EnglishFrench

Lucia Pica, l’art du clair-obscur

La collection de maquillage printemps-été 2019 de Chanel s’inspire d’un voyage en Asie, entre Séoul et Tokyo. La Global Creative Designer pour le Maquillage et la Couleur de Chanel a su voir dans certains détails infimes du quotidien, une beauté inattendue et des effets de lumière qui l’ont inspirée. Lucia Pica est adepte d’un maquillage qui embellit, qui illumine: elle refuse le camouflage. Dans un entretien, elle parle de sa vision de la beauté et de ces gestes essentiels qui changent beaucoup, parfois même l’humeur. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

21 mai 2019

xlucia-chanel9
Lucia Pica, Global Creative Designer pour le Maquillage et la Couleur de Chanel. Photo: ©Chanel.
xlucia-chanel7
Collection printemps/été 2019, Photos d'inspiration de Lucia Pica avec les produits. Photos: ©Chanel.

“Car un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’oeil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l’ombre, il suscite des résonances inexprimables.”

– “Eloge de l’ombre” de Junichirô Tanizaki

En découvrant la dernière collection de maquillage printemps-été 2019 créée par Lucia Pica, la Global Creative Designer pour le Maquillage et la Couleur de Chanel, j’ai pensé à cet extrait de l’Eloge de l’ombre de Tanizaki. Car parmi les neuf couleurs de la palette de fards à paupière, il y a la poudre d’or et toutes les teintes de l’obscurité qui viennent en contrepoint, l’une révélant les autres.

Est-ce le fait d’avoir grandi à Naples qui lui a donné ce goût d’illuminer les visages comme si le soleil jouait le rôle de chef opérateur, et de contrebalancer cet éclat par des couleurs saturées et des teintes audacieuses, faisant monter le rouge jusqu’aux yeux ? Lucia Pica fait partie d’une nouvelle génération de maquilleurs qui osent jouer avec la couleur de manière iconoclaste.

Depuis sa nomination en 2014, Lucia Pica cherche son inspiration dans des ailleurs plus ou moins lointains. Il y a eu son « road trip » en Californie, à l’origine de la collection automne-hiver 2017-18, et récemment un voyage en Asie, entre Séoul et Tokyo, dont elle a rapporté des images empruntées au quotidien, d’une étrange beauté. De ces photos prises dans un marché au poisson, dans le ciel mauve parcouru de cables électriques, dans un buisson de fleurs, elle a fait une collection qui vient mettre de la lumière sur un coin de peau et modifier subtilement l’architecture d’un visage. Elle a su voir dans des teintes fugitives des couleurs à exploiter, cherchant son inspiration dans l’infime. La collection s’appelle « Vision d’Asie: l’art du détail » et ce n’est pas par hasard.

I.C. : Que recherchez-vous pendant ces voyages d’inspiration?
Lucia Pica : Cela fait plusieurs saisons que je réalise des « road-trips » pour faire des portraits des villes, trouver des inspirations. Mais quand je me suis retrouvée à Tokyo et à Séoul, j’ai réalisé que la question n’était plus de faire des images de paysages, mais que je devais me concentrer sur tout autre chose. Cette culture est tout entière centrée sur les détails et c’est là que nous devions porter notre attention. Avec la photographe, nous avons commencé à nous promener, à mener presque une vie normale, nous allions au marché, mais pour voir des textures. Et peu à peu, nous avons pris conscience que l’art du quotidien, dans cette culture, est quelque chose de sacré. Depuis l’emballage employé pour y mettre la nourriture, jusqu’aux poubelles, qui ont des couleurs incroyables, tout a l’air d’avoir été organisé comme pour une exposition. On ne pense plus à ces objets comme à des choses normales. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé cette collection « L’art du détail ».

Cette collection est-elle censée être un équilibre entre l’ombre et la lumière ?
En Asie, quand je regardais les jeux d’ombre et de lumière, je me demandais comment recréer cela sur un visage. Comment structurer et sculpter un visage, mais de manière subtile, avec des effets de brillance, comme si la lumière venait de l’intérieur ? Et cela ne devait surtout pas ressembler à un masque, à tous ces produits de contouring épais. Si vous regardez les photos que nous avons faites pendant notre voyage, vous verrez qu’elles capturent des moments de vie. Les détails deviennent abstraits, comme une peinture contemporaine. Les photographies traduisent très bien les textures que je voulais pour cette collection. Le « Baume Essentiel », par exemple, est mon produit préféré. Il hydrate et apporte de l’éclat. J’aime l’utiliser seul car il apporte de la fraîcheur mais vous pouvez l’utiliser sur votre visage, sur vos yeux, sur votre rouge à lèvres, sur votre maquillage, sur un fard à paupières, en petites touches sur le visage pour l’illuminer. Parfois, le soir, si je me maquille, je le porte par-dessus mon maquillage. J’aime ces produits qui captent la lumière et font que le maquillage devient quelque chose de plus abstrait.

La nouvelle collection est un mélange de couleurs mates et brillantes: les lèvres sont mates et les joues brillantes. Quand on y pense, c’est tout le contraire de ce que les femmes ont fait pendant des décennies : elles voulaient une peau mate et des lèvres brillantes. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Parce que nous voulons avoir l’air sophistiqué et glamour, tout en ayant l’air réelle. Une femme qui choisit nos produits veut que sa peau soit embellie, mais sans la couvrir pour autant. Il s’agit d’exprimer qui l’on est avec des couleurs et des textures. Mais tout en ayant une peau parfaite.

Et pourquoi ce désir de brillance aujourd’hui ?
Et si c’était pour avoir l’air en bonne santé, heureuse et fraîche ? Nous voulons que nos émotions transpirent. Même une femme d’affaires n’a pas besoin de montrer à quel point elle est forte et intouchable. Nous travaillons, nous sommes fortes, mais nous sommes également vulnérables. Je me sens comme ça. Je n’ai pas honte de montrer que je suis heureuse, triste, ou un peu gênée. C’est bien d’avoir du rouge qui monte aux joues. La vulnérabilité est une force.

Vous êtes une grande utilisatrice de couleurs mates, sur le vernis, les lèvres, les yeux. Quel effet recherchez-vous sur un visage ?
Le mat absorbe la couleur, mais en même temps, c’est très chic. La couleur est plus profonde et j’aime ça.

Je me demande pourquoi on parle encore d’ « ombres à paupières » ? Parfois, les fards font l’inverse en ajoutant de la lumière sur l’œil…
Certains peuvent encore être des ombres : c’est un mélange d’ombre et de lumière, de couleurs, d’accents. Les ombres à paupières ont beaucoup évolué. Nous pourrions en effet changer ce mot…

Vous considérez-vous comme un chef opérateur, une artiste peintre, une personne qui souligne la beauté?
Je dirais que j’essaie de mettre l’accent sur la beauté et que je suis une rêveuse. Je crois que tout est possible.

Avez-vous déjà rêvé de couleurs ?
Les idées me viennent parfois au hasard, dans les rêves diurnes ou dans une inspiration venue de nulle part. Parfois, lorsque je prépare une collection, je me lève le matin et je sais exactement ce que je vais faire.

Vous avez créé une couleur rose vif pour les ongles appelée « Neon » et j’ai remarqué, pendant le défilé printemps-été 2019, que certains accessoires étaient de la même couleur. Or le laps de temps qu’il faut pour créer une ligne de beauté et une collection de prêt-à-porter n’est pas le même. Était-ce un hasard ?
Nous avons eu beaucoup de chance ! Nous travaillons un an et demi à l’avance. Le processus est beaucoup plus lent. Les idées voyagent…

Vous m’avez dit qu’au Japon, vous aviez été confrontée à cette notion de « wabi sabi », l’art de l’imperfection, et que vous avez essayé de l’interpréter dans cette collection. Or c’est tout à fait à l’opposé des tutoriels sur internet où l’on voit une personne se transformer grâce à un maquillage très épais qui camoufle et transforme les traits. Votre façon de faire, est-ce une sorte de résistance face à cette beauté artificielle ?
Je n’ai pas choisi de résister contre quelque chose : je fais ce en quoi je crois. Je ne parle pas de l’art du « wabi sabi » dans le sens où mon maquillage serait imparfait. Le maquillage doit devenir une partie de votre personnalité, de vous-même, avec toutes vos imperfections. Il s’agit d’améliorer la beauté de quelqu’un et non pas transformer tout le monde en un idéal de beauté. Je crée des produits pour des femmes qui s’acceptent. Les tutoriels sont fascinants, mais peuvent être parfois effrayants.

J’aime l’idée que vous attrapiez des détails pendant vos voyages et que vous utilisiez tout ce que vous avez vu pour créer vos collections. Le Japon est un pont entre le passé et le futur, la Corée est déjà le futur, quels ont été les moments les plus féconds de ce dernier voyage épique ?
Pour être honnête, nous avons passé cinq heures dans le marché aux poissons à photographier ces textures qui brillaient. J’ai dit à la photographe : « Regarde, c’est comme un gloss ! ». Et elle m’a répondu : « C’est juste un poisson ». C’était tellement fascinant de passer du temps dans ces endroits, jour et nuit. Tout était si intense, si beau, même les détails triviaux. Tout ce que je voyais autour de moi, cela devenait du maquillage. Lorsque vous consacrez un peu de temps à quelque chose et à vous-même, que vous laissez tout le reste aller, que vous vous libérez du stress, vous vous réinitialisez. Vous actualisez la façon dont vous regardez les choses. C’est ce que je fais pendant ces voyages. Les couleurs d’un lieu font partie de la culture du pays. Ce qui change, c’est la façon dont je les considère et ce que je fais avec ce que j’ai vu. L’idée derrière cette collection n’était pas seulement de créer un nouveau rouge à lèvres pour le plaisir de le faire. C’était de rester réceptive à ce qui se passe.

Beaucoup de textures de maquillage ont été inventées récemment : quelle pourrait être la prochaine ?
Nous recherchons toujours des textures plus légères et faciles à utiliser, mais qui produisent un bel effet. Nous avons par exemple créé un fond de teint lancé ce printemps qui s’appelle « L’Eau de Teint ». J’ai travaillé en étroite collaboration avec les laboratoires pour parvenir à cette texture. Je voulais quelque chose de super translucide, comme une seconde peau : un fond de teint hydratant et aqueux, non gras, mais qui aurait également un effet lissant. C’est comme une eau hydratante contenant des bulles de fond de teint. Vous pressez un peu de produit sur la main, vous le mélangez avec un pinceau et vous l’appliquez sur la peau. Et c’est frais ! C’est vraiment incroyable. C’est mon premier fond de teint, même si il se rapproche plutôt d’un embellisseur. Je vous ai dit que j’aimais les belles peaux transparentes et parfaites.

Dans la première palette que vous avez créée pour Chanel en 2016, le brun était un peu rouge, le beige était un peu gris. Vous jouez avec les couleurs d’une manière très particulière.
Je joue beaucoup avec les nuances, pour que la couleur ne soit pas plate mais qu’elle soit profonde. Il existe tellement de couleurs que vous pouvez mélanger ! Lorsque j’ai choisi celle que je désire obtenir, je l’envoie au laboratoire, elle me revient, je la vérifie, je la renvoie et nous continuons ce processus jusqu’à ce que le résultat soit exactement comme je le voulais. Un argenté, par exemple, peut devenir bleu très facilement or j’essaie toujours d’aller dans l’autre sens et de me débarrasser du bleu.

Vous avez créé « La Palette Essentielle » en août 2017. Un produit « quatre en un » : rouge à lèvres, blush, surligneur et correcteur. Comment avez-vous eu cette idée ?
J’ai eu cette idée en réfléchissant aux essentiels de beauté. Je voulais créer un produit facile à utiliser et multifonctionnel. Je souhaitais mettre dans une boîte tout ce dont j’ai besoin pour créer le type de peau que j’aime : fraîche, naturelle et éclatante. Nous n’avons pas envie de transporter toute notre trousse de maquillage dans nos sacs, lorsque nous sortons le soir. J’ai conçu ce produit de manière à ce que l’on puisse disposer dans un même boîtier d’un correcteur de teint parfait, d’une couleur pour les joues et les lèvres et d’un enlumineur. Avec ce produit, vous pouvez retoucher rapidement votre maquillage avant une occasion. Je suis tellement heureuse de l’avoir créé ! Je ne peux plus vivre sans lui. Ma mère mettait un peu de rouge à lèvres sur sa bouche et sur ses joues. Elle avait besoin de faire vite, parce qu’elle avait quatre enfants, mais elle voulait toujours avoir l’air frais. C’est un geste qui m’a suivi, je pense…

Quel est l’objet de beauté sans lequel vous ne pouvez pas vivre ?
Le rouge à lèvres bien sûr ! Mais en été je ne porte que du mascara.

Quel est votre petit secret de beauté caché ?
Dormir ! (rire). Je vous ai parlé de toutes mes petites astuces : vous mettez un peu de mascara le matin et vous avez l’air éveillé, un peu de couleur sur vos joues et vos lèvres et vous avez l’air plus heureux. Mais j’aime aussi cette beauté qui vient de l’intérieur, lorsque vous méditez, que faites faire de la réflexologie. Quand vous prenez simplement soin de vous.

Collection printemps/été 2019, Photos d’inspiration de Lucia Pica avec les produits. Photos: ©Chanel.

Lucia Pica, l’art du clair-obscur

21 mai 2019

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

La collection de maquillage printemps-été 2019 de Chanel s’inspire d’un voyage en Asie, entre Séoul et Tokyo. La Global Creative Designer pour le Maquillage et la Couleur de Chanel a su voir dans certains détails infimes du quotidien, une beauté inattendue et des effets de lumière qui l’ont inspirée. Lucia Pica est adepte d’un maquillage qui embellit, qui illumine: elle refuse le camouflage. Dans un entretien, elle parle de sa vision de la beauté et de ces gestes essentiels qui changent beaucoup, parfois même l’humeur. – Isabelle Cerboneschi, Paris.

En découvrant la dernière collection de maquillage printemps-été 2019 créée par Lucia Pica, la Global Creative Designer pour le Maquillage et la Couleur de Chanel, j’ai pensé à cet extrait de l’Eloge de l’ombre de Tanizaki. Car parmi les neuf couleurs de la palette de fards à paupière, il y a la poudre d’or et toutes les teintes de l’obscurité qui viennent en contrepoint, l’une révélant les autres.

Est-ce le fait d’avoir grandi à Naples qui lui a donné ce goût d’illuminer les visages comme si le soleil jouait le rôle de chef opérateur, et de contrebalancer cet éclat par des couleurs saturées et des teintes audacieuses, faisant monter le rouge jusqu’aux yeux ? Lucia Pica fait partie d’une nouvelle génération de maquilleurs qui osent jouer avec la couleur de manière iconoclaste.

Depuis sa nomination en 2014, Lucia Pica cherche son inspiration dans des ailleurs plus ou moins lointains. Il y a eu son « road trip » en Californie, à l’origine de la collection automne-hiver 2017-18, et récemment un voyage en Asie, entre Séoul et Tokyo, dont elle a rapporté des images empruntées au quotidien, d’une étrange beauté. De ces photos prises dans un marché au poisson, dans le ciel mauve parcouru de cables électriques, dans un buisson de fleurs, elle a fait une collection qui vient mettre de la lumière sur un coin de peau et modifier subtilement l’architecture d’un visage. Elle a su voir dans des teintes fugitives des couleurs à exploiter, cherchant son inspiration dans l’infime. La collection s’appelle « Vision d’Asie: l’art du détail » et ce n’est pas par hasard.

I.C. : Que recherchez-vous pendant ces voyages d’inspiration?
Lucia Pica : Cela fait plusieurs saisons que je réalise des « road-trips » pour faire des portraits des villes, trouver des inspirations. Mais quand je me suis retrouvée à Tokyo et à Séoul, j’ai réalisé que la question n’était plus de faire des images de paysages, mais que je devais me concentrer sur tout autre chose. Cette culture est tout entière centrée sur les détails et c’est là que nous devions porter notre attention. Avec la photographe, nous avons commencé à nous promener, à mener presque une vie normale, nous allions au marché, mais pour voir des textures. Et peu à peu, nous avons pris conscience que l’art du quotidien, dans cette culture, est quelque chose de sacré. Depuis l’emballage employé pour y mettre la nourriture, jusqu’aux poubelles, qui ont des couleurs incroyables, tout a l’air d’avoir été organisé comme pour une exposition. On ne pense plus à ces objets comme à des choses normales. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé cette collection « L’art du détail ».

Cette collection est-elle censée être un équilibre entre l’ombre et la lumière ?
En Asie, quand je regardais les jeux d’ombre et de lumière, je me demandais comment recréer cela sur un visage. Comment structurer et sculpter un visage, mais de manière subtile, avec des effets de brillance, comme si la lumière venait de l’intérieur ? Et cela ne devait surtout pas ressembler à un masque, à tous ces produits de contouring épais. Si vous regardez les photos que nous avons faites pendant notre voyage, vous verrez qu’elles capturent des moments de vie. Les détails deviennent abstraits, comme une peinture contemporaine. Les photographies traduisent très bien les textures que je voulais pour cette collection. Le « Baume Essentiel », par exemple, est mon produit préféré. Il hydrate et apporte de l’éclat. J’aime l’utiliser seul car il apporte de la fraîcheur mais vous pouvez l’utiliser sur votre visage, sur vos yeux, sur votre rouge à lèvres, sur votre maquillage, sur un fard à paupières, en petites touches sur le visage pour l’illuminer. Parfois, le soir, si je me maquille, je le porte par-dessus mon maquillage. J’aime ces produits qui captent la lumière et font que le maquillage devient quelque chose de plus abstrait.

La nouvelle collection est un mélange de couleurs mates et brillantes: les lèvres sont mates et les joues brillantes. Quand on y pense, c’est tout le contraire de ce que les femmes ont fait pendant des décennies : elles voulaient une peau mate et des lèvres brillantes. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Parce que nous voulons avoir l’air sophistiqué et glamour, tout en ayant l’air réelle. Une femme qui choisit nos produits veut que sa peau soit embellie, mais sans la couvrir pour autant. Il s’agit d’exprimer qui l’on est avec des couleurs et des textures. Mais tout en ayant une peau parfaite.

Et pourquoi ce désir de brillance aujourd’hui ?
Et si c’était pour avoir l’air en bonne santé, heureuse et fraîche ? Nous voulons que nos émotions transpirent. Même une femme d’affaires n’a pas besoin de montrer à quel point elle est forte et intouchable. Nous travaillons, nous sommes fortes, mais nous sommes également vulnérables. Je me sens comme ça. Je n’ai pas honte de montrer que je suis heureuse, triste, ou un peu gênée. C’est bien d’avoir du rouge qui monte aux joues. La vulnérabilité est une force.

Vous êtes une grande utilisatrice de couleurs mates, sur le vernis, les lèvres, les yeux. Quel effet recherchez-vous sur un visage ?
Le mat absorbe la couleur, mais en même temps, c’est très chic. La couleur est plus profonde et j’aime ça.

Je me demande pourquoi on parle encore d’ « ombres à paupières » ? Parfois, les fards font l’inverse en ajoutant de la lumière sur l’œil…
Certains peuvent encore être des ombres : c’est un mélange d’ombre et de lumière, de couleurs, d’accents. Les ombres à paupières ont beaucoup évolué. Nous pourrions en effet changer ce mot…

Vous considérez-vous comme un chef opérateur, une artiste peintre, une personne qui souligne la beauté?
Je dirais que j’essaie de mettre l’accent sur la beauté et que je suis une rêveuse. Je crois que tout est possible.

Avez-vous déjà rêvé de couleurs ?
Les idées me viennent parfois au hasard, dans les rêves diurnes ou dans une inspiration venue de nulle part. Parfois, lorsque je prépare une collection, je me lève le matin et je sais exactement ce que je vais faire.

Vous avez créé une couleur rose vif pour les ongles appelée « Neon » et j’ai remarqué, pendant le défilé printemps-été 2019, que certains accessoires étaient de la même couleur. Or le laps de temps qu’il faut pour créer une ligne de beauté et une collection de prêt-à-porter n’est pas le même. Était-ce un hasard ?
Nous avons eu beaucoup de chance ! Nous travaillons un an et demi à l’avance. Le processus est beaucoup plus lent. Les idées voyagent…

Vous m’avez dit qu’au Japon, vous aviez été confrontée à cette notion de « wabi sabi », l’art de l’imperfection, et que vous avez essayé de l’interpréter dans cette collection. Or c’est tout à fait à l’opposé des tutoriels sur internet où l’on voit une personne se transformer grâce à un maquillage très épais qui camoufle et transforme les traits. Votre façon de faire, est-ce une sorte de résistance face à cette beauté artificielle ?
Je n’ai pas choisi de résister contre quelque chose : je fais ce en quoi je crois. Je ne parle pas de l’art du « wabi sabi » dans le sens où mon maquillage serait imparfait. Le maquillage doit devenir une partie de votre personnalité, de vous-même, avec toutes vos imperfections. Il s’agit d’améliorer la beauté de quelqu’un et non pas transformer tout le monde en un idéal de beauté. Je crée des produits pour des femmes qui s’acceptent. Les tutoriels sont fascinants, mais peuvent être parfois effrayants.

J’aime l’idée que vous attrapiez des détails pendant vos voyages et que vous utilisiez tout ce que vous avez vu pour créer vos collections. Le Japon est un pont entre le passé et le futur, la Corée est déjà le futur, quels ont été les moments les plus féconds de ce dernier voyage épique ?
Pour être honnête, nous avons passé cinq heures dans le marché aux poissons à photographier ces textures qui brillaient. J’ai dit à la photographe : « Regarde, c’est comme un gloss ! ». Et elle m’a répondu : « C’est juste un poisson ». C’était tellement fascinant de passer du temps dans ces endroits, jour et nuit. Tout était si intense, si beau, même les détails triviaux. Tout ce que je voyais autour de moi, cela devenait du maquillage. Lorsque vous consacrez un peu de temps à quelque chose et à vous-même, que vous laissez tout le reste aller, que vous vous libérez du stress, vous vous réinitialisez. Vous actualisez la façon dont vous regardez les choses. C’est ce que je fais pendant ces voyages. Les couleurs d’un lieu font partie de la culture du pays. Ce qui change, c’est la façon dont je les considère et ce que je fais avec ce que j’ai vu. L’idée derrière cette collection n’était pas seulement de créer un nouveau rouge à lèvres pour le plaisir de le faire. C’était de rester réceptive à ce qui se passe.

Beaucoup de textures de maquillage ont été inventées récemment : quelle pourrait être la prochaine ?
Nous recherchons toujours des textures plus légères et faciles à utiliser, mais qui produisent un bel effet. Nous avons par exemple créé un fond de teint lancé ce printemps qui s’appelle « L’Eau de Teint ». J’ai travaillé en étroite collaboration avec les laboratoires pour parvenir à cette texture. Je voulais quelque chose de super translucide, comme une seconde peau : un fond de teint hydratant et aqueux, non gras, mais qui aurait également un effet lissant. C’est comme une eau hydratante contenant des bulles de fond de teint. Vous pressez un peu de produit sur la main, vous le mélangez avec un pinceau et vous l’appliquez sur la peau. Et c’est frais ! C’est vraiment incroyable. C’est mon premier fond de teint, même si il se rapproche plutôt d’un embellisseur. Je vous ai dit que j’aimais les belles peaux transparentes et parfaites.

Dans la première palette que vous avez créée pour Chanel en 2016, le brun était un peu rouge, le beige était un peu gris. Vous jouez avec les couleurs d’une manière très particulière.
Je joue beaucoup avec les nuances, pour que la couleur ne soit pas plate mais qu’elle soit profonde. Il existe tellement de couleurs que vous pouvez mélanger ! Lorsque j’ai choisi celle que je désire obtenir, je l’envoie au laboratoire, elle me revient, je la vérifie, je la renvoie et nous continuons ce processus jusqu’à ce que le résultat soit exactement comme je le voulais. Un argenté, par exemple, peut devenir bleu très facilement or j’essaie toujours d’aller dans l’autre sens et de me débarrasser du bleu.

Vous avez créé « La Palette Essentielle » en août 2017. Un produit « quatre en un » : rouge à lèvres, blush, surligneur et correcteur. Comment avez-vous eu cette idée ?
J’ai eu cette idée en réfléchissant aux essentiels de beauté. Je voulais créer un produit facile à utiliser et multifonctionnel. Je souhaitais mettre dans une boîte tout ce dont j’ai besoin pour créer le type de peau que j’aime : fraîche, naturelle et éclatante. Nous n’avons pas envie de transporter toute notre trousse de maquillage dans nos sacs, lorsque nous sortons le soir. J’ai conçu ce produit de manière à ce que l’on puisse disposer dans un même boîtier d’un correcteur de teint parfait, d’une couleur pour les joues et les lèvres et d’un enlumineur. Avec ce produit, vous pouvez retoucher rapidement votre maquillage avant une occasion. Je suis tellement heureuse de l’avoir créé ! Je ne peux plus vivre sans lui. Ma mère mettait un peu de rouge à lèvres sur sa bouche et sur ses joues. Elle avait besoin de faire vite, parce qu’elle avait quatre enfants, mais elle voulait toujours avoir l’air frais. C’est un geste qui m’a suivi, je pense…

Quel est l’objet de beauté sans lequel vous ne pouvez pas vivre ?
Le rouge à lèvres bien sûr ! Mais en été je ne porte que du mascara.

Quel est votre petit secret de beauté caché ?
Dormir ! (rire). Je vous ai parlé de toutes mes petites astuces : vous mettez un peu de mascara le matin et vous avez l’air éveillé, un peu de couleur sur vos joues et vos lèvres et vous avez l’air plus heureux. Mais j’aime aussi cette beauté qui vient de l’intérieur, lorsque vous méditez, que faites faire de la réflexologie. Quand vous prenez simplement soin de vous.

“Car un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’oeil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l’ombre, il suscite des résonances inexprimables.”

– “Eloge de l’ombre” de Junichirô Tanizaki