposés, loin de pouvoir accompagner les gestes naturels, devaient respecter certaines règles: robes longues amples pour les femmes, pantalons longs sous une chemise pour les hommes. En 1928 le film Tabu de Friedrich Willhem Murnau, tourné à Bora Bora, inclut des costumes en More, faits d’écorces de jeunes pousses de purau, et progressivement les robes et pantalons s’effacent.

C’est en 1956 que Madeleine Moua, après son retour de voyage, redonne ses lettres de noblesses à la danse Tahitienne, en fondant son groupe de danse baptisé Heiva.  Elle a créé à cet usage des costumes magnifiques à bases de feuilles, de fleurs, de nacre, de coquillages, de feuilles de pandanus, de tapa, de plumes, etc… Tous les produits de la terre et de la mer étaient représentés.

Elle a révolutionné l’image de la danse en réinventant les gestes, les normes chorégraphiques et en repensant les costumes, la nudité du corps. Elle a fixé les pas et les séquences du Ori Tahiti. Pour Madeleine Moua, cette danse est née du rythme de la nature, du bruit des vagues, du son du vent et elle a fait un parallèle significatif entre balancement des hanches et mouvement de l’océan.

“Que voulez-vous, ici il y a beaucoup de bruits: le rythme des vagues battant le récif, le rythme des vents qui frappent les parois de la vallée aux îles Gambier et qui revient d’une telle façon imitant les tambours,… Et naturellement les petites filles se balancent. Je crois fermement que la danse est née de là, de ce battement des vagues, du bruit des vents. Le rythme de la nature n’est-il pas le plus vrai?” disait Madeleine Moua.

Auteur, compositeur, interprète, Guy Laurens, petit-fils de Madeleine Moua et créateur du groupe Fenua, très célèbre à Tahiti et reconnu à l’étranger, se souvient de son enfance avec celle qu’il appelait Mamie. “Sa maison toute entière était dédiée à la danse. Je fus bercé par la musique et les répétitions quotidiennement. Elle était aussi connue pour la beauté de ses costumes et quand je revenais de l’école il y avait toujours quelqu’un qui travaillait sur les costumes dans le jardin. D’ailleurs, c’est avec mon papa, Gérard, qu’elle a eu l’idée d’utiliser des noix de coco pour faire des soutiens gorges, surnommés titi coco. Sa troupe fut la première à les porter. »

A ses débuts, la troupe Heiva comptait 24 danseuses, venant toutes de bonnes familles qui appréciaient l’Art de la danse. Le groupe accueillit les premiers 40 touristes venus à Tahiti avec deux danses: Vahine Tahiti  que l’on peut traduire par « La femme de Tahiti dans la Joie de Vivre », et Ori Tahiti, soit littéralement « la danse de Tahiti ». Madeleine Moua a toujours souhaité que soit conservée la tradition dans la danse, sinon le Ori Tahiti n’avait plus de signification. « C’est une danse à deux temps et quatre temps, un peu brusque, comme les vents qui chavirent les bateaux. C’est tout ce rythme que l’on danse », disait-elle. C’est en ce sens qu’elle a enseigné et créé ses spectacles, avec un grand souci de perfection, de pureté et le respect pour les pas de danse anciens.

Avec la création de l’aéroport de Faa’a, sur l’île de Tahiti, le développement du tourisme, la mondialisation, le Ori Tahiti a traversé les frontières. Madeleine Moua et sa troupe se sont produites dans bon nombre de pays: en France, en Suisse, en Italie, en Belgique, en Angleterre, au Danemark, en Amérique du Nord et du Sud, en Nouvelle Zélande et même en Australie. Elles ont fait le tour du monde.

Madeleine Moua, est considérée comme la mère de la danse Polynésienne: elle en a révolutionnée l’image. En signe de reconnaissance, le premier prix du festival annuel Heiva i Tahiti porte son nom. Ce festival, qui a lieu en juillet, s’est modifié au fil des ans et présente désormais non seulement des groupes de danses, mais aussi des manifestations d’’art oratoire, de décorticage de coco, de lancer de javelot, de tressage, de portage de fruits ou de pierres, etc.  Madeleine Moua est décédée en 1989, date à laquelle la Polynésie Française perdait la principale représentante du Ori Tahiti.

En 2009, la ville de Papeete, capitale de Tahiti, a décidé de donner le nom de Madeleine Moua à une rue, en son honneur. C’est la première rue portant le nom d’une femme civile Polynésienne, une femme qui incarne l’épanouissement de la danse.

En 2016 l’OPT (la poste), qui crée un timbre en rapport au festival Heiva chaque mois de juillet, a décidé d’honorer Madeleine Moua. “Nous avions déjà abordé l’événement sous différents angles: les instruments de musique, les costumes, les danses… Nous voulions quelque chose de plus humain, de plus historique. Le choix de Madeleine Moua s’est alors imposé. Personne n’a oublié son nom”, explique Moana Brotherson, responsable du service conception et communication philatélie à l’OPT.

En Juillet 2016, un timbre de 100 Fcfp (franc des Collectivités françaises du Pacifique) fut donc imprimé en sépia à son effigie. Ce timbre reflète le côté altier de Madeleine Moua. «Elle portait toujours des coiffes incroyables», indique Moana Brotherson. Des coiffes dignes de « la reine à la tête couronnée. »

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