María Marte, l’immigrée devenue chef étoilé à Madrid, retourne en République Dominicaine pour former des femmes sans ressources

 In CŒUR, DESTIN, GASTRONOMIE, PERSONNALITÉ, SOLIDARITÉ
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María Marte est arrivée à Madrid en 2003 après avoir quitté la République Dominicaine. Elle a commencé par nettoyer les cuisines d’un grand restaurant avant de monter tous les échelons et devenir un chef étoilé Michelin. Elle a décidé de repartir dans son pays avec un projet solidaire. Trajectoire d’une femme hors norme. – Valérie Dana, Madrid.

 

María Marte est arrivée à Madrid en 2003 en provenance de la République Dominicaine avec deux de ses trois enfants, âgés de cinq ans. Sans aucun recours, si ce n’est ce qu’elle avait appris dans les cuisines du petit restaurant de sa famille à Jarabacoa, sa ville natale.

Pour survivre, elle a commencé à faire la plonge et laver les sols dans les cuisines du Club Allard. Elle garde toutefois un beau souvenir de cette étape car dit-elle, “j’avais un travail qui me permettait de donner à manger à mes enfants”. Son parcours n’a rien de facile. « Femme, étrangère, sans diplôme, et noire qui plus est, comme plus d’un me l’a fait remarquer pendant des années: cela a été très difficile, me raconte-t-elle avec un grand sourire, mais personne ne m’avait dit le contraire ».

Pendant qu’elle nettoyait les plats, elle regardait rêveusement les cuisiniers en s’imaginant être une des leurs. Elle observait tout ce qui se passait et annotait tout ce qui se disait pour le reproduire ensuite chez elle. Elle obtint finalement le droit de participer à l’élaboration des mets, sans pour autant abandonner le nettoyage des cuisines. Par un hasard curieux, une autre femme devenue chef étoilée en Espagne avait  commencé elle aussi par laver les plats et le sol. Son nom? Carme Ruscalleda. Cette trajectoire hors du commun donna du courage et de de l’espérance à María Marte,

Pour récupérer de ses journées interminables, María Marte dormait dans les escaliers à chaque pause, avant de retourner travailler. Première sur les lieux à 10 heures, elle était la dernière à en partir vers 4 heures du matin. Jusqu’au jour où, par faute de main-d’oeuvre, on lui laissa préparer une jardinière de légumes qui plut tellement à un client qu’il demanda à féliciter le chef. Et c’est ainsi que Diego Guerrero, grand cuisinier espagnol, et à cette époque chef du prestigieux restaurant, lui donna sa chance.

Quand ce dernier démissionna pour ouvrir DStage, son restaurant conceptuel, c’est une femme qui joua le rôle de bonne étoile dans la vie de María Marte. La directrice générale du Club Allard, Luisa Orlando, prit la décision de la nommer chef et elle ne se trompa pas. Entre un apprentissage constant, la réminiscence de ses racines et un don évident, María Marte était la candidate idéale. Elle obtint en 2007 une première étoile Michelin, suivie d’une seconde en 2012.

Femme reconnue, acclamée et respectée, elle est sur le point d’abandonner tout ce qu’elle a conquis grâce à ses efforts pour se dédier à un projet solidaire:  la création d’une école où enseigner aux femmes sans ressources le métier de cuisinière. L’école est située dans sa ville natale à Jarabacoa, en République dominicaine. Pour María Marte, toutes les femmes dans le monde devraient pouvoir être libre et avoir accès à un travail.

V. D: Vous allez quitter très prochainement le club Allard où vous avez été couronnée de deux étoiles Michelin, pour vous lancer dans un projet caritatif: mettre en place une école de cuisine pour les femmes sans ressources. Comment vivez-vous cette étape?
María Marte: J’ai toujours pensé que les changements sont pour les personnes les plus courageuses. Ma vie a été parsemée de défis. Aider est un véritable besoin pour moi. Après tous les sacrifices que j’ai faits pour en arriver là, je suis plus sûre que jamais de ce que je veux réaliser. Et je suis mue par une grande passion: la solidarité. Je vais collaborer avec l’école de cuisine Serrania.

Y a-t-il des gens qui veulent vous faire changer d’avis?
Beaucoup de gens que je rencontre me donnent leur opinion et ne comprennent pas ma décision. Ils pensent que poursuivre sur ma voie actuelle serait tellement plus simple pour moi. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que je termine une étape pour en commencer une autre. Et tout ce qui est en train de se passer est si beau, émouvant. Aider les femmes, pas seulement dans mon pays, mais dans le monde entier, est un challenge merveilleux. Nombreuses sont les personnes qui n’approuvent pas mon choix mais pour moi c’est simplement indispensable.

Cette incompréhension n’est-elle pas due au fait que ce qui prime dans notre société c’est le succès?
C’est vrai parce que le «succès» est devenu le grand mot que tout le monde veut avoir dans sa bouche; celui que l’on doit atteindre pour être reconnu. Mais terminer ce parcours ne signifie pas abandonner le succès. Il s’agit simplement d’un nouveau défi que je vais affronter avec une grande envie de réussir et je suis persuadée de sa réussite. Une nouvelle étape se présente à moi et j’aurai le bonheur de compter sur mes trois enfants qui vont m’accompagner dans cette aventure.

Que signifie ce défi pour vous?
Ce sera le succès de beaucoup de femmes. Ma plus grande satisfaction est de me lancer tête baissée dans ce projet et de mettre tout en oeuvre pour qu’il fonctionne. Je suis très excitée parce que je sais qu’il y aura des femmes qui vont être libérées; des femmes qui diront que si María a réussi, elles le pourront aussi. Le succès dans ce cas est partagé.

C’est un projet pour lequel vous avez besoin d’aide?
Il m’en faut beaucoup effectivement. Le Prix Eckart Witzigmann que j’ai reçu, d’un montant de 50.000 euros, va me servir à commencer ce projet. Même si je pense qu’il y a plus de plaisir à donner qu’à recevoir, je ne vais pas nier qu’il nous manque des volontaires, un appui économique. Nous sommes en train de créer le site web de la Fondation Chef María Marte qui nous permettra de faire connaître non seulement le projet, nos progrès, mais aussi nos nécessités. Nous croulons sous les messages de soutien. La République Dominicaine, tout comme l’Espagne d’ailleurs, ont quelque chose en commun: l’entraide. J’ai lu il y a des années que l’Espagne était l’un des pays les plus engagés du monde et c’est grâce à cela que j’en suis arrivée là.

 

 

Sea Arepa with caviar Riofrío.

 

Candied lobster with green garlic.

 

Carabinero chocolate.

 

– Valérie Dana is the director of La Vida en Rosa magazine . Website: revistalvr.es 

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